♦■■ ■*' •*. -^ ■*■ ■•*•■ -r
:» -t :1 f :* -1 .i
:$ i .f ■ t 'i * ^»
•« % i % i -t .i
à :|: * « 'f . .»■ t -^
■f * ï.
II. >è' W-
.^ -* y^'
^*ft^?WA^v
|
l^y |
15.'' |
||
|
M'^QBm |
^Ύ |
K |
|
|
l^ |
ik^^^^^S |
■M |
s |
|
^t^^s^^^3 |
^^BibI |
it |
|
|
mrl^is^ |
HB |
2 |
|
|
3lff^ ^%^ |
^HS9 |
||
|
■n^ |
^ !-.^. j |
Hi |
1 |
|
''^^^ "^ w |
90^ |
■ à |
|
|
i^2vV^^^^^H^&cJ |
B*^ |
^^j^cr^ |
|
|
^fc" Tj^ ■ |
KS^ |
pinyfl |
|
|
/Ik |
Wfïh^ |
fjMNf |
|
|
^^aâS |
^À^à'^ |
^-~ |
|
|
15^*^ |
j- |
iiji |
|
|
w^ |
1 |
j |
E |
x^
^y.
|
^%»^ ^ ^^" |
|
|
yJ^É^ ^rV'^ |
|
^
\
z^
yï
rr%m.
^«
■"•M
;te^i^
At]
AJ^'
:^,
•^:;r,
1^
-JWi
i
.-^^
/«^*^
" ^
=r
<" i /• '
.'^.'i
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/luniversitcath08pari
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.
TOUS yiii. — N» K, I8S9. I
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE
5
RECUEIL RELIGIEUX, PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE,
lléîïigc par :
MM. Aug. BoNNETTY , de la Société asiatique de Paris , l'un des directeurs de l'Université. — Eug. BoRÉ , de la Société asiatique de Paris , voyageur en Per«e. — Léon Borio , processeur de philosophie au collège d'Angers. — Edm. de Cazalès. — Alex. Combeguilles. — Em« de CoNDÉ. — Cor , de !a Société asiatique de Paris, interprète des langues orientales à Coustanlinople. — Ch. de Coux, professeur d'économie politique à l'Université catho!iquc de Louvain. — J.-F. Danielo. — Léon Desdocits , professeur de physique au Collège Stanislas. — Ph. Douiiaire. — Ed. Dumoist, professeur d'histoire au Collège Saint-Louis.
— Am. Duç^uESNEL. — L'abbé Foisset. — Théoph. Foïsskt, juge au tribunal de Bcauue.
— Jules de Franchetille. — L'abbé de GENorDE. — L'abbé Gerbet , vicaire-général du diocèse de Meaux, un des directeurs de l'Université. — Eug. de !a Goi'RTHErie. — Alei. GuiRAUD, de l'Académie française. — M. Jourdaiis. — F. Lallier. — Paul Lamaciib.
— Melch. de L'hermite . professeur de mathématiques au collège de Juilly. — H. Mar- GERiN. — Comte de Montalembert, pair de France. — Moreat. — Hip. Morvonnais.
— Ern. de Moy, professeur de droit à l'Université de Munich. — Joserh d'ORxiGUE.
— A. -F. OzANAM. — A. Rio. — Cyi)r. Robert. — Alex, de Sai?»t-Ciiéro?î. — Labbé de Salinis, directeur du Collège de Juilly, un des directeurs de l'Université. — L'abbé de Scorbiac , directeur du Collège de Juilly , un des directeurs de l'Univcrî^ilé. — M. Stbinmetz, de Bruges. — Raym. Thomassy. — Vicomte Alb. de Villeiveuve.
TOUE IIUITIEIIK.
ÎJati^
AU BURE.\U Di: L'IIXI VFUSl Ti: CA TllOLIQ l î:,
RUE S.V!NT-GU1LL.\UME , N" ^2A. (fAUB. S.-G.)
M DCCC XXXIX.
ERRATA DU HUITIÈME VOLUME.
|
S*^ 45 , page (»o , |
r |
col., |
ligne 22. |
S. Scstor |
lisez |
S. Neot |
||
|
» 08, |
20. |
beauté du service |
beauté consacrée ai |
|||||
|
47, 550, |
V' |
col., |
47. |
vers le bien et |
vers |
le mal |
sur le bien et sur le mal |
|
|
> 551 , |
51. |
des sujets |
du sujet |
|||||
|
» 555 , |
15. |
cruauté |
crainte |
|||||
|
» 354, |
26. |
altérations |
alternalions |
|||||
|
» 535, |
48. |
matériel |
immatériel |
|||||
|
» 559, |
8. |
.Chez |
, chez |
|||||
|
i p |
15. |
, chez |
, Chez |
|||||
|
» 1 |
20. |
.11 |
,il |
TABLE DES ARTICLES DU HUITIÈME VOLUiME.
( Voir la Table des matières à la fin du volume. )
43* Iwraison, — Juillet.
Cour3 d'Histoire de France ( treizième le- çon); par M. Dumont 7
Cours d'Histoire sur l'origine , l'accroisse- ment et l'influence des Ordres monasti- ques ( deuxième leçon ) ; par M* Emile Chavin 15
€ours de Droit criminel ( septième leçon) ; par iH. Albert du Boys. 26
REVUE. — Jésus -Christ et sa, doctrine, histoire de la naissance de l'Église, de son organisation et de ses progrès pen- dant le premier siècle, par F. Salvador ; par M. A. Combeguille 35
Philosophie Catholique de l'Histoire, ou l'Histoire expliquée , introduction ren- fermant l'histoire de la création univer- selle, par le baron Alexandre Guiraud, de l'Académie française ; par un Pro- fesseur de Théologie 55
Les Moeurs catholiques, ou les âges de foi. Archéologie, littérature et philosophie ca- tholique (deuxième article, suite et fin) ; par M. Digbi 64
Les Pèlerinages en Suisse, par Louis Veuil- /o<;parJH, Edouard Dumont. ... 78
La Chronique de Rains , publiée sur le manuscrit unique de la bibliothèque du Roi ; par Louis Paris , archiviste de la ville de Reims, membre de la Société des Antiquaires ; par M. Raymond Tho- massy 80
Bulletins bibliographiques. — Grammaire grecque, accompagnée d'exercices et de questionnaires ; par Henry Congnet , chanoine de Soisions. — Le pieux Hellé- niste sanctifiant la journée par la prière ; par le même. — Grammaire grecque , ou Exposition analy ti<iue , etc. , avec syn- taxe ; par l'abbé Quod 84
44"» livraison, — Août.
Cours de Psychologie chrétienne (quatrième leçon) ; par itf . J. Steinmctz. ... 85
Cours sur l'Histoire de la Poésie Chré- tienne.— Cycle des apocryphes (huitième leçon ) ; par AI. Douhaire S2
Cours sur l'Architecture des Églises de Russie (deuxième leçon) ; par M. Cy- ptien Robert i()/i
REVISE. — OEuvres philosophi(iues de M. le président Riambourg , publiées par MAI. Th. Foisset et l'abbé Foissel , an- cien supérieur de Séminaire; par .)/. E. Wilson 112
Psychologie expérimentale ; par L. - E. Bautain , chanoine honoraire de Stras- bourg, professeur de philosophie et doyen de la Faculté des Lettres, etc., etc. ; var M. Vabbé A. G 1^7
Utilité des Légendes populaires. — Les Vies des Saints de la Bretagne-Armorique d'Albert-le-Grand et de dom Lobineau ; M' Jules de Franche^'ille 140
Éditions de Société de THistoire de France. — De la Conquête de Constantinople , par Jeoffroi de VUlehardouin et Henri de Fa/enciennes; par 31. Raymond Tho- massy 147
Institutions charitables et Législation ; par M. R. de Belleval 150
Distribution des Prix du Collège de Juilly, 155
Bulletins bibliographiques. — Histoire et Ouvrages de Hugues Métel. — Nouvelle Grammaire française simplifiée: par M. Queyras. — Dante et la Philosophie catholique au treizième siècle , par M. Ozanam. — La Bible. — Les Pères de l'Église. — La Raison du Christia- nisme. — Archives curieuses de l'His- toire de France ; par P. Danjou. — Anuali délie scienz.e religiose,- \yAvVabbé Ant. de Luca. — Collection des Conciles; par M. L. de Malastrie. — Bonté et Grandeur de Dieu; p&r Mllede Flau- gergues'. 158
45" livraison. — Septembre.
Cours d'Économie «ociale ( quatorzième leçon) ; par M. de Coux 165
Cours d'Histoire de France ( quatorzième leçon) ; par M. Dumont 171
Cours d'Histoire sur l'origine , l'accroisse- ment et l'influence des ordres monasti- ques ( troisième Iccon ) ; par M. Emile Chavin. 182
REVUE. — De la Cosmogonie de Moïse . à propos de qucltiuos ouvrages nouveaux sur la philosophie de l'histoire , les sciences nalurclics et la linguistique (pre- mier article) : par M. Jacomy-Regnier. 11)2
Cranmer, archevêque de Cautorhéry. pri- mat d'Angleterre (premier article ); par M. Manvy 205
Études historiques sur l'église de Viviers et sur »|uel(iues particulsrités remartiua- bles de sa cuustilution au nio>en âge ; par M. Albert Du Boys 211
Histoire véritable des doctrines et des actes de la compagnie de Jésus, par J.^B.
TAILLE DES ARTICLES DE CE VOLUME.
LccVere d'.iubigny : \)nT M, Edouard Dumont. . . " 220
Histoire cl Tableau «lelTniver», par./. -F. Diinielo; \^f\r }I . Eiigc le de la (iourtittie. •i2î
Du Travail iiilcllroluel en Fraïue, depuis iS3T, par .)/. Amedce !)uqiicsncl ; par AI. II. Morvotinais 229
ArchéoIof;le. — Promenade en lketrtf;ne. — Vitré. Le Château des Uorliors. — Madame «le 8évii,'iié ; par M, E. de (onde. 232
Le Comle de Varfeuil , ou les Combat» de la Foi dans l'Adversité , par M. d'Exati- villez ; par M. l) 236
Bulh'tins biblioyraphiijues. — Les petits Poêles forées . Orphée, Hésiode. Pin- dare, Théocrite, S\nésius; par .>/. Ful~ counet. — Tableau de la déficiiération de la France: par .U. MadroUc.—Trac- lalus de Justitià et .lure , auc tore Car- rière. — Introduction hisloriipic et cri- tique aux livres «le 1 Ancien et du IVou- veau Testament; par l\ibbê Glaire. — Les premières ÎNolionssnr les Sciences et les .-iris: par âxhj. Set^uin 241
46'' livraison. — Octobre.
Situation de Rome : par Vabbë Gerbe t. . 245
Cours d'Astronomie ( douzième leçon ). — Des Comètes; par M. Desiou^ls. . . 248
Cours sur l'Histoire de la Poés.c chré- tienne. — C)clc des apocrvplits ( neu- vième leçon ); par M. Douhaire. . . 2G2
REVUE. — Innocent III et ses contempo- rains ( deuxième article ) ; par C, - /•'. Audley 271
Abha>e de Cluny , avec Pièces justifica- tives , contenant de nombreux frat,'mcns de la correspondance de Pierre-Ie-Vé- nérable et de >aint licrnard , par M. P. Lorain , do}eii de la Faculté de Droit de Dijon; par .)/. Ch. de ïiiancey. . . 291
\ie de saint Hu^^ucs , évtMiue de (^îrenoble , par Albert Du Boys i par M. Ludovic Guyot 300
La Tiiébaïde des Grèves , Reflets de Rre- ta^'ne , par M. A. Morvonnaix ; par 3/. Amédée Duquesnel 306
Saint Ai^nan , évèquc d'Orléans en 391 ; par Madame la comlesso O. - M. de Lernay 3'^'9
Rapport à M. le ministre de l'Intérieur sur les prisons , maisons de fore»' , mai- sons de correction et baj^nes itelllalir, par M. Ccrfbecr ; par .)/. R. B. . . . 31<)
Bulletins Ltblioyraphitjiies. — La reli^'ion ; periodico , lilosoJico , historico y lilera- rio de Rarcelone. — Programme des Cours (pji seront donnés pendant le se- mestre d'hiver de l'année académique
1S39-18Î0 à ITniversité Calholi(|uc de Louvain. — Essai sur le Panthéisme dans les .Sociétés modernes; par iM. II. Ma- ret , prêtre 318
àl'- livraison. — Novembre.
Situation de Rome. — Point de vue (deuxième article ) ; par M. l'abbé Ger~ bet 325
Cours de PsychoIof,'ie chrétienne ( cin- (|uième leçon) ; par M. J- Steinmctz. 328
Cours de Droit criminel (huitième leçon) ; par Albert Du Jioys ' . . 237
Cours sur la Philosophie du Droit (neu- vième leçon ) ; par M. Ernest de Moy. 354
REVIE. — Cinquième lettre d*un voja- i;eur catholi(iue. — État du catholicisme en Arménie ; par M. L. Bore. . . , 362
Histoire de saint Louis , roi de France , par M. le marquis de Villeneuve ; par M. Danielo 374
Le Père André, de la compagnie de Jésus; par ML 382
Etude sur un grand homme du dix-hui- tième ( deuxième articU) ; par AI. Algar Griveau 387
Dante et la Philosophie catholique au trei- zième siècle, par A.-F. Ozanam, doc- teur en droit , docteur ès-lettres ; par M. P.-L 399
Bulletins bibliographiques. — Histoire du Drapeau, d s Couleurs et des Insignes de la monarchie française ; par AI. Rey, membre de la Société des Antiquaires de France. . / 404
48« livraison. — Décembre.
Cours d'histoire sur les Ordres monastiques (quatrième leçon); par M. Chavin. . 405
Cours d'Astronomie (treizième leçon); par .)/. Desdouits 414
Cours sur l'architecture des églises de la Russie (troisième leçon) ; par M. (y- prien Robert 425
REVl E. — Innocent III et ses contempo- rains (troisième article); par .>/. ^«d/ey. 432
Cranmer, archevêque de Cantorbéry (deuxième article) ; par M. Maury. . 447
>otice sur l'abbé Moehler; par M. Axin- ger 462
Bulletins bibliographiques. — Des maria- £;es mixtes. — La vie de Je us. — Abrégé <lc l'histoire d'Angleterre de Lingard. — Le calholi<|ue <le Spire. — Manuel des principales < onfréries. — Mes vacinces OH Italie, etc., etc 470
Aux abonnés de l'Université 476
FI> DE LA TABLE DES ARTICLES.
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
^ç\m<i$ ^^$^<>x^<^i^,
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
Treizième leçon (1).
Dernière chute de Pempire romain ; double action de la proyideoce dans celte révolution politique et sociale. — Olybrius , Glycérius , Népos. — Sidoniusévêque de Clermont. — L'Arvernic atta- quée par les Visigoths et les Saxons ; un nouTeau déprédateur ; brillans exploits et yerlus d'Ecdi- cius ; révêque Paliens. — Négociations avec Eu- rik ; saint Epipbane ; l'Arvernie soumise aux Visi- goths. — Romulus-Augustule; Odoacre.
Nous avons constaté l'existence du pa- ganisme, légalement insaisissable, et do- minant intérieurement la société j paga- nisme dans le pouvoir, essentiellement despotique, c'est-à-dire, insouciant du bien-être des peuples, et sacrifiant tout à son intérêt propre , à sa suprématie, à son orgueil ; paganisme dans les mœurs publiques et privées, profondément sen- suelles et frivoles; dans les subtilités de la philosophie, superstitieuse et douteuse : toutes dispositions essentiellement con- traires aussi à la foi catholique, qui est esprit et vie , esprit d'abnégation et d'a- mour, vie de vérité.
De ces faits intimes devaient suivre trois sortes d'événemens , les uns provi- dentiels et imprévus, les autres naturels et de production : 1" l'invasion , chAti- ment commencé, suspendu et toujours
(t) VoirlRl2«leçond«n»lon«40,loni. Ti,p.24t>.
menaçant j 2^ l'épuisement social et la dés- organisation administrative; 3*^ les divi- sions intestines et la guerre civile.
Le pape saint Gélase , justifiant l'abo- lition des Lupercales contre les païens et les demi-chrétiens , qui attribuaient les malheurs publics à l'abandon des tradi- tions et des dieux de la nation, leur ré- pondit : (1 Certains hommes, assis dans « leurs maisons, ne sachant ni ce qu'ils
< disent, ni ce qu'ils affirment: pré- « tendant juger les autres , quand ils ne « se jugent pas eux-mêmes... : enseignant » avant d'apprendre, sans examen, sans « étude des causes, sans chercher la rai-
< son des choses, répr.ndent inconsidé- € rément ce qui leur vient à la bouche...
< Les Lupercales n-.anquaient -elles lors-
< que Alaric prit Rome '... On faisait les
< Lupercales lorsque Anthemius arriva,
< et il y eut uno affreuse contagion
< IMes prédécesseurs ont réclamé sans
< être écoutes. Les Lupercales ont con- i linué , l'empire est aux abois.... i>ont- « ce les Lupercales supprimées ou plutôt « nos mœurs qui causent tant de vols , i d'homicides, d'adultères, d'iniquités, » ropprci^ion des pauvres , la perte des t bonnes causes, le succès des mauvai- » ses , une perversité inouïe et générale ,
< et enfin, ce qui surpasse tout , la faus-
< seté envers Dieu, les sacrilèges, les
8
COURS D'IITSTOTRE DE FRAIVCE,
pratiques ninp^iquos, di'teslables iiK'^me aux p-iïiMis ? N oili\ ce qui i\ii{ toutes
nos ailversitt^s Ou ue veut pas tjue
cela vienne par jugement divin, mais par la rencontre d'une vaine supersti- tion ; je ne m'en Otonne pas, on veut couvrir ainsi les crimes el les UK^faits. Les honiiues pr(3lendent employer l'ac- tion ilu ciel el des astres, pour être induits dans une erreur fatale , dans une nécessité de pécher, et pour attri- buer leur perversité au ciel , non à leur propre cœur (1). > ]N'est-ce pas là ce qu'avaient déjà dit saint Pierre-Chry- solo^ue , Salvien? ce que répétaient con- stamment les saints prélats , prt'tres et solitaires? savoir: que toutes ces cala- mités, «guerres, contagions, nielles, « famines, n'étaient pas desmalheiirs des •c temps j mais des chAtimens de Dieu »; qu'il fallait renoncer aux vices, si on voulait de la prospérité (2)? Il me semble voir ici la grotesque figure de Gibbon, fendant sa bouche d'un ricanement sar- donique , pour défendre Vinnocente im- pudence des Lupercales contre les préju- gés et Vabsurdilé du saint pontife (3;. Bien d'autres, comme Gibbon, satisfaits de prendre leur pâture ici-bas, le nez en terre, et n'estimant réellesque les choses palpables, jusqu'où la superbe perspi- cacité de leur intelligence peut s'allon- ger, prétendent aussi ne rien admettre qui dérangent la tranquillité de leur circulation animale, politique ou litté- raire: et pensant enchaîner Dieu par leur scepticisme, ils nient toute intervention de Providence céleste aux affaires humai- nes, ou du moins ils n'y consentent pas. Nais nonobstant, les événemens tom- bent d'en haut, renversent toutes les prévisions, les probabilités, et se font comprendie de ceux qui regardent à la lumière du soleil de justice. Dieu appa- remment sait encore aujourd'hui ce qu'il veut, et il n'a ])as perdu sa puissance depuis qu'il annont^aità Jérémic leschA- limt ns dont il allait frapper son pcu[)lc endurci (4).
(i) S. Gelas., op. 2, eontru Amlromnrhum. («) S. Pelr. Chrys., serra. IG, «rt, 2i,43; Eu^cl.. Ëmes. Uoinil. 2i. (5) Gibb. r>U. (4; Voyez tlani le-» U, .///,/-':<)«< -/, l.nx.uel k^Wcs
L'invasion barbare était donc la coi- gnée frappant déjà la racine de l'arbre, et justifiant les paroles des nouveaux ^'Oj^ns.
Dieu a toujours ainsi en réserve des coups inattendus et décisifs, mais sans suspendre le cours naturel des choses, qui n'exécute pas moins ses desseins, et qui amène le chAliment au temps mar- qué. La maladie tue aussi bien que le fer ou la foudre , quoique plus lentement ; les vices invétérés, sans amendement, et surtout l'indifférence envers la foi con- nue, c'est-à-dire, envers la seule régéné- ration possible, détruisent à la fin une nation indocile. Le vieux monde se mi- nait par ses plaies secrètes, par son in- curie obstinée. Comme il arrive alors infailliblement, le mouvement s'allan- guit , sans qu'on sache pourquoi ; il y a un malaise général qu'on ressent et qui ne se voit pas. L'organisation sociale se relâche et se détraque ; et s'il survient la moindre secousse du dedans ou du de- hors , tout est compromis,- c'est une crise, une explosion violente. Si le calme reparaît un moment, si quelque énergie se manifeste , c'est une intermittence qui fait croire qu'on touche à la fin et que tout se rétablit. On se trompe j la révo- lution travaille sourdement ; car il reste toujours l'agitation de l'ambition pri- vée , la fièvre des états malades. Les mé- diocrités surgissent de toutes parts, se croyant d'autant plus habiles qu'elles sont plus promptes et plus avides. Qui- conque a la chance ou l'envie de s'éle- ver, s'estime indispensable. La facilité de parvenir en fait disparaître le péril et l'instabilité. Plus la fortune est glissante, plus on se hàtej car il faut si peu de temps alors pour en tirer profit ! Tous disent : Mo voilà. On ne voit plus que des hommes d'état, et jamais il n'est plus difficile d'en trouver. Cependant, il y a toujours assez d'hommes pour conduire les autres, si on voulait les connaître ; mais les hommes de sens et de probité, i[\\\ valent encore mieux pour adminis- trer que les hommes de talent, ne pa- raissent plus. Ou les ignore, on les éc.irte, ou ils se retirent ; ils ne sont qu'une gène , et l'état est livré à l'intrigue , pre- mier et dernier signe des révolutions politiiiues. Des princes faibles ne savent
PAR M. DUMOIST.
9
pas s'en défendre; des princes capables ne le peuvent plus. Il en était ainsi de- puis cinquante ans. Les 3Iagnus, les Con- sentius, un moment appelés aux conseils et aux emplois, ne vivaient plus que pour leur famille et leurs amis. Ferréolus, après avoir sauvé la Gaule et l'empire , avait dû céder le prétoire à des dépré- dateurs (1). Que si quelqu'un s'élevait encore par hasard avec quelque vertu , il ne tardait pas à se corrompre, comme Arvandus , ou il ne pouvait tenir long- temps contre les empêchemens au bien et le dégoût du mal : enfin , un change- ment de cour ou de règne renvoyait sans retour les services les plus utiles. Sido- nius , rentré dans sa patrie, n'eut pas à se réjouir long-temps de voir Eutropius, arraché par ses conseils au repos oà le retenaient les dogmes de Plotin y unir la préfecture à la philosophie. Au bout d'un an, il parait qu'un autre ami de Sido- nius, un autre disciple de la philosophie, ce Polémius dont il avait fait l'épitha- lame, exerça à son tour celte impor- tante fonction. La Gaule, sans doute, respira un peu (470 - 472) sous ces deux administrateurs, selon ce mot prover- bial du peuple des provinces , qu'une bonne année ne s'évalue pas tant par l'a- bondance des récoltes que par les hommes qui tiennent le pouvoir (2 ; mais Eutro- pius préféra un moyen , plus certain d'être utile, si, comme on le présume, c'est lui qu'on trouve évêque d'Orange, peu après cette époque (3). Quant à Polé- mius, la chute d'Anlhéraius dut l'en- traîner.
En effet , la situation de l'état empi- rant toujours, les païens, pour dernier malheur, n'espérant plus que dans les troubles, y poussaient de tous leurs efforts; et les insensés, en voulant réta- blir leurs institutions nationales, ache- vèrent de perdre ce qui en restait. Rici- mer , après une fausse réconciliation avec son beau - père , vint l'attaquer à l'improviste. H avait un parti puissant dans le sénat. Une guerre civile, qui bou- leversa Rome, finit par le meurtre d'An- Ihémius (472). Olybrius, époux d'une
(1) Sid., epUi. }j-4, «j-13.
(2) Sid., ep. i-ii, G-u
(3) Sid. ,ep. GC
fille de \ alentinien III , eut la honte de recevoir des mains d'un ambitieux re- belle la pourpre théodosienne. Ce re- belle mourut au bout de quarante jours, et son empereur l'ayant suivi presque aussitôt, le neveu de Ricimer , le Bur- gonde Gundovald qu'Olybrius avait fait patrice, put, à son gré, faire un empe- reur un moment à son tour. Il choisit l'obscur Glycérius (473). Alors TOrient vint encore une fois au secours de la vieillesse de Rome (1) , ou plutôt l'em- pereur de Constantînople sentit le dan- ger de laisser l'Occident à la merci des ambitieux. Il envoya comme empereur Jul. Népos , qui renversa Glycérius, et le fit ordonner évêque de Salone (2;. Ce fut le premier exemple de celte huma- nité simoniaque et insolente , qui de- mandait à l'Eglise par une profanation la sécurité d'une domination nouvelle. Le règne de ]N'épos fut un triste et der- nier répit pour l'Occident. La Gaule s'en ressentit à peine sous le coup du double fléau qui l'accablait.
Sidonius avait lui-môme donné l'exem- ple à Eutropius. Une grave maladie, en lui faisant voir de plus près la fin der- nière de l'homme, l'avait disposé pour une vie toute nouvelle -, et à peine réta- bli, sa réputation méritée fixa sur lui le choix des Arvernes , pour succéder au neuvième de leurs saints évéques *|47l). On lui imposa l'épiscopat (3 . 11 s'en mon- tra digne; il justilia , par son humble piété et sa charité , les félicitations que lui adressa le vénérable Lupus (i).
Sa vertu eut de quoi s'exercer dans les malheurs de la (iaule et de l'Arvernie, où se passa la dernière agonie de l'em- pire. Eurik, quoique prive de la conni- vence d' Arvandus, n'avait pas hésité à suivre les conseils de ce traître, et agit à force ouverte. Anlhéuiius, qui s'en dé- liait, avait appelé comme auxiliaire le chef breton lliolham , qui vint par la Loire avec douze mille hommes tenir garnison dans Hourges, par où Eurik pouvait tourner et envahir les Arvernes.
(1) Si«l., Panog. Anlhom., V. 4;>2, 7.
(2) S. Gelas.» Contra Àndrotnnrh .\ PaaI. Diac. hisl. NiscoII.;Tillenj. Anlh.. iO.
(.%) Sid.,ep. tfô; lircg. Tur., 2-21. (4) Acberi , Spicilei;. ) fpisl. Lup.; bid., ep., O-l ^ J 7 7-y ,v-
10
COURS DmSTOmE DE FRANCE,
Le z(5ld Breton, ami de Sidonius, n'atten- dit pas malhcureiiseinent la jonction des troupes romaines. Dès qu'il apprit l'ap- proche de renneini, il marcha contre lui (471), fut complètement défait, mal- ^ré sa valeur, à Hourg-Déols, sur l'Indre, et obli^'é df se réfugier chez les Burgon- des. Ce combat devait être d'autant plus décisif, que le roi ^'Oth avait aussi ses auxiliaires dans ces hardis Saxons , qui, (le la Chersoncse cimbrique se lançant à l'aventure sur leurs barques le long de la C.aule , tombaient inopinément sur quelque ville maritime pour la piller, sans s'inquiéter qu'elle fût romaine ou bagaude. Quelquefois mûmeils s'y établis- saient, comme ils avaient fait à Bayeux, qui porte encore aujourd'hui dans ses armes le lion des enseignes saxonnes. De là ou d'un aulrre point , leurs ilottilles de pirates poussaient des courses vers l'Océan. Adovacre, qui, après la mort d'Egidius. s'était emparé d'Angers, ainsi que de plusieurs autres villes, se dispo- sait à soutenir Eurik ; mais le comte Pau- lus et Childerik , avec les Romains et les Franks, survinrent contre les Goths , ar- rêtèrent assez vigoureusement leurs suc- cès, pour se reporter ensuite contre les Saxons, et les chasser de la Loire (1).
L'Arvernie, non entamée encore, ne fut pourtant pas sauvée. Un nouveau préfet , Séronatus , peu effrayé du sort d'Arvandus, brava plus effrontément la justice (473). Ses fréquens voyages chez les Visigoths le rendaient suspect, et il ne reparaissait dans les provinces romaines que pour opprimer. < 11 revient de Tou- « louse, écrit Sidonius. Voilà que déjà « son Evanthius contraint les habitans de « déblayer le passa^'e, regarde si quelque c feuille tombée d'un arbre ne salit pas « le chemin. Il s'empresse de faire com-
< bler les troiis et unir le terrain. Il va
< devant sa bêle colossale pour la guider, « comme le inuscuLus conduit la massive « baleine à travers les bas- fonds. St'ro- « nalus, aussi prompt à la colère que pa- « resseux par sa masse , épouvante déjà
(1) Jornand., 4 J ; Sid., op., S-9; Grep. Tiir., 2-li'. , il); Dubos , 3-10, 11. Il y a sur le lexle de Grégoire de Tours, où il meDlionne la mort du comte Paaliis , une petite difficulté que Dubos lève a»sez bien , s il valait la peine de s y arrêter.
< par sa seule approche. Les Gabalitains
< désertent leur ville, épuisés d'impôts,
< poursuivis de jugemeiis frauduleux, ne
< pouvant pas même retourner dans leurs I maisons, quand ils ont acquitté le Iri-
< but annuel. Un signe certain de son « arrivée imminente , c'est la troupe de « prisonniers qu'on traîne enchaînés, de i quelque côté qu'il s'avance. Il jouit de i leur douleur, il se repaît de leur faim,
< se faisant une gloire d'avilir des accu- i ses avant de les condamner S'il s'a-
< doucit quelquefois , c'est par cupidité i ou par vanité; jamais par compassion... c Prends donc tes précautions contre les
< procès par un accommodement, contre i les impositions par des quittances, afin i que ce méchant homme ne trouve point c de prétexte d'attaquer la fortune et la « liberté des gens de bien (1). > On ne pouvait, du reste, «l'entendre, sans rire, i bavarder guerre devant les citoyens, i littérature devant les barbares, et, quoi-
< qu'il ignorât les premières règles de la
< grammaire , dicter et corriger ses let- « très tout haut, avec une impudente jac-
< tance. Incapable de soutenir un avis,
< il donnait des ordres dans le conseil, « plaisantait à l'église, prêchait au festin, î condamnait dans sa chambre et dor-
< mait sur son tribunal. Mais non moins 1 inique que ridicule, ce grossier Cati- « lina extorquait tout ce qui tentait sa i convoitise. Pour se soustraire à ses
< frauduleuses tyrannies , les uns s'en- i fuyaient dans leurs villœ, les autres I dans les bois , ou à l'abri des autels. Il
< remplissait les prisons de clercs, van- « tait les Goths, insultait les Romains,
< foulant aux pieds les lois de Théodose, i alléguant celles de Théodorik , et sans
< cesse à la recherche d'anciens délits et i de nouveaux impôts (2). » Les Arvernes aux abois soupiraient après Ecdicius, alors absent, dont l'intrépide fermeté faisait leur unique espérance. Ecdicius, comme on le pense, rendit le courage à ses concitoyens , puisque les Arvernes ï ne craignirent pas de dénoncer et de i livrer aux lois celui qui livrait les pro- « vinces aux barbares. » Il fallait, en effet, du courage pour entreprendre et
(i) Sid., ep. .;-I.'. (2) Sid., ep. 2-1.
PAR M. DUMOWT.
11
poursuivre une telle cause , < Tétai hési- f tant à punir Séronatus, tout convaincu i qu'était ce grand coupable (1). > Il su- bit pourtant la peine capitale, ainsi qu'un autre gouverneur de je ne sais quelle province. De pareils procès , même vic- torieux, ne sont qu'un scandale de plus, où se révèle tout ensemble dans l'au- dace de la prévarication l'impuissance des lois et la corruption du gouverne- ment. Car, combien de déprédateurs pu- blics qu'on n'osait , qu'on ne pouvait accuser ! Qu'est-ce donc quand une sen- tence judiciaire renvoie le brigandage absous et constaté, l'infamie dévoilée et impunie ?
Comme la plupart des faits vers cette époque ne se démêlent que par conjec- ture, il est encore vraisemblable qu'un ami de Sidonius contribua à la punition de Séronatus; car cet ami, nommé Au- dax, était alors préfet de Rome; elle bon évêque, qui accueillait la moindre lueur d'espérance, voulait croire le mal réparable, lorsqu'il voyait, par l'éléva- tion d'un homme de bien , < qu'on tenait I compte encore des bonnes actions : « que le jugement du prince mettait « dans la balance non l'argent, mais les < mœurs (2). > Une trêve conclue avec Eurik par l'intervention d'Avitus, fils de l'ancien empereur (3), assurait peu le repos de l'empire. Eurik trouva l'occa- sion trop favorable de rompre avant que INépos fût en état d'agir; et les intrigues de Séronatus, comme celles d'Arvandus, ayant été prévenues à temps, à défaut de trahison, il recommença la guerre, recrutant de force Gaulois contre Gau- lois (4). Cette fois les Goths pénétrèrent jusqu'à Clermont, et l'assiégèrent. Les Arvernes se montrèrent dignes descen- dans de ceux qui avaient résisté à César. Ils soutinrent courageusement un siège, presque sans espoir de secours , que de la part d'Ecdicius (^i74). Cet illustre ci- toyen , qui avait ranimé les études litté- raires dans sa patrie par ses lalens, crn- jH'cha de redevenir barbares ceux qu'il avait achevé de rendre Romains. La
(!) Sid., op. 7-7.
('2) Sid., ep. «-7.
(ô) Sid., ep. 3-1, G-6, o-l2.
(4) Sid., pp. 3-12,6.
ville était rudement pressée, c lorsque du haut des murs, croulant à moitié, on vit un vaillant guerrier, suivi de dix- huit cavaliers seulement, passer en plein jour, en pleine campagne, au travers de plusieurs milliers de Goths. » Avec quelle admiration l'on reconnut Ecdicius ! c Les ennemis , aa seul bruit de son nom , à son seul as- pect , saisis de stupeur, oubliant leur multitude et sa faible escorte , ce que la postérité aura peine à croire , quit- tèrent l'assaut, et se retirèrent sur les hauteurs au lieu de combattre. Les plus braves d'entre eux , restés en arrière , tombèrent sous ses coups, et le laissè- rent maître d'une plaine immense, sans qu'il eût perdu un seul de ses compa- gnons , moins nombreux que les cou- vives ordinaires de sa table. Aussitôt, rassemblant à ses frais une espèce d'ar- mée, il assaillit à son tour l'ennemi, le prenant à l'improviste si habilement, qu'il taillait en pièces des escadrons sans avoir à regretter plus de deux ou trois de ses soldats -, infligeant tant de défaites aux barbares, que pour en ca- cher la honte avec le nombre de leurs morts , quand la nuit ne suffisait pas à les inhumer, ils coupaient la tête aux cadavres. Ces misérables restes , qui n'avaient le plus souvent pour sépul- ture que les toits enflammés des chau- mières, laissèrent les champs couverts d'ossemens(l). ? Les Goths n'y purent tenir, et levèrent le siège. Une joie im- possible à décrire précipita les habi- tans au-devant d'Kcdicius, quand il ren- tra dans Clermont délivré. < La foule < assiégeait sa maison et son passage. *i Les uns essuyaient de leurs baisers la poussière de ses vêtemrns ; d'autres dégageaient ses chevaux du mors san- glant et des selles trempées de sueur ; d'autres détachaient les courroies de son casque ou de ses bottines ; d'autres regardaient curieusement ses armes, comptaient les brèches de ses glaives, cmoussés par le carnage , ou les coups de pointe et de taille qui avaient percé ses cuirasses. On embrassait aussi avec transport ses compagnons ; mais toute rimpéluosité de la joiç populaire s'a-
(I) Sid., ep. 3-r», 2; Grcg. Tur., 2-24; Jorn. is.
u
COURS D'HISTOIRE DE l RAJNCE,
( massait sur lui. H ne pouvait se tirer
< de la foule, où il recevait avec grAce
< toutes les ineplifs de fé'icilatioii et ( les tuniuUuajres embrassades , impor-
< tunités dont il remerciait comme d'une I faveur (1 . » A ces exploits, dignes des chants dun Homère, ce lit^ros aimable, ce ht^ros chrétien, si peu connu , devait ajouter une gloire plus rare et plus tou- chante. 11 venait de sauver ses compa- triotes du fer et de la llamme, il les sauva encore des horreurs de la famine. 11 em- ploya sa fortune à la subsistance des pauvres; il envoyait jusque dans les villes voisines ses serviteurs avec ses chariots pour amener chez lui tous les plus misérables; il ennourrit ainsi quatre mille ; et quand l'abondance fut revenue, il les fit reconduire chacun chez soi. Grégoire de Tours ajoute qu'après leur départ, une voix du ciel fit entendre ces mots ; I Ecdicius ! Ecdicius ! parce que » tu as fait cela, jamais le pain ne man- i quera à toi ni à ta postérité , puisque i tu as obéi à mes paroles et rassasié ma « faim en nourrissant les pauvres (2). »
Les Arvernes furent aussi secourus dans celte détresse par Patiens , évèque de Lyon, « dont la charité ne se bornait
< pas à soulag^r les nécessités qu'il con-
< naissait, étendant sa sollicitude jus-
< qu'aux confins de la Gaule , et préve- t nant les demandes par ses aumônes.... I Comme Triptolème, ou plutôt comme
< Joseph, il remédiait à la famine. Arles,
< Riez, Avignon, Orange, Viviers, Va- I lence , Trois - ChAteaux et Clermont t recourent de lui des blés et durent la I vie à ses abondantes largesses (3). »
Ce ne fut pas assez ; le saint pasteur envoya aux Arvernes le prêtre Constan- tius , celui-là môme qui écrivit par son ordre la vie de saint Germain d'Auxerre, et aux instances duquel Sidonius publia huit livres de ses Lettres. La retraite de l'ennemi avait laissé aux Arvernes. avec les maladies et la famine, la crainte d'une nouvelle tentative , d'où le décoiiraj^e- ment et une division fâcheuse dans les esprits. On désertait la ville. Le pieux prêtre , révéré pour la noblesse do sa
(1) »ld.,fp. .V.-.
(2) (jreg. liir.. '1-11.
(3) 6id.,fp,li 12,
naissance et pour ses vertus, vint, malgré son griind ûj<e , ses infirmités et les ri- gueurs de l'hiver qui comuiençait , aider sidonius à rmietlre l'union et le courage dans la population (1).
L'humble Sidonius ne parle point de lui-niùme ; mais on sait par une lettre de INlamert Ctaudien qu'il prodiguait son bien aux pauvres , et par Grégoire de lours qu'il emportait de sa maison, à l'iusu de sa femme, devenue une sœur, des vases de prix pour les donner aux indigens. Papianilla , moins parfaite, lui en faisait ensuite des reproches, et allait les racheter des mains des pau- vres (2).
Quoique les Visigolhs fussent à la fin rentrés dans leurs quartiers d'hiver, le péril, plutôt différé que dissipé, exigeant toujours la même vigilance, les Arvernes ranimés faisaient une garde assidue dans leur ville, t Les jours neigeux ni la tour- « mente des nuits ne pouvaient les en- 1 gager à quitter leurs remparts, i L'in- quiétude ne commença de s'apaiser que par l'arrivée du questeur Licinianus, chargé par l'empereur INépos de porter à Ecdicius le diplôme de Patrice, promis déjà par Anlhémius, et de négocier une paix durable avec Eurik. Licinianus < n'é- ■i tait point un de ces hommes qui ven- 1 dent les secrets de leur prince et qui t cherchent plus de succès auprès de i l'étranger pour l'ambassadeur que i pour l'ambassade; > il méritait son rang et sa réputation par ses talens et sa loyauté. « Tout bon citoyen pouvait donc ■i encore et devait s'employer au service i de l'État avec ardeur et sécurité , puis- i que le principal acquittait les récom- < penses promises au dévouement. > Com- ment le nouvel empereur n'eut-il pas paru digne d'éloges à Sidonius , et le nouveau règne plus heureux ^3 ? On tou- chait cependant à la dernière catastro- phe, elpersonne ne s'en doutait.
Les négociations furent difficiles ; l'as- tucieux barbare les traînait en longueur, éludant la conclusion, et continuant ses préparatifs de guerre pour avoir l'Ar- v(!rnie par crainte ou par force. Il } eut
1) Sid., ep. 8-l«; 3-2.
(2) Sid., cp. 12: Gr«B. Tur.,2-22.
(3) Sid., ep. 3-7; J-iU, o-7.
PAR M. DUMOINT.
13
plus d'une alarme à Cîf rmont (1) ; « On a dit que les Golhs se mettent en marche € vers le territoire romain- nous autres t malheureux Arvernes , nous sommes « toujours la porte de cette irruption , 4 car nous donnons toujours ce sujet par- <( ticulier à leur inimitié , que n'ayant c pas encore porté leur frontière jusqu'à (i la Loire, ils trouvent en nous le seul tf obstacle qui les retarde , par l'aide du « Christ (2). » Ce fut alors, qu'à l'imita- tion de Mamertus , évêque de Vienne, Sidonius institua les Rogations (475). < Auparavant il y avait bien des prières « publiques, mais vagues, tièdes , peu « suivies et affaiblies par des repas, sans « autre objet d'ailleurs que de demander i de la pluie ou de la sérénité, ce qui ne « pouvait également convenir au potier I et au jardinier; mais dans ces fêtes « nouvelles, on jeûnait, on priait, on ré- « citait des psaumes, on pleurait les pé- c chés (3). » Ainsi les craintes renais- saient sans cesse. Dieu, qui juge les priè- res comme les actions , qui , toujours maître de ses bienfaits, accorde et refuse comme il plait à sa souveraine sagesse, réseivait les Arvernes à d'autres épreu- ves. Eunk voulait absolument atteindre la Loire par sa domination ; et comme rien d'important ne se faisait plus sans l'intervention des évéques, plusieurs pré- lats du midi furent consultés, principa- lement Léontius d'Arles, Fauslus de Riez, Graecus de Marseille, Basilius d'Aix. Si- donius apprit bientôt avec douleur qu'il s'agissait sérieusement de céder l'Arver- nie. Si on se rappelle l'espèce d'insou- ciance avec laquelle il voyait les événe- mens politiques dix -huit ans aupara- vant , sa facilité de s'accommoder aux circonstances, et ses dispositions à l'é- gard de Théodorik, on remarquera en lui un notable chaugement depuis qu'il a reçu le caractère épiscopal ; jusque 1.'» tout son patriotisme se réduisait à un goût naturel pour son pays , avec une haute estime des honneurs romains, de l'élégance et de la civilisation romaine, et un profond dédain de la grossièreté barbare. Maintenant son zèle de pasteur
(1) Sid., op. 1-6, G, ÔVl ,\)-6 .a G , 10 , 7-10.
(2) Ib., 7-1.
(3) lb.,U-ll.
lui met au cœur un tout autre attache- ment pour sa patrie, qui lui est devenue chère par son troupeau. Car c'est une vérité d'expérience chez les catholiques, que le précepte général de la charité, qui va jusqu'à inspirer, exiger au besoin le sacrifice des prédilections les plus in- times, loin d'affaiblir !a sensibilité et les affections de la nature , les fortifie au contraire en les épurant et y porte une ardeur merveilleuse. Le pieux évèque est tout ému à la vue de la domination étrangère et de l'arianisme; le sentiment national se réveille en lui avec la fer- veur religieuse. Un certain Goth, Mof3a- harius, sans doute un des prêtres ariens, travaillait à répandre l'hérésie: en même temps Eurik tendait ouvertement à dé- truire l'exercice de la religion catholique dans ses états, pour affermir son régne en atténuant la foi des populations et leur aversion secrète : < Je puis bien jus- i tement, écrit Sidonius à Basilius d'Aix, t sans offenser les autres évéques , dé- 4 plorer les ravages de ce loup cruel
< dans les bergeries de l'Église, où il va î s'engraissant des péchés des Ames qu'il I tue. Car l'antique ennemi, pour insul- « ter plus aisément aux bêlemens des t brebis abandonnées , commence par f surprendre les pasteurs sommeillans.
< Je n'oublie point assez ce que je suis i pour ne pas me rappeler que ma con- t science a besoin de se laver par de Ion-
« gués larmes Mais comme le salut
« de tous surpasse la honte de mon in- I dignité personnelle , je ne craindrai
< pas , quand on l'imputerait à vanité, I pour éviter un pareil reproche , de i défendre la cause de la vérité [\).t
t Que le roi des Goths, rompant l'an- i ci( nue alliance, garde et étende par le i droit des ariies les limites de son I royaume, il ne nous est pas permis à c nous pécheurs de l'accuser, ni à vous i autres saints d'y résister. H:en plus, si t tu me demandes ma pen>ée. il est dans I Tordre que ce riche soit couvert de
< pourpre et île lin. el que ce Lazare soil i frappé d'indigence el d'ulcères. H est
< dans l'ordre que. habitant celle Eiiypte
< i\gu(alâve, le Pharaon marche avec le 4 diadème, ribraclitc avec la holle. U
(1) Sid., ep. 7-G.
14
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE, PAR M. DUMOIST.
t'sl daiH l'ordre qiu\ brûlant dans cette fournaise de Rahvlone, nous pleuiions avec Jérémie, dans les san<;)ots et les soupirs, l.i .lôrusaiem spirituelle, et qu'Assur tonnant de son orj^ueil royal foule aux pieds le Saint des saints. En considér.int les vicissitudes du pré- sent et les félicités h venir, je supporte plus patiemment les malheurs com- muns ; d'abord parce que, en regardant ce que je mérite, j'estimerai trop léj^er tout ce qui peut m'arriver de péniblcj ensuite, parce que je sais certainement que c'est le meilleur remède pour riiomme intérieur, que l'homme exté- rieur soit battu dans l'aire de ce monde par les lîéaux divers. I\Iais il faut l'a- vouer, quoique ce roi des Golhs soit redoutable par ses forces, je redoute moins ses batteries pour les murs ro- mains que pour les lois chrétiennes. La seule mention du nom catholique est si aigre à sa bouche et à son cœur, qu'on douterait s'il n'est pas plutôt le
chef de sa secte que de son peuple
Sachez donc promptement les maux cachés de l'état catholique pour vous hAter ouvertement d'y remédier. Bor- deaux, Périgueux, Rodez, Limoges, les Gabalitains, les Élusans , Bazas, Com- minges , Auch et un plus grand nom- bre d'autres cités , dont les pontifes, moissonnés par la mort, n'ont point encore de successeurs pour conférer le ministère des ordres inférieurs, pré- sentent une longue ligne de ruine spi- rituelle. Cette désolation augmente chaque jour... et les peuples, privés de la foi, tombent dans le désespoir. Dio- cèses et paroisses sont à l'abandon : vous verriez dans les églises les toits s'écroulant , les portes arrachées de leurs gonds , l'entrée des basiliques obstruée de broussailles et de ronces • vous verriez môme, ô douleur! des troupeaux couchés dans les nefs ou- vertes, et broutant l'herbe qui pousse auloïir des autels. INon seulement les paroisses des campa^'nes sont désertes, les assemblées saintes diminuent dans les villes. Oue reste-t-il de consolation aiix fidèles, quand non seulement la discipline ecclésiastique, mais le sou- venir même en périt? Si quelque clerc meurt sans successeur, ce n'est pas le
< pr^^tre qui meurt, c'est le sacerdoce...
< C'est par vous que passent les traités,
< faites donc que les princes s'accordent « en laissant libre l'ordination des évô-
< ques (1). »
( hiand les traités se consomment , ce n'est plus seulement de la douleur, c'est une énergique indignation, qui ne peut se contenir ; < Tel est l'état de notre mal- heureux coin de terre , que notre con- dition valait mieux sous la guerre que dans la paix... ISotre servitude est donc devenue le prix de la sécurité d'au- trui ! la servitude des Arvernes, à dou- leur! les anciens frères du Latium, si nous voulions remonter jusqu'à l'ori- gine et à la race d'ilion. Mais si on se tient au présent, ce sont eux qui ont arrêté les armes ennemies; qui sou- vent, loin de craindre les assauts, ont porté la terreur dans le camp des as- siégeans... Leurs succès vous profitent, leurs revers ne tombent que sur eux... Voilà donc ce que nous ont mérité la disette endurée, le feu, le fer, la conta- gion, nos glaives engraissés de carnage, et nos combattans exténués de faim. C'est dans l'attente de cette fameuse paix que nous arrachions pour notre nourriture les herbes de nos murailles, qui souvent ne nous fournissaient que des sucs vénéneux.... Rompez donc par le moyen qui sera possible des condi- tions de paix si honteuses. INous som- mes prêts encore , s'il le faut , au siège, aux combats , à la disette. Mais si nous sommes livrés, n'ayant pu être forcés, il est certain que cette lAcheté sera votre ouvrage.... Pardonnez à des affli- gés, excusez notre chagrin. Une autre province livrée n'a que l'asservissement, les Arvernes ont le supplice à craindre. Du moins si vous n'avez pas la force de nous préserver des derniers malheurs, obtenez que la vie reste à ceux dont la liberté doit mourir. Préparez un asile aux exilés, une rançon pour des cap- tifs, la subsistance pour des émigrans. Si nos murailles sont ouvertes à l'en- nemi , que les vôtres ne se ferment pas à rhospitalité(2 .» Si ces vives représentations communi-
(i) Sid,, t'p. 7-r.. (2) i)ià.,ep.7-7.
M. EMILE CHAVIN.
15
quèrent plus de fermeté aux négocia- teurs, ils n'en réussirent pas mieux. ISé- pos essaya Tintervention de saint Épi- phane, espérant que sa vertu imposerait à Eurik. Épiphane s'achemina vers la Gaule, chantant des psaumes et priant. Arrivé en présence du Visigoth, il lui parla au nom de ce grand roi , auquel les rois de la terre doivent s'efforcer de plaire. Cette mission eut, dit-on, un plein succès (1). Il faut donc que Eurik ait renoncé à l'Arvernie , qui était la principale cause du débat. Cependant la même année, peu après cette négocia- tion et avant la chute de Népos, l'Arver- nie, on ne sait comment, passa sous la domination d'Eurik; un Victorius, que ce prince avait nommé duc de sept villes du midi, parut tout à-coup à Clermont, et réunit cette cité à son gouvernement. Ecdicius ne voulant pas reconnaître pour maître celui qu'il avait vaincu , se relira chez les Burgondes ; Népos l'appela en Italie , et envoya un autre patrice , Orestes, pour commander à sa place les troupes de Gaule. C'est tout ce qu'on en sait. On ne voit point qu'Orestes soit venu en Gaule; au contraire, il se diri- gea de Rome sur Ravenne, où était Népos
(1) ËoDod. YiUEpipb,
pour le déposer. L'empereur s'enfuit à Salone, où cinq ans après son ancien ri- val Glycerius le fit assassiner. Orestes proclama son fils encore enfant, et au nom de Romulus-Au^ustulus gouverna l'Italie jusqu'à ce que l'Hérule Odoacre , un barbare auxiliaire, voyant qu'il ne restait plus de l'empire qu'un nom , ju- gea inutile de le conserver, tua le pa- trice dans Pavie , et déposa ce diminutif d'empereur, ombre dérisoire des deux fondateurs de la puissance romaine (1). ]\'est-il pas vraisemblable qu'Orestes s'était entendu avec Eurik, et que le Goth lit aisément à saint Épiphane une promesse , qui ne l'engageait à rien en- vers ^'épos , dont il attendait la fin pro- chaine ?Quoi qu'il en soit, c'en était fait pour jamais de l'empire romain ; il avait disparu misérablement comme la der- nière fumée d'une mèche qui s'éteint.
Ici finit le récit que j'ai cru nécessaire de retracer. La lecjon prochaine fera con- naître, avec l'état social de la Gaule , l'arrivée de Clovis, la cause de ses succès et de l'établissement des Franks.
Edouard Dumont.
(i) Jorn. 4o; Greg. Tur., 2-20; Tillem. Emp. Odoacre, G, 10.
COURS D'HISTOIRE SUR L'ORIGINE , L'ACCROlSSEMEiM
ET L'INFLUENCE DES ORDRES MONASTIQUES.
DEUXIÈME LEÇON (1).
État du monde oriental. — Hérésies. — Persécution des Vandales. — Saint Jérôme.
Au monasière de Tabennèse et aux institutions de saint Pacôme se rattache l'histoire de la solitude de Bethléem, car saint Jérôme traduisit en latin la rè^le de saint Pacôme, afin qu'elle pût servir à Euslochia pour conduire les vierj^es qui demeuraient avec elle, et que les moines de Bethléem et ceux des autres monas- tères latins pussent imiter les exemples
(I) Voir la i" leçon , n^ 42 , t. vu , p, Vi.U
et la sainte conduite de Tabennèse (t). L'histoire de saint Jérôme jettera un grand jour sur riiisloire monastique en Orient, en nous expliquant pourquoi les âmes les plus élevées, les plus p;raves et les plus ardentes se réfugiaient dans la solitude et es^nyaieut dans les pratiques de la vie cénobi tique une nouvelle con- stitution sociale. C'est un spectacle ef- frayant que celui du monde orie'ntal à celte épocjue. Rome, usée de luxe et de débauche, livrait son cadavre aux Bar- bares^ le monde entier semblait malade
(I) liolslenius, Codex regularum , 6, 33. — Bi- varius , de Monaçhis, t, i . U , 259«
16
COLHS D'HISTOIRE SUR LKS ORDIIES MONASTIQUES,
et prî^i A mourir avec la ville qui avait si loii^-lemps tenu ses desliiiées. L'Asie et l'Afrique étaient raviif,'ies par la t;iierre, la peste et la famine. Les mi^'ralions des peuples barbares du ISord silloniKiieut la terre en tout sens j ce n'était pas une conquise, mais le passade destructeur tl'un ^'rand Iléau de Dieu. Dans leur première expiMition navale les Golhs sacea^èrent le l'onl ; dans la seconde l'Asie-Mineure ; dans la troisième la Grèce. Dans les villes d'Achaïe et à Rome , la peste faisait mourir cinq mille personnes en un soûl jour (1) : et tous ces mailieurs étaient la juste punition de crimes atroces, de ces crimes qui ron- gent une nation et la perdent. En Afri- que le mal était universel (2). Carlbage , celle grande cité égale à Rome par ses forces, sa puissance et sa splendeur, était la ville la plus inique du monde (3); elle était, celle ville d'Ezéchiel, ville de sang, semblable à un vase d'airain couvert de rouille [i).
Les liommes, après avoir quitté l'usage ordinaire du mariage, se livraient aux plus sales débauches (5) ; ils erraient dans les rues couronnés de Heurs, répandant au loin l'odeur des parfums, habillés coaime des femnies , et la tète voilée tomme elles. Les veuves, les orphelins, les pauvres périssaient dans l'oppres- sion : chaque jour, dit Salvien, leurs cris pitoyables montaient vers le ciel, de- mandant a Dieu la lin de leurs maux • dans Texcès de leur douleur il.4 appe- laient les peuples barbares pour Icb ven- ger (6j.
(t) Naoi et peslilcntia lanla oxistebat, vul Romà, ye\ \n Acbaicis urbibuà , ni uno die (|uinque luillia hominum pari niurbo périrent. Histinia Angusla.
(2) In A fris vero lolum adraodiini iiialum. Sal- tian., de (iubcrnat. Civ., lit), vu, éiliiion Baluzc, 1631.
(.") Qtjisnon omne^ Afros {jeneratitor sciai impu- dicos :' Satvian.., lit), vu.
(4) V<e civilaii sanguinum , oUa cuju^ rubigo in ea est. Ez'ch.^ cap. 'l\.
(IS) balvian. , lib. vu.
(G) yiii inueuiisccnleâ quotidiu ad Dcuin, ac rinem maloruin inipncanlei , et, (piod •jravissiiuum est, interdùm vi nimià amariludinij iiiam advcntum liostium pos(ut.inlP>ï , aliqiiandn ;i Don impolravo- lunl ul eversioncrn tandem a l)arl'dri> in commune lolerarent quam soli a R9m<tiJiâ dule loleraTeraDl. Sakian., lib. vu»
Ils vinrent ces peuples barbares : la main de Dieu alla chercher aux extré- mités de l'univers les Vandales, et elle les poussa sur l'Afrique comme sur une proie, (l'était un chAliment terrible : et ces peuples , ministres de la colère di- vine, confessaient qu'ils agissaient moins par le mouvement de leur volonté que par une impulsion invisible qui les dé- terminait (1). En arrivant en face de Carlhage, Genserik pouvait lui crier : f Croyez-vous que je sois venu détruire
< votre pays sans la volonté du Sei-
< gneur ? Le Seigneur lui-même m'a ( dit : Entre dans ce pays pour le dé- f truire (2). » Mais Carlhage ne pouvait plus rien entendre; ou elle dormait dans unassoupissement funeste, présage d'une mort prochaine; ou ivre de voluptés, elle était assise dans son amphithéâtre, et étouffait de sa voix insensée le cri des victimes de la guerre (3).
Je raconterai ici avec quelques détails l'histoire de l'invasion des Vandales , d'après les documens précieux que nous a conservés Victor, évèque de Vite. Les moines ont combattu contre les Vandales ariens, et ils sont morts pour laver de leur sang la vieille terre africaine.
Les historiens sont d'opinions très di- verses sur les origines vandales : ce qui nous parait le plus solidement appuyé par les témoignages et les conjectures liistoriques , c'est que les Vandales étaient une partie des grandes familles gothiques (4). Ils roulèrent comme un torrent dans laCiaule belgique, la Gaule, l'E^spagne, et pendant que Placidia admi- nistrait l'empire pour son fils Valenli- nien lU, Boniface, général romain , les
(i) Ipsi deniquo fatebantnr non suum esse quod facerent , agi enim se divino jussu ac perurgeri. Salvian., lib. vu.
(2) Et nunc numquid sine Domino ascendi ad tcrram islam, ul disporderem eam ? Dominus dixii ad me : Ascende super lerram istam , et disperdo eam. Isaiat , cap. 3(î.
(3) Frapor ut ilà dixcrim , extra muros et intrà muros pnediorum el ludicrorum confundel)anlur, vox raorieiitiura, vox Bacclianlium... tircuinsona- bant armis muros populi barljarorum, el ercicsia raritia'jiniensis insanicbal in circis, luxuriabat m Itiealrià. Snlvian. , lib. vi.
(1) l'rocop., ti'' fiello randalico , lib. I. — Adrien de Valois est d'un sentiment contraire. Voir ses au- lorilv'3 ; Hcrum francicamm , lib. ni.
PAR M. EMILE CHAVIN.
17
appela en Afrique pour le soutenir dans méditait aussi une conquête spirituelle :
il était arien, et il voulait éiablir sa doc- trine par la force, ^'ous reprendrons plus tard riiistoire de l'arianisme en Orient.
Honoratus Antoninus, évêque de Con- stantine . jeta le premier cri d'alarme, et il encouragea les évêques au combat. Il écrit à Arcadius, alors exilé pour la foi : t Courage, âme fidèle: courage, confes- « seur de la Trinité , réjouis-toi d'être « digne de souffrir pour le nom du c Clirist. Le serpent est tombé , il est «étendu à tes pieds: je t'en supplie, € écrase sa tête, de peur qu'il ne se sou- <i lève pendant l'agonie du martyre. Le I Christ et ses anges tressaillent d'allé- « gresse, et du haut du ciel ils se pen- « client pour te contempler.... Élève ton « cœur, l'archange qui est tombé combat i aussi, il lutte contre toi : mais le Père, I le Fils et l'Esprit saint sont avec toi . « tu n'as rien à craindre. La tribulation,
< la spoliation , l'exil t'apportent le par- î don de tes péchés; la mort t'ouvre le
< ciel.... L'Église catholique te compte f déjà au nombre de ses martyrs, elle est t prête à te rendre les mêmes honneurs c qu'à son Etienne. >
Puis, après lui avoir exposé sa foi tou- chant la sainte Trinité et ITncarnation, il lui rappelle celte touchante histoire du confesseur Théodore : < Tandis qu'il était torturé sur le chevalet, un ange éclatant de lumière se tenait à côté de lui , essuyait avec un linge la sueur et le sang, le consolait et adoucissait ses dou- leurs: car on sent moins la douleur lors- qu'on souffie pour le Christ (1).
On retrouve dans celle lettre toulc la vigueur apostolique des anciens teuips. Arcadius fut con^onimt' par une mort glorieuse, et un grand nombre de saints évêques et de moiues moururent pour la foi.
Genserik tint peu de compte du traité ;
(I) Rogo te , prcmp capul ejus : non surgat iste in
agono raartyrii Ecco {^audet Clirislus el fnspirii
le; lataniur an[Tcli et adju>anl lo... tribulalio , e\- spolialio , e\ilium reraissionom libi contulit pecca- torum, mors aulem aperit iil>i régna cœlorum..., Donec lorUis est iste, angélus non recessil ronso- lans eum el refrigerans eum.... Minus (ormenta senliuntur , quando pro Chrijlo pugnalur. — Celle histoire du martyr Théodore se trouv aussi dan» tes Ac(a Martymm sincera , de D. Ruinarf.
sa rivalité avec Aétius (an 428. Telle est aux yeux des hommes la cause appa- rente de la migration des Vandales en Afrique (1).
Genserik , le terrible chef de ces bar- bares, était d'une taille médiocre, il boi- tait un peu à cause d'une chute de che- val, son âme était profonde, il parlait peu, il n'était point intempérant, mais colère (2). Aussitôt débarqué sur le litto- ral africain, il fit le dénombrement de tous ceux qui le suivaient , et un passage de i'évêque Possidius, où il rapporte que l'armée de Genserik était composée de plusieurs races de peuples, Alains, Goths et Vandales, nous semble appuyer notre opinion sur l'origine des Vandales (3). Le premier mouvement de cette invasion fut un brigandage et un massacre géné- ral , s'étendant à tout ce qui était animé, et même aux arbres fruitiers qu'ils cou- paient ; non contens d'avoir désolé une fois tout un pays, ils y revenaient encore pour ne laisser rien échapper à leur fu- reur (4). L'empire, qui chancelait sur sa base comme un arbre frappé de la hache, était impuissant et sans force en face d'une si vigoureuse attaque. Valentinien fit avec les Vandales une espèce de traité dérisoire (5) : mais si l'opposition politi- que des empereurs fut nulle, l'opposition des évêques et des moines fut admirable. Outre la conquête matérielle , Genserik
(1) Bonifaciuâ scnliens se non posse tulù Africam tenere , cernensque periculum iiislare ; in perniciem reipublicae effervescens, Vandalorum Alanorumque genlem eum Genserico suo rege ab Ilispaniis evoca- tos Africaî intromisit. Auctor Jlistorix itiscellœyijuœ tulgù tub Pauli Diaconi nomine circumferlur y lib. a.
(2) Krat statura mediorris et equi casa claudicans, animo profundus , sermonc rarus , luxuria conlem- plor , ira lurbidus. Jornandcs , De Rébus geticis , cap. S3.
(.') Manus ingens diversis lelis armata el bellis exercilala , immanium hoslium Vandalorum el Ala- norum commixtam secura habens Goihorum genlem, aliarumque diversarum personas. Possidius, } ita S. August,., édil. Tîenedict., tom. x; édil. de Lou- vain , 1. 1.
(1) Elenim effusa hosliom multilado et ingens iibique provinciarum devaslaiio , qu,T inrolis par- tira extinctis, partira in fugam arlis ,ab>olutara de- solalionis speciem, etc. Capreolus , Kpisl. ad Con- cil. Eplies., apudUuinart., p. 428.
(;>) Procop., De B(Uo vandaUco , lib. i.
18
COURS D'HISTOIRE SUR LES ORDRES MONASTIQUES,
il s'empara de Carlhage(l . Salvien, dans son livre de la Pnnulrnce , attribue les malheurs de celle ville aux débauches du peuple et à son irrévérence pour les moines ; car lorsqu'un saint de Dieu ap- paraissait dans C>arlhaf^e il était moqué, maudit et poursuivi de la haine et de la fureur (2). La rivale de Rome devint le jouet de rirdiumanilé des barbares (3). Le dévouement des femmes catholiques était étonnant. Lne jeune Jille de Car- thage, appelée Julie, fut emmenée en Syrie, elle fut vendue comme esclave et souffrit le martyre; les anges portèrent son ûme dans le ciel pour célébrer les noces de rA}:jneau, et de saints moines de l'Occident traversèrent la mer pour recueillir sa dépouille mortelle (4).
Ilunerik succéda à Genserik : la persé- cution se continua avec une fureur tou- jours croissante. Des visions effrayantes présageaient les malheurs de l'Afrique. L'évèque Paul vit un arbre immense dont les rameau\ s'élevaient jusqu'au ciel et ombrageaient l'Afrique; tandis que tous se félicitaient de sa grandeur et de sa beauté, Toilà qu'un àne du désert vint se jeter contre le tronc de l'arbre, et le renversa (5). L'évcque Quintianus se crut transporté sur une haute montagne, où il voyait un grand troupeau de brebis, dans le milieu un homme les jetait dans deux vases ardens (C). Eu effet , Dieu frappa le pasteur, et le troupeau fut dis- persé dans l'exil (7). Ils y étaient con-
(1) nie tiolala sacramenli religioDo Carlhaginem dolo pacis iovadil. Iàiilor.,tn Uist. Vaud.
(2; Sancloi Dei irridt'bant , maledicebant , deles- tabantur, ea omnia in illus peiu* facientos, qux in Salvalorem Juda^orum impietas fecit. — Salvian., De Prnvidentia , lib. VIi.
(3) Ludibriorum modo fada esl I)arbarorara. Tbeodorilui , Kpitt. 29 ad Appellionem , apud Rui- narl , p. 147.
(4) I). Ruinarl , Ui$t. persecutionit Yandal. , p. 453 ; in-8".
i>) Arborem usque ad cœlos ramia floronlibus ex- tenàam , quae eliam dilaialione sua omnein pêne Africam opacabat el cuiii uiu\ersis ,elc. — Vicl. Vi- tensis , lib. ii , »dii. Raioari.,p. 29.
(6) Aderanl autem otium occisores qui earum carnes olli^ bullientibuâ denM'r;;uhant. Et cuiii il.i Tieret omnis illa ina(;niludo gri'^i-» cunsumpla «'si. Ibid.
(7) Hunericus.... jam non solum socerdotes , t'I cuBcti ordifli» dericos , 6ed cl uiooaclig<i atque lai-
duits par troupes : c'était l'arméedcDieu chassée par les armées de la terre. Mais les athlètes de la foi trouvaient dans leur courage surhumain des consolations. \ ictor, évoque de Vite , raconte :
< In soir que nous marchions, une femme se présenta à nous ; elle portait un sac et tenait un jeune enfant par la main, (lomme nous lui représentions qu'elle avait tort de se joindre à cette troupe d'hommes, elle répondit : Bé- nissez-moi, et priez pour moi et pour cet enfant ; car , quoique je ne sois qu'une malheureuse pécheresse, je suis la fille d'un évéque. Alors nous lui de- mandc^mes pourquoi elle était ainsi dans la pauvreté , et pourquoi elle était venue de si loin. Elle dit : Je vais en exil avec cet enfant , de peur que l'ennemi ne le trouve seul, et ne le fasse passer de la voie de la vérité dans celle de la mort. > A ces paroles nous ne pûmes répondreque par noslarmes(l).» Et les saints confesseurs continuaient leur voyage en chantant le psaume 149 • Chantez au Seigneur un cantique nou- veau ; c'était le chant de victoire d'une marche triomphale. Les peuples descen- daient des villes et des montagnes avec des flambeaux et présentaient aux saints leurs enfans; ils disaient : « Vous nous " laissez orphelins et vous marchez à la < couronne 2) ! i Le désert même man- qua à ces fugitifs; ils furent obligés de se cacher dans de profondes cavernes où ils mouraient de faim (3). Ceux qui étaient jetés dans les prisons périssaient dans des souffrances encore plus horribles (4).
cos quatuor circiter millia exsiliis durioribus rcle- gal , et confessores ac martyres facil. Vict. Tanno- nensis , apud Ruinart , p. 489.
(1) Cum hoc parvulo servo vcâtro ad exsilium pergo , ne invenial eum solum inimicag, et a via verilatis revoccl ad morlem. Ad bœc yerba repleli lacryrais nibil dicere valuimus , nisi ut volunlas Dei fierel. Vicl. Vilensis , lib. ii , p. ô2.
(2) Per vertices moniium et concaya valliom con- currentes turbx lidelium ineslimabiles desccnde- bant cereos nianibus gestantes , suosque infanlulos Tesligiis marlyrum pra'jicienlcs.... Nos miseros re- linquitis, dum pergitis ad coronas ? Ytct. Vilensis, lib. II , p. 33.
(3) Alii in speluncis.... famé cl frigore ticti con- Irilum et contribulalum spintum exlialabanl. Vicl. Vilensis , lib. v.
(1) Vicf. \Htm\it lib. II, cap. \%
PAR M. EMILE CHAVIN.
19
Le siège de Carthage était alors occupé par Eugène, homme d'une grande sain- teté et d'un grand courage. Hunerik vou- lut que tous les évoques d'Afrique se réu- nissent à Carthage pour rendre compte de leur foi. Eugène résista, il souffrit beaucoup, et mourut dans l'exil (1). Les évêques, au milieu de la persécution la plus acharnée, adressaient au peuple des exhortations admirables ; car la parole de Dieu n'est jamais captive. D. Ruinart a publié une homélie prononcée le jour de la mémoire du saint martyr Cyprien, évêque de Carthage :
( Du haut du ciel Cyprien prend part à nos souffrances , il voit nos prêtres dispersés, la pudeur violée , les sanc- tuaires souillés et les autels profanés ; car autrefois il disait avec amour aux pécheurs et aux infortunés : Mon affec- i tion est descendue jusqiCa vos souf- 4 frances. C'est avec une grande douleur (^ qu'évêque il cherche son peuple, pas- « leur son troupeau, martyr sa foi.... Le 4 bienheureux Cyprien est libre, lui que
< Carthage a vu captif Il prie pour
« nous, il dit à Dieu : Seigneur, pourquoi 4 avez-vous livré votre maison et votre
«héritage aux ennemis? Seigneur,
« levez-vous, rendez votre terre h vos « serviteurs, rendez mes os à mon peu- « plej que vos ennemis périssent et que fl nous soyons dans l'allégresse (2).i)
Parmi tous ces saints confesseurs et ces martyrs, nous devons surtout remarquer sept moines qui imitèrent le courage et la foi des sept frères Macchabées : Boni- face diacre, Servus sous-diacre, Rusticus sous-diacre , Libératus abbé , Rogatus , Septimus et Maximus moines. On cher- cha d'abord à les séduire au parti arien j mais ils s'écrièrent tous : « Il n'y a qu'une foi, un Seigneur, un baptême. » On les jeta dans une prison , et le peuple fidèle venait en foule les visiter et les saints fortifiaient sa foi (3). Leurs chaînes étaient comme une parure de fête , et ,
(0 D. Ruinart a Irôs bien trailô cette partie de Phistoire \andale , cap. xiii.
(!i) ... Exurgc, (luarc obdormis, Domine :' e\urge et no repellas us(iue in (inem ; reddo tibi tuam glo- riain , terrum luaiu tuis ledde , redde incis ossa niea , etc. Ilomilia de S. Cypviunoy collection Kui- narl , p. lOD.
(:.) Vopulu3 die ac noclo Çliristi martyres fre-
lorsque l'heure suprême fut venue , ils marchèrent au supplice comme à un banquet, chantant : Gloire à Dieu dans le ciel, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (1). La persécution se con- tinua sous Trasamund. Eunodius nous a conservé une lettre du pape Symmaque , dans laquelle il console les évoques afri- cains déportés dans la Sardaigne et les autres îles de la Méditerranée :
c Symmaque à ses très chers frères les î évêques africains.
€ L'ennemi se croirait victorieux, si au 4 milieu des périls il pouvait briser et 4 dompter l'âme.... A vous spécialement 4 il est dit : Ne crains pas , petit trou- 4 peau ; car il a plu à ton Père de te don- 4 ner le royaume. Le glaive des méchans « s'est appesanti sur vous; il retranchera 4 les membres mauvais de l'Église, et 4 placera les bons dans la gloire céleste... 4 II n'est pas besoin d'un long discours 4 pour animer votre ferveur. Que Dieu 4 donne la paix à son Église et vous con- 4 sole de vos douleurs (2)! >
Dieu entendit la prière de ses enfans et celle du pontife suprême. Après lo triomphe de Bélisaire, la paix fut rendue à l'Église, les évêques revinrent de l'exil (an 534). L'empereur Justinien rendit à Dieu de solennelles actions de grâces, qui sont consignées dans son code : 4 Aujourd'hui, par-dessus tout, Dieu a 4 fait un miracle qui surpasse tous les 4 miracles; il s'est servi de nous pour 4 rendre la liberté à l'Afrique, qui a gémi 4 pendant un siècle sous la tyrannie des 4 Vandales, ces ennemis de l'Ame et du 4 corps (3). >
Je ne devais pas négliger cotle histoire de la persécution des Vandales, esquis- sée par la main d'un martyr ; elle se rat- tache à l'histoire monastique, et elle nous fait connaître un peu dans les dé- tails l'état moral et matériel du monde. C'est pour les mi^mes raisons que je par-
quenlabat, cl ila ab eis doclrina cl virtuto lidei ro- borabatur. — Passif SS. Munach. , oollorlion Hui- nar( , p. lOl.
(1) Incrdcliant (uni fiducia ad suppliciuni, quasi ad epuias conrurrenles , etc. Ibid.
(2) .... Vciiit inicr vos j;ladins porfidorum qui marcida oocicsia' membra resecarot , oi ad criejtem iîloriam saiia perducorel , etc. D. liuinart y p, «79.
(r>) Codfx Jiiftinianus , lib. i , lit. «7.
COURS D'IITSTOTRE SUR LES ORDRES MONASTIQUES,
lerai de rariaiiismc et des autres lidrc^sics orioiitalos, qui n'ont ce que des inva- sions barbares de la philosopbi»' dans la foi ; ainsi c'est nne partie du tableau (jui ne doit pas rester voilée. L'bisloire des bérésies est inlimenienl liée i'j Tbisloire monastique. Presque tons les ^'rands évo- ques qui ont soutenu la foi par leur doc- trine et par leur autorité avaient été feiniés dans les institutions monastiques, et élevés dans la solitude par les moi- nes (1), qui constituaient alors en Orient le véritable clergé: car seuls ils soute- naient la vérité calbolique par les lu- mières extraordinaires que l'esprit de Dieu leur communiquait.
Arius était prêtre d'Alexandrie: c'était un liomme d'une grande taille , maigre , d'un visage triste et grave: cbarmant par la vivacité de sa conversation, il était poète , musicien : il mit en chant sa doc- trine (2). C'est un moyen que Valentin et Harmonius avaient employé avec succès; car ainsi le peuple se trouvait intéressé dans la querelle. Arius fut condamné au concile de Nicée en .32.3; il essaya de l'hypocrisie : il présenta une profession de foi captieuse au concile de Tyr, et elle fut approuvée. Le monde allait se trouver arien sans un moine devenu évo- que (3j, Albanase. qui pendant quarante- six ans fut tour à tour persécuté et reçu en triomphe, et combattit sans se lasser contre Arius. H était aidé des moines d'Alexandrie, qui partageaient ses tra- vaux et ses exils (4). L'hérésie arienne s'établit par la force des empereurs , qui plus tard firent (ieslois pour la détruire. Lucius, fameux arien, qui avait usurpé le siège d'Athanase. voulut exterminer les moines caiholiques ; il parcourut avec des soldats armés tous les monas- tères de la Thébaïde et de JNitrie, portant
(1] Saint Albanase éleva plasieurt moines h l'épi- scopal. DuUcau, liv. i, cb. 11.
(■i) On clianiail surioul dans les rues et dans les pUccs publhjues sa T halte ^ (ilre cuiprunié dune pièce efféminée du poèic Solade. — Baronius.
[7>) Le concile d*.4lt'xandrie , niarriuani le» raisons qui lireiil souliailer au ptuplc de l'avoir pour évo- que, dil qu'il ciail du nombre des ajcè/c«, tva tojv aTXT.Twv, — Daroniu».
(4) ... A»: Aai^xv^p'.v» imoxi-ci jAivaÇovTiç, xat ttTAy.Tïi E^wf.oôrixv. — Alhanatx Ojtera j lom. i, p. li'JÔ. Paria , 1C27.
partout la désolation (1). Mais comme toujours le pauvre e\il«', celui qui souf- fre persécution pour la justice trouve un cœur catholi(|ue qui le reçoit, ces moi- nes confesseurs furent recueillis par la pitié compatissante d'une femme.
Celte femme pieuse était ^lélanie , grande dame romaine. Le récit de son voyage est vraiment épique. Elle partit de l»ome avec Rufm, moine d'Aquilée; alla en Egypte où elle visita le saint abbé Rambo et la solitude de ^itrie ; elle passa en Palestine, à Jérusalem, qui a toujours été le but des plus pieux et des plus fré- quens pèlerinages. C'était au plus fort de la persécution arienne (2), Elle nourrit pendant trois jours cinq mille moines, elle les consola, elle prit généreusement leur défense. Cette femme courageuse se présenta devant le tribunal du gouver- neur Palladius , résolue de mourir pour la défense de la vérité ou d'arrêter la fureur de cet homme. Par respect pour l'illustre Romaine , Palladius laissa les moines en paix (3).
Mélanie resta vingt-cinq ans à Jérusa- lem et y pratiqua toute sorte d'œuvres de charité envers les évoques, les moines et les pèlerins. Elle revint à Rome ; sa grande renommée marchait devant elle, et son voyage fut une fête et un triom- phe: saint Paulin, qui la reçut à Psole, écrivit à Sévérus qu'il avait vu la gloire du Seigneur dans cette femme admira- ble (4). Mélanie quitta Rome une seconde fois et vint mourir à Jérusalem : là était son cœur . là était si patrie (5\ Cette pieuse femme et le moine Rufm se trou- vèrent engagés dans les erreurs d'Ori- gène , mais ils moururent dans la com- munion de l'Église catholique (6) : car nous voyons que le pape Gélase appelle
(i) Vaslal Eremum et bella quicscenlibus indicil. Ruiiu., lib. II , cap. 3. — Roswcid.. p. 4'iG.
(2) Gravi tum sedilione diabolicis facibus inflam- mata. Paulin., Epitl. 10, ad Sererum.
(Tt) .Antevolans ad jndicem qui confiisus revfra- lione pr,Tsonli« non i-xemlus osl infulflilahs irara, dum fidei niiralur audaciarn ... Per triduum «juinque niillia monacliuriim l.iientium ponibuj suis pavit. Paulin., Epixt. 10 , ad Sev^r.
{V: El quani Lin^Ioin ft-minam.... ( si fcminam diri lient lam viriliier chrisiianam ) vidimus gloriam Dominl. — Paulin., Epitt. 10, ad Sever.
{.'>) Palliidtus, cap. 117.
(<») D. Uicronymj, Epitt, TJ ad Auguttinum,
PAR M. EMILE CHAVIN.
21
Rufin un homme religieux (1), et Cas- sien, dans un de ses ouvrages adressé à saint Léon, cite et loue Rufin comme une autorité considérable parmi les auteurs ecclésiastiques (2). Ainsi une vie si sainte et si dévouée n'a pas été perdue pour le ciel , car hors de l'Église catholique il n'y a que des vertus sans âme et une sain- teté d'illusion. Mélanie eut une petite fille dont la vie fut admirable (3); dans cette famille la sainteté était le princi- pal héritage. Voilà l'histoire de l'hérésie arienne dans ses rapports avec l'histoire monastique d'Orient.
Au seizième siècle il y a eu recrudes- cence de l'hérésie arienne ; elle est ar- rivée comme une conclusion logique du protestantisme. Cette question ; pour- quoi niez-vous cette vérité plutôt que cette autre vérité , est fort embarras- sante pour un hérétique ; il est plus rai- sonnable et en même temps plus com- mode de nier radicalement la divinité de Jésus-Christ : c'est écarter d'un mot le Christianisme tout entier. Lorsque Mi- chel Servet colportait par toute l'Europe, principalement à travers l'Allemagne et la Pologne, ses blasphèmes et sa haine, il rencontra comme Arius et ses sectateurs orientaux, des moines, qui soutenaient la vérité et savaient mourir pour elle. Nous assisterons plus tard à ces glorieux combats de la compagnie de Jésus con- tre tous les ennemis du Christianisme : mais pour en finir avec Arius et sa doc- trine, lisez dans la collection d'Alegam- be (4) le martyre de ces généreux Jésui- tes, et surtout du jeune frère Emmanuel JNéri, massacré par les Ariens de Colos- "war sur les sainlCvS hosties indignement profanées. Cette scène est comparable aux plus belles scènes des drames san- glans de l'Église primitive. Continuons rapidement l'esquisse des hérésies et de la défense de la foi catholique par les moines.
S. Saba et ses moines furent les princi- paux destructeurs de l'hérésie d'Origène avant qu'elle fut condamnée par le cin-
(1) Vir religiosus. Gelas,, c. 5 , dist. \^.
(2) lliiud conlomiionda ccclt'siaslicorum docloruin porlio. <]u99ian., De Incarnat., lib. vu , cap. 27.
(.^) Vita S. Melaniœ , apud Suriuin , ôl dooemb. (4) Alegainhe, Mortes illustres Suc. ./., etc., in- folio; el Litler. ann. Societatis-Jesu, iOOU. Toam via, — n» is, i83i>.
quième concile général de Constantino- ple (an 553) (1\ Lorsque Nestorius, prêtre de l'église d'Anlioche , nia que la sainte Vierge fût la mère de Dieu , un simple moine lui ferma l'entrée du sanctuaire; et le moine Dalmace , devenu évêque de Cyzique , le combattit par ses prédica- tions (2). Le moine Auxence, sorti de sa solitude,vintàChalcédoineoù il approuva publiquement devant tout le peuple qu i le vénérait ce que le concile avait décidé, non par des raisonnemens humains ^ mais par L'autorité des divines écritures et des anciens docteurs de V Eglise Z) contre le moine Eutychès, qui soutenait qu'il n'y avait qu'une seule nature en Jé- sus-Christ. A Constantinople , lorsque Basilisque publia un édit contre l'auto- rité du concile de Chalcédoine, les moines soulevèrent le peuple (4). INous pourrions parcourir ainsi toutes les hérésies dans leurs diverses et nombreuses ramifica- tions, et toujours nous trouverions des moines combattant sur la brèche pouu la défense de la cité de Dieu. Mais c'est surtout contre l'hérésie Iconoclaste que leur opposition a été généreuse et achar- née; tous les historiens, Lebeau, Maim- bourg , etc., en ont îi peine parlé ; aussi lorsqu'il en sera temps nous les venge- rons de cet impardonnable oubli en pro- clamant tout ce qu'ils ont fait alors pour la foi de l'Église et pour les beaux- arts.
Le monde oriental était ainsi troubh; et agité; nous verrons le monde occi- dental affligé de maux plus grands en- core. Voilà ce qui accablait les esprils les plus élevés de ce temps, ne trouvant rien autour d'eux de stable et d'assuré, voyant toutes les institutions périr, tout ce qu'on avait cru jusqu'alors solide- ment établi s'effacer, comme un flot de la mer pousse un autre flot sur le rivage; ils cherchèrent un abri, un refuge dans les institutions divines du Christianisme. Mais de leur solitude ils entendaient les craquemens du colossal empire , el ils
(1) Vita S. Sab(P, iSdecomb., apud Surium.
(2) Labbo, ('(incil.j t. m.
(.">) .... ^on ex suis syllogisinis , scd o\ divinis scripturis et praeciaris qui anU>a rueruni doctoribus. S. Auxcntii vita, apud Bolland. , li februar. , p. 777.
(I) LabbC; Ccinci7., t. ly.
22
COUnS D'IITSTOIRE SUR LES OIIDUES MONASTIQUES
étaient cffrayrs, et leur Ame était pleine de Irislesse. Conleinplcz toutes ces ^.'ran- des lu'iirrs dt's premiers A^es de l'E^'liso. loult's sont empreiulos d'une nu^lancolie inexprimable , qui ne peut s'attribuer qu'aux malheurs de la sociétt'. C'est sur- tout ce (jui nous a frappé lorsque nous avons étudié la vie intime de ces moines docteurs et pures de l'Ej^lise ; et c'est sous ce point de vue, et par leur corres- pondance, que nous les ferons connaî- tre dans riiisloire monastique. Faisons maintenant en peu de mots l'histoire d'un des hommes les plus éminens de cette fjrande époque.
Saint Jérôme était né à Stridon, dans la Dalmatie , vers Tan 329; il étudia à Rome sous le fameux grammairien Do- iiatus. Après avoir reçu le baptême , il voyaj^ea dans les Gaules , et demeura quelque temps à Trêves : il vint ensuite à Aquilée; il y avait alors dans cette ville une réunion d'hommes célèbres, i'évéque Yalérien , l'iorentius, Bonose , Rufin , Chrysogone. Jérôme put jouirde la société de ces moines savans autant que pieux. Il parcourut ensuite diverses provinces de rOrient, et s'étant arrêté dans le désert de Chalcis en Syrie, il y embrassa la pro- fession monastique. Depuis long-temps c'était son projet, le plus ardent de ses yœux ; il l'exprime ainsi à son ami le moine Théodose et à toute sa commu- nauté :
< Je voudrais bien être maintenant avec
< vous, et quelque indigne que je sois i de vous voir, combien j'aurais de joie « d'embrasser toute votre sainte commu- € naulé ! Je verrais une solitude plus « agréable que toutes les villes du mon- € de , et des déserts habités, comme le
< paradis terrestre , par une multitude
< de saints. Mais puisqu'un aussi grand t pécheur que moi ne mérite pas de vi-
< vre en votre compagnie, je vous con- I jure du moins de prier Dieu qu'il me c délivre des ténèbres de ce monde, .le c vous l'ai déjà dit de bouche, je vous le
< répète encore aujourd'hui dans ccîtte « lettre, il n'est rien q»ie je souhaite avec ' tant de passion (|ue de me voir affran- « chi de la servitude du monde. Ména- c gez-raoi ilonc par vos prières celle t heureuse liberté; c'est à moi à vouloir, ( mais c'est à vous à m'oblcnir ja grûcc
de pouvoir exécuter ce que je veux. Je suis comme une brebis malade qui s'est écartée du troupeau ; ù moins que le bon Pasteur ne me charge sur ses épaules, pour me rapporter à la ber- gerie, je seiai toujours faible et chan- celant , et je toujberai lors même que je ferai tous mes efforts pour me rele- ver. Je suis cet enfant prodigue qui ai consumé dans la débauche tout ce que mon père m'avait donné, et qui, tou- jours enchanté des plaisirs du monde , ai négligé jusqu'ici de venir lui de- mander pardon de mes égaremens. Comme tout ce que j'ai fait pour re- noncer à mes désordres n'a aboui i qu'à d'inutiles désirs et à de vains projets de conversion , le démon ne cesse de me tendre de nouveaux pièges et de me faire naître de nouveaux obstacles. H me semble qu'une vaste mer m'en- vironne de tous côtés, et dans la situa- tion où je me trouve, je ne saurais ni reculer ni avancer; c'est donc de vos prières que j'attends le vent favorable « du Saint-Esprit pour continuer ma (1 course et pour arriver heureusement « au port (1). »
La vie de Jérôme dans ce désert fut rude, il eut à soutenir bien des combats. Écoutez -le lui même versant son Ame dans celle de sa chère Eustochia, la lille de Paula son amie de cœur. Après avoir donné à cette jeune femme des conseils pour la vie spirituelle, il lui raconte tou- tes ses douleurs :
i Retiré dans cette vaste solitude toute
< brûlée par les ardeurs du soleil, et où « les moines ne trouvent qu'une de- I meure affreuse, je me tenais seul, « parce que mon Ame était remplie d'a- 1 merlume. Le sac dont j'étais couvert
< avait rendu mon corps si hideux , que
< Ton en avait horreur, et ma peau de- -i vint si noire qu'on m'eût pris pour un i Éthiopien. Je passais les journées en-
< tières à verser des larmes , à jeter des
< soupirs; et bi j'étais quelquefois obligé t malgré moi de céder au sommeil qui
< m'accablait , je laissais tomber sur la
< terre nue mon corps tellemen! dé- « charné, qu'à peine les os se tenaient
(1) l'.pisl. ad Tlicodfjs., cdil. Lénédicline , l. n , in-fyliu.
PAR M. EMILE CHAVIN.
23
les uns aux autres... Enfermé donc que j'étais dans celte espèce de prison à laquelle je m'étais volontairement con- damné pour éviter le feu de l'enfer , et n'ayant pour toute compagnie que les scorpions et les bâtes féroces, je ne laissais pas de me trouver souvent en esprit au milieu des dames romaines. Sous un visage défait et abattu par un jeûne continuel , je cachais un cœur agité et troublé par d'infâmes désirs. Dans un corps tout de glace, dans une chair déjà morte avant l'entière des- truction de l'homme, la concupiscence seule, et toujours enflammée , entrete- nait un feu dévorant que rien ne pou- vait amortir.
« Me voyant donc sans appui et sans ressource, je me jetais aux pieds de Jésus-Christ , les arrosant de mes lar- mes , les essuyant avec mes cheveux, et passant les semaines entières sans manger, afin de dompter ma chair re- belle et de la soumettre à l'esprit. Bien loin de rougir de ma misère , j'ai un véritable regret de m'en voir af- franchi. Je me souviens d'avoir passé très souvent les jours et les nuits à crier et à me frapper la poitrine , jusqu'à ce que le Seigneur, dissipant la tempute, eût mis le calme et la tranquillité dans mon cœur. Je craignais même d'entrer dans ma cellule , qui avait vu naître tant de mauvaises pensées. Animé con- tre moi-même d'une juste colère, et traitant mon corps avec la dernière ri- gueur, je m'enfonçais tout seul dans le désert ; et si je rencontrais quelque vallée profonde, quelque haute mon- tagne, quelque rocher escarpé, j'en faisais aussitôt un lieu d'oraison; là. Dieu mènic iii est le ti'niuin , nbiuit^ dans mes larmes, et ayant sans cesse les yeux atttchés au ciel , je, nj'ini,)gi- nais quel jueTois être en la coinp igme des anges, et je chantais dans le trans- port de ma joie : JNous courons après vous attiré par l'odeuiv de vos par- fums (I). 1
ISous tous qui vivons dans une époque de trouble et de rénovation sociale, nous soulfrons les mêmes douleurs, et nous
(1) Epis(. ad Kuttochiam, édil. bénédict., t. iv, in-folio.
sentons au-dedans de nous le même com- bat de la ciiair contre l'esprit, combat indéfectible , qui a commencé avec le monde et qui iinira avec lui. Heureux si, comme saint Jérôme, nous répandons sur nos plaies saignantes le baume adou- cissant de la prière, si nous crions vers Dieu :
« O mon Dieu , vous êtes ma lumière
< et mon espérance.
4 O mon Dieu, vous êtes ma sagesse et ma prudence , ma beauté et ma dou- ceur.
i O mon Dieu, vous êtes le jardin mys- tique où mon âme, accablée de la cha- leur du jour, va chercher le repos et le rafraîchissement.
I O mon Dieu , vous êtes ma nourri- ture , ce pain au-dessus de toute sub- stance , cette viande céleste que vous distribuez à tous les pauvres voyageurs affamés.
« O mon Dieu, vous êtes mon vêlement, et je m'envelopperai de vous. « O mon Dieu, vous êtes le grand livre écrit en dedans et en dehors , où cha- cun vient lire la vérité et puiser la science divine de votre amour, i O mon Dieu , je veux me retremper en vous avant le soir, vous prier tandis que le soleil luit encore et qu'un peu de force me reste; je veux m'entourer d'actions bonnes, de souvenirs nom-
< breux et pacifians, pour que mon der- i nier sommeil soit doux et paisible. — « Amen (1). »
Saint Jérôme joignait au remède de la mortification et de la prière, celui d'une élude pénible et extrêmement laborieuse. 11 écrit au moine Rusticus ;
< Lorsque j'étais encore jeune, et q»»e je viv s au fon l «lu diK,» i et ^[ ,,s ,,iie el:oil.- solitude, je ne pouvais suppor- ter les ardeurs de la coneiipi>ceiice dont je me si niais embrasé, ma gi é tous les soins qu^- je pien.iis d'amortir par des jeûnes presque continuels ces leux que la nature O(»rronipue allu- mait dans mon corps; mille pfiisées criminelles ne laissaient pas de les en- tretenir dans mon cœur, l'our éearler donc de mon imagination ces f.U'Iieu- ses idées, je me lis le disciple d un so-
I (i) Croi* e{ doxiUury in-18, à Pari*, chrz Pcriise.
24
COURS DIHSTOTRE SUR LKS Orj)RES MONASTIQUES,
, litairc Juif, qui avait embrassé le Cliris- € tianisuir, ol aprrs avoir jjoùlé avec tant t dr plaisir les vives ci brillantes fxpres-
< sionsde (hiintilien, la prol'onile et ra- « pide éloipience de Cicéron , hs tours
< naturels et délicats de Pline, je m'as-
< suirllis à apprendre l'alphabet de la « lan;;iie hébraïque et a étudier des mois
< que l'on ne saurait prononcer qu'en , siKlant. Combien cette étude me coula ! « combien il me fallut vaincre de difli- i cultes 1 combien de fois j'abandonnai c mon dessein, perdant toute espérance i d'y pouvoir réussir, et combien de fois
< je le repris m'efforçant d'en venir à i bout par un travail opiniAtre ! Mais i enlin , ^rAce au Seifjneur , j'ai la joie * de goûter maintenant les doux fruits i d'une étude dont les commencemens « m'ont paru si difficiles et si dégoii-
i tans (1). f
L'éducation, comme elle est encore aujourd'hui, était toute païenne : aussi .lérôme avait eu beaucoup de peine à quitter Platon et Cicéron pour Moïse et .lérémie. Etant déjà à Bethléem, il ra- conte à Eustocliia comment, ayant quitté patrie, père, mère, sœurs et une table où il avait coutume de faire bonne chère, il était venu à Jérusalem pour servir Dieu. « J'avais apporté avec moi, dit-il. les li- I vres que j'avais amassés à Rome avec « beaucoup de soin et de travail, et dont f je ne pouvais me passer : tels étaient « alors ma misère et l'excès de ma pas- t sion , je jeûnais pour lire Cicéron. « Après de longues et fréquentes veilles,
< après avoir versé des lorrens de larmes, € que le souvenir de mes péchés faisait ( couler du fond de mon cœur , je me € mettais a lire Platon, et lorsque, ren- ( trant en moi-même, je m'appliquais à
< la lecture des prophètes , leur style
< dur et grossier me révoltail aussitôt.
< Aveugle que j'étais et incapable de voir
< la lumière, je m'en prenais au soleil, « au lieu de reconnaître mon aveugle-
< ment, iîéduit et troaipé de la sorte par i les artifices du serpent antique, j'eus
< vers le milieu de la sainte quarantaine
< une fièvre qui , pénétrant jusqu'A la
< moelle de mon corps déj;'i épuisé par « de continuelles austérités, et me tour- Ci) Epitt. 18.
< mentant jour et nuit avec une incroya- « ble violence, me dessécha tellement, i que je n'avais plus que les os. Mon
< corps était déjù froid. On préparait les I funérailles, lorsque tout-A-coup , dans
< un ravissement d'esprit, je me trouvai c devant un tribunal. Ebloui de l'éclat « dont brillaient tous ceux qui étaient
< présens, je demeurai prosterné contre i terre. Le juge m'ayanl demandé quelle
< était ma profession, je lui répondis que i j'étais chrétien. « Tu mens, me dit- il , I tu n'es pas chrétien , mais cicrronien ; I car là où est ton trésor, là est aussi ton
< cœur (1). >
Alors les ministres de la colère lui firent souffrir de grands tourmens ; il promit de ne plus lire les livres profanes, et dans la suite il fut plus passionné pour les livres sacrés qu'il ne l'avait été aupa- ravant pour les auteurs profanes.
Saint Jérôme, comme tous les anciens maîtres de la vie spirituelle, conseillait la vie cénobitique. 11 écrit au moine Pius- ticus :
« H faut examiner d'abord s'il vous est « plus avantageux de vivre en particulier « dans la solitude, ou en commun dans « un monastère. Pour moi , je vous con- « seille de vous mettre en la compagnie « des saints, de ne vous point conduire (C par vos propres lumières, et de ne vous « point engager sans guide dans des rou- « tes qui vous sont inconnues, parce que K vous ])ourriez peut-être vous écarter «d'abord et vous égarer tout- à -fait; « marcher plus ou moins qu'il ne faut ; « vous fatiguer par une course précipi- ce tée , ou vous arrêter et vous endormir « sur le chemin. La vanité se glisse ordi- « nairement dans tout ce que fait un so- ie litaire. Pour peu qu'il jeûne et qu'il « demeure dans sa retraite , il se repaît « de l'idée de son propre mérite ■ il se «méconnaît lui-même j il ne sait plus « ni d'où il est sorti , ni ce qu'il est venu « faire dans le désert ; et il ne saurait ni « fixer son imagination , ni retenir sa (f langue, condamnant tout le monde, « malgré la défense que nous fait l'apô- « tre saint Paul déjuger les serviteurs de « Dieu ; ne se refusant rien de tout ce « que son intempérance lui suggère, dor-
(i) l'pisl. 21 , o</ Km loch in m.
PAR M. EMILE CHAYIN.
25
« niant aussi long-temps qu'il lui plait, « vivant sans crainte et au-delà de ses « désirs, se mettant au-dessus de tous « les autres. Je ne prétends pas par là « condamner la vie solitaire ; mais je < veux que l'on ne voie sortir de l'école « des monastères que des gens qui soient (f à l'épreuve de toutes les austérités qu'il « faut pratiquer dès que l'on est entré « dans le désert ; des hommes dont l'on i'. connaisse par une longue expérience « les mœurs et la conduite ; qui ne se M soient jamais laissé ni abattre , ni vain- ce cre par l'intempérance ; qui se plaisent « dans la pauvreté; qui ne s'amusent « point, comme font quelques moines « impertinens et ridicules, à vanter les •t combats imaginaires qu'ils soutiennent « contre des spectres et des démons , afin « de s'attirer par là l'admiration d'une po- « pulace ignorante et crédule et d'attra- « per en même temps leur argent (1). »
Voilà des conseils sages, mais voilà aussi une amère satire contre les faux moines , les solitaires hypocrites du cin- quième siècle; car dès cette époque il y avait des hommes qui abusaient de la sainteté de la profession monastique pour tromper les lidèles, thésauriser l'argent des aumônes et commettre d'au- tres crimes plus énormes encore (2).
Les occupations de Jérôme dans la so- litude de Bethléem étaient saintes et uti- les à la science ecclésiastique; il tradui- sit l'Écriture sainte de l'hébreu en latin et fit de savans commentaires. 11 para- phrasait ,^ pour sa fille Eustochia, Ezé- chiel, ce prophète des malheurs et de la consolation du peuple de Dieu, lorsqu'il vit arriver, dans l'abjection et mendiant des secours et un abri, les hommes con- sulaires et les grandes dames de Kome. La ville dominatrice du monde venait de tomber sous les coups des barbares du JNord; elle était devenue le tombeau de ses propres cnfans (3). Ces misères furent
(1) Hieron., Epist. Ifi.
(2) Voyez aussi une lellre à Eustochia.
{"») Qiiis crederel ut tolius orl)is exiracta vicloriis Iloma corruerel ul ipsa suis populis et lualcr liorol et sepulcram?... Quolidie sancla Beltilccm , nobiles quundam ulriusque sexus alquo oranilius diviliis af- lluoiites , susciperel niendii anlos. I). Ilicronym., Commetil. in Ezechicl, lib. ïu, edit. FrobcD, Basic, JL8Ô7, ia-fvlio, tom, u, p, 100.
pour Jérôme une effrayante vision : il ne crut plus à rien de durable sur la terre; la seule chose importante est de se pré- parer par les bonnes œuvres un viatique pour le voyage éternel ; car dans ce monde tout ce qui naît meurt , et la vé- tusté y consume le travail deshommes (1). Il reçut à Bethléem tous ces nobles exi- lés, ces débris de la puissance et de la grandeur : il quitta tout travail pour gé- mir sur tant de douleurs, pour pleurer avec ceux qui pleuraient ; il préférait faire de bonnes actions à dire et écrire de belles choses; il aimait mieux, dans cette triste circonstance , réaliser dans sa vie les préceptes divins qu'à les para- phraser (2). Il appliquait à Rome et à ses citoyens errans et fugitifs ces paroles d'Ezéchiel :
« Maintenant , la fin est sur toi , et « j'enverrai ma colère contre toi, et je « mettrai contre toi toutes tes abomina-
« lions Ils verront venir épouvante
< sur épouvante Ils passeront d'un
« pays à un autre et seront emmenés « captifs (3). » Et le souvenir de ces ca- lamités rendit ses derniers jours tristes et amers. Saint Jérôme mourut en 120.
Bethléem était devenue l'hôtellerie des pauvres : cette terre de Palestine a tou- jours été une terre sainte pour les chré- tiens ; il semblait qu'on s'approchait de la sainteté en s'approchant du Calvaire.
Saint Jean de Ghozéba , long- temps après saint Jérôme, établit un monas- tère entre Jérusalem et Jéricho. Tous les jours il se rendait sur le graml chemin de Jérusalem pour y exercer les œuvres de la sainte chanté. 11 présentait du pain et de Teau à ceux qui en avaient besoin;
(1) Nihil loncuin esl quod finora habet ; et oninis reiro teraporuiu séries transacla non prodest , nisi forlo bonoruin operuui sibi vialicum pricparaveril... omuia orla occidunt el cuncla scncsiunt. D. lliero- nyni., ihid.
(2) Quidoin quoni.iiu opem ferr«» non possunuis , eondolomus et lacryuias lacryrais ungimus... ; sine •^^cmilu confluontes yidere non palimur srriptura- runiqup rapimns Terba in opéra verlcre et non dicere sanrt.i , sed facerc. D. Hieronyni., iV/i /.
(ô) Nunc linis saper to el immittam furorcm nieum in le; et ponam contra te onines abominaliones tuas.... <".onturbatio super conturbalionem >cniet.... lu iiansmigraliouem cl in caplivitalcm ibunt. Eie- chicl , c, yii cl su.
COURS DE UKOIT CRIMINEL,
il se dépouillait de ses habits pour revô- tir les pauvres qui étaient nus; il portail j;ratuiteuu;nl jusqu'à Jéricho les far- deaux lie ceux qui étaient trop charf;és; il ensevelissait les morts et priait pour eux (1). Ctf monastère, creusé dans le ro- cher, existait encore au douzième siè-
(I) EYagre,lib. iv , c. 7.
cle (1). Ce sont encore les moines qui re- çoivent aujourd'hui à Jérusalem et le cu- rieux, iiui va explorer l'Orient, et le pè- lerin , qui va prier et |)leurer sur le tombeau de Jésus-Christ.
Émilk Chavin.
(i) Le Symichtn d'Allalius , Uao» Joao. Pbocai, n" lî>.
M'<mc{$ ^ochU$.
COURS DE DROIT CRi3IlNEL.
SEPTIÈME LEÇON (1).
Coup d'œil réirospertif sur Athènes comparée à Rome. — Droit criminel de Rome naissante. — Loi dos XII tables.
l'our apprécier les ressemblances et les différences des anciennes républiques de l'antiquité, résumons les principaux traits de l'histoire politique et judiciaire d'Athènes avant de commencer celle de Rome.
Cne mobilité inquiète et progressive semble caractériser la physionomie du peuple athénien. Yoyez-le, personnifié dans Thésée, arracher aux douze chefs de tribus des douze dômes de l'Atlique , l'autorité locale et patriarchale, et fondre dans la cité centrale ces élémens rivaux ; ôter au sacerdoce domestique et judi- ciaire des pères de famille ses plus belles attributions , pour en revêtir des magis- trats nommés par la cité, et ch;irgés du dépôt des choses saintes , en même temps que l'interprétation des lois et des juge- mens. Ces magistrats n'offrent d'autre garantie conservatrice des vieilles tradi- tions que d'appartenir à la première classe de l'État 2 , au sein de laquelle ils doivent cire choisis. Voyez encore le même peuple d'Athènes se soulevant avec
(l) Voir la rr dans le n» 4n , l. vu , p. 2M.
^'ij Tbùàce arail fait iroii cladsc» dans l'étal , cl avait repou&te do la participation ait poavoir tus deui dernières, cdlcs de» ajricuiivura et de» aiU- ftans.
Dracon contre l'aristocratie de l'Aréo- page , et enlevant à ce corps auguste la plus grande partie de son pouvoir judi- ciaire pour le transporter aux Éphètes : puis l'œuvre de Dracon renversée à son tour, moins à cause des excès de sa sévé- rité législative que par suite du peu de ménageinent qu'il garde pour tout ce qui a ses racines dans le passé. On ne brise pas impunément la chaîne qui lie à l'ave- nir les temps qui ne sont plus.
La réaction qui a lieu contre le code draconien ne peut être momentanément apaisée que par le thaumaturge Epimé- nide. Il faut qu'un législateur sage et mo- déré soit appelé par le peuple le plus passionné et le plus léger à lui donner des institutions qui ne choquent ouver- tement aucun des intérêts des diverses classes de l'Etat et soient entre elles une habile transaction. Solon est chargé de cette œuvre difiicile.
Une fatale imprévoyance ou les exigen- ces insensées de ses concitoyens le con- duisent à d'immenses concessions envers la démocratie. Si d'un côté il restaure l'Aréopage, s'il donne aux trois premiè- res classes de l'État les magistratures po- litiques et administratives , d'un autre côté, il appelle la quatrième et dernière classe à concourir aux jugemens des cri- mes d'État. C'était livrer à la popuiace ranlu|ue prérogative du sacerdoce et du patricial; c'était ravaler la justiceaurang d'un instrument d'arbitraire placé entre les in.nns des i>lus basiÇjS passions, Alors
PAR M. ALBERT DU BOYS.
27
les partis ne cessent de s'arracher mu- tuellement le pouvoir : la tyrannie de Pisistrate s'établit sous les yeux môme de Solon; puis l'oligarchie domine sous les trente tyrans; Périclès fonde le despo- tisme sur la corruption, qu'il déguise par l'élégance des arts et le charme de la pa- role; plus tard, la démagogie rè^ne avec Cléon, le vil adulateur des passions po- pulaires ; enfin , Philippe et Alexandre sèment l'or à pleines mainsdans l'Agora , et achètent les orateurs d'Athènes, qui vendent leur patrie après s'être vendus eux-mêmes.
Épouvantés des excès et de l'instabilité des gouvernemens populaires, la plupart des philosophes soupirent après le régime monarchique- Platon désire un tyran aidé d'un bon législateur ; Stobée demande un sage sur le trône.
On ne comprendrait pas qu'un peuple pût supporter pendant une si courte exis- tence tant de révolutions et de calamités, si la légèreté, qui était la première cause de ses maux, n'en avait été en même temps le remède. Les Athéniens étaient des enfans que des hochets disiraient des plus grandes douleurs. Les persécutions lyranniques , les guerres intestines , les massacres des factions rivales étaient à peine suspendus par des trêves de quel- ques jours ; de riantes solennités se pré- sentaient, et on s'y livrait avec l'ivresse de la joie et l'enthousiasme de la supers- tition. Pendant la guerre sanglante du Péloponèse, on célébrait des fêles sur des débris encore fumaiis ; l'athlète du jour faisait oublier le héros de la veille ; une palme remportée aux olympiques conso- lait d'une défaite; pour de tels peuples, les grandes douleurs n'avaient rien de bien sérieux, rien ne pénétrait profondé- ment dans ces cœurs et ces imaginations mobiles.
Rome se présente dans l'histoire avec une altitude plus grave et une phy- sionomie plus sévère. Son berceau est placé entre les terreurs de la sombre re ligion des Étrusques et les niAles exerci- ces de la guerre. Elle s'élève obscuré- ment, à l'ombre du foyer domestique, où règne le père de famille. Elle est pa- tiente, parce qu'elle a foi en son immor- talité. Elle croit devoir durer autant qtic lerocher duCapiiole. Dans ses évolutions
sociales , elle procède avec lenteur. Comme l'a fait depuis l'aristocratie an- glaise , le patriciat romain dispute pied à pied les prérogatives civiles et politiques au peuple qui veut y participer. Jamais il ne va au devant d'une concession ; il résiste, il élude, il ajouî-ne, et ne flé- chit que devant une insurmontable né- cessité.
« Il faudra , dit Michelet , plus de deux cents ans aux Latins , aux plébéiens , pour monter dans la cité -, deux cents ans pour les Italiens; trois cents ans pour les na- tions soumises à l'empire. »
Le caractère oriental et primitif est plus fortement empreint dans l'histo re de Rome naissante que dans celle de la Grèce. Le patriarchat s'y montre uni au sacerdoce. Le père de famille conserve dans la vieille Étrurie les traditions de la religion et de son pouvoir sous l'emblème d'un certain nombre de mystérieuses for- mules. Lacité se compose de l'agrégation de ces pères de famille.
Leur pouvoir y reste long-temps fort et incontesté, et c'est là le plus grand an- tagonisme qui existe entie la constitu- tion romaine et la constitution athé- nienne.
Pendant qu'à Rome le père avait le droit de vie et de mort dans toute son étendue; à Athènes , le père avait seulement , à l'égard de son enfant, la faculté de ne pas l'accepter comme membre de la famille. S'il ne le levait pas de terre au moment où il sortait des entrailles maternelles, il exprimait par là que le nouveau-né de- vait être vendu comme esclave. Il pouvait aussi répudier ou désavouer son lils en- core mineur. C'était le bannissement de la famille substitué à la peine capitale.
A l'âge de vingt ans(t), lejeune Athénien était inscrit dans la phratrie, et dès l'in- stant où il faisait ainsi son premier pas dans la cité, il était émancipé , affranchi de toute dépendance dans sa famille na- turelle. Il pouvait alors se marier et de- venir chef (le famille à son tour.
Le père n'héritait pas du iils: et s'il avait un enfant mâle , il ne pouvait tester pour le priver de sa succession. Ainsi. le droit atlique abolissait re\Ii('r«^<!alion ,
(1^ \ oir la Ss. Il de la dernière leçon. Mir le jujc- mcnt de Socrale.
J»
COURS DE DKOIT CRIMIINEL,
pir'lt5rail oiivortcmeni \c. lils aux asceii- clans, et coiisacrail à son ('^gard le prin- cipe d'anVaMchissmifnt el de si^paratioii. Le droit romani, au contraire, nous pr<îsente le pure de famille comme étant i\ la fois chof lelif^ieux, chef f,'uerrier et chef polilii|i'L\ Tous les sceptres sont unis dans sa niani. UansTenceintede sonfoyer domosti(ine. au\ pieds de ses pénates, il est roi absolu ; il est tyran. Avec la ter- rible formule: Sacer csto Pcnatibiis , il peut frapper de mort tout membre de sa famille, et chacun de ses arrêts est res- pecté comme un oracle.
Alors mêmeque la puissance paternelle, soumise à des lois, recjoit quelques mo- difications, l'enfant y est assujetti depuis sa naissance jusqu'à la lin de sa vie. Le père peut le mettre à mort, le vendre jusqu'à trois fois, l'enchaîner et le faire travailler avec ses esclaves. Le iils de fa- mille a beau revêtir la robe virile , être promu aux premiers emplois de la cité , il est toujours mineur à l'égard de l'au- teur de ses jours. Le consul Spurius Cas- sius est jugé et exécuté aux pieds des La- res domestiques. Vers la fin de la répu- blique, un complice de Catilina est pour- suivi et mis à mort de la même manière. Dans le système de la loi attique , le mari est un protecteur et non un maître ; au lieu d'achet»*r sa femme par une somme d'argent et d'en faire sa chose, il reçoit de son beau-père une dot pour subvenir aux charges communes du ménage. Le mariage ne se présente pas sous la forme exclusive d'une répudiation de la part du mari : la femme peut accuser le mari aussi bien qu'être accusée par lui ; elle trouve auprès des tribunaux justice cl impartialité.
Dans la loi romaine primitive, la femme, loin d'être l'égale ou tout au moins la compagne du chef de famille , est consi- dérée comme sa propriété, comme sa chose. Le futur époux donne en signe d'achat une somme d'argent à celui (jui doit être son beau père; puis, avec le fer de son javelot, il partage les cheveux de sa fiancée , lui fait gouler le gAleau sacré, confarredlio , et la fait ensuite asseoir ù son foyer; de la sorte, tout se passe sans le consenlem«'nl de la femnn'. D'une part, il y a tradition; «le l'autre acquisition et prise de possession. Après la (.vfifarrca-
tio, parait une autre forme de mariage appelée voeniptio : cette forme nouvelle est un progrès évident vers un adoucis- sement de mœurs. Elle exige le consen- tement mutuel des époux, et reconnaît par-là à la femme le droit de vouloir et de choisir ; elle ne la considère plus comme Tinstrument passif de la généra- tion et de la perpétuité de la famille; mais alors encore la mère de famille n'est considérée que comme la sœur de son lils, erat mulier mater-familias viroLoco (iUœ. Une fois qu'elle était entrée dans la mai- son conjugale , le mari devenait son maî- tre et son juge; il pouvait la mettre à mort, non seulement dans le cas de vio- lation de la foi conjugale , mais pour des motifs légers; par exemple, lorsqu'elle avait bu du vin et dérobé les clefs.
A Rome, l'autorité du père s'étendait sur tous les membres inférieurs de la gc/z^, sur les cliens et les colons qui s'étaient groupés sous la protection de sa lance et de ses Pénates.
Adversàs hosteni œterna aiictoritas csto. Ilostis , Iiospes, c'était l'étranger accueilli en vertu du droit d'asile. La ville de Komulus fut fondée sur le droit d'a- sile, comme celle d'Athènes, où nous avons vu Orcste embrasser en suppliant les autels de Minerve.
L'étranger à Rome devait s'agréger à une famille et se soumettre à la sainte et imprescriptible autorité d'un/Jc/e.
Ainsi, quiconque avait ley'a^ Quiritiurn, le droit de la lance et du sacrifice, exer- (jait une sorte de royauté religieuse et armée dans le cercle de la famille agrandi par la loi.
Les pères réunis sous le nom de Quintes, formaient le sénat, présidé par le roi ; dans leurs assemblées générales , ils ju- geaient les crimes d'État et le petit nom- bre de délits que chaque père de famille ou patron ne voulait pas réprimer lui- même parmi les gens de sa famille. La formule de jugement public contre le criminel condamné était celle-ci : Saccr esio Jovi Capitolino. Toujours la pu- nition du coupable se présente sous la forme d'une expiation sacrée. Dans l'enceinte du foyer domestique , sa tête est dévouée aux dieux Pénates; dans la cité, elle est dévouée à Jupiter, le dieu prolecteur de la patrie, Lç père condamne
PAR M. ALBERT DU BOYS.
29
pour repousser loin de lui et de sa fa- mille la solidarité du crime commis ; le sénat condamne pour que cette solidarité ne vienne pas atteindre l'État qu'il gou- verne et représente.
Quant aux délits que les chefs de fa- mille commettent les uns envers les au- tres, il n'y a contre eux, dans le principe, aucune autorité, nulla auctoritas. La curie peut (1) seulement déclarer qu'ils ont mal fait , improbe factum. Cette im- punité est une espèce d'autorisation don- née aux patriciens de se venger person- nellement. La vengeance privée se pré- sente ici comme une prérogative de caste, de même que le duel fut dans le moyen âge le privilège de la noblesse. Que , si après quelque forfait inexpié, de grands malheurs viennent menacer la patrie , alors un àesphres doit se dévouer; à dé- faut du coupable, l'innocent paie la dette de l'expiation. Curtius se précipite dans le gouffre sacrée Décius se jette au milieu des bataillons ennemis.
Ces hauts privilèges du patriciat ne du- rent pas toujours. Par suite de la chute des Tarquins et du parti étrusque , le caractère religieux qui dominait chez les pères conscrits fait place à un caractère plus spécialement guerrier. Les combats endurcissent les âmes. Le patriciat, en quittant le liluiis augurai pour le glaive et le javelot, devient de plus en plusdur, farouche, despotique. Le patron se trans- forme en tyran. Des lois atroces sont por- tées en faveur des créanciers patriciens contre les cliens leurs débiteurs; les ri- gueurs de la discipline militaire contre les (2) plébéiens enrôlés sous le drapeau, font place à des rigueurs plus grandes encore dans le repos de la paix. Le peu- ple se lasse et se soulève; il se retire en niasse sur le mont Aventin, hors de l'en- ceinte sacrée de la cité. Ln se réunissant, il s'est compté et il a compris sa puis- sance. Celte révolte pacifique, Cf'tle sc- ce^sio» jette la terreur chez les patriciens. Les Yolsqucs, qui habitaient à quelques lieues de Home, s'approchent et mena- cent les remparts. Le patriciat a baissé sa fierté; il négocie, il transige: il est
(1) Mictielel , llisloire romaine.
(2) Voir los pages lôo , l^iG et suivnnk'S du 1'' vol. Ue VUisUHtc romaine de M. Micbolei.
obligé de faire des concessions; il aban- donne une partie de son autorité et de sa juridiction antique : le tribunal s'élève et siège sur le seuil où les Quirùtes gou- vernaient mystérieusement et sans con- trôle. La barrière tombe entre le peuple et l'aristocratie. Une immense révolution commence et s'accomplit peu à peu dans le cours des siècles.
Cependant, malgré la création du tri- bunal, les Quirites, retenant exclusive- ment la connaissance des formules sa- crées, sacra pri^ata et pubUcaj peuvent seuls juger et appliquer la loi . et les dé- lits qui échappent aux attributions du père de famille siégeant au foyer domes- tique, retombent dans celles des consuls, ensuite des questeurs et des décemvirs, puis enlin des préteurs qui siègent assistés de quelques patriciens au foyer de la cité.
On sait quelle fut dans les premiers siècles la puissance de la forme emprun- tée principalement au droit augurai des Étrusques. Quelquefois,c'étaient des sym- boles muets employés par le père de fa- mille, comme quand il simulait un combat pour disputer la possession d'un fonds. D'autresfois, c'était l'emploi d'une langue mystérieuse et sacrée dans les actes de la vie privée et publique.
La connaissance du droit était donc indissolublement unie à celle de la reli- gion ; et en la gardant comme un privilège héréditairement transmis, les patriciens conservaient sous plusieurs rapports leur antique suprématie. Les tribuns avaient obtenu que la loi lût votée dans les as- semblées populaires par tribus . et ils avaient^arraché ainsi aux pères conscrits une partie de leur pouvoir législatif ; mais ceux-ci , toujours chargés de l'ap- pliquer comme juges, comme adminis- trateurs, comme chefs militaires, avaient la faculté de l'annuler ou de la laisser tomber en désuétude.
Les plébéiens de Uome ne pouvaient pas se contenter du litre de souverains législatifs au forum quand, aux pieds des tribunaux des patriciens, ils n'étaient pas même des personnes civiles; ils voulurent ù toute forcesorlirdecellesilualion con- tradictoire, et linirent par obtenir qu'on rédigerait une constitution écrite (jui leur rendit accessible la conuais^aiiccdu droit
9Ù
œuns DK nnoTT criminel,
et leur donnât une pince définitive dans la cité. On conila d'abord cette mission législative à dix st^nateiirs choisis parmi les plus inshiiits. les plus t'tjuii.ibles et les plus populaires. Appius. le plus cé- lèbre d'entre eux, domina bientôt sescol- lèi^ues , soit parle despotisme de son caractère, soit par la supériorité de ses connaissances. 11 se lit l'instrument du mouvement démocratique . comme on voit des loids d'Anf,'leterre se mettre à la tête du parti radical : il fut prorogé dans sa charge de décemvir. et l'adjonction de quelques plébéiens qu'on lui donna en cette qualité comme coopérateurs ne fit que l'ailler à achever son ouvrage suivant l'esprit dont il avait voulu l'empreindre.
Les républiques de l'antiquité . quand elles ont voulu se donner un corps de lois , ont toujours déposé leur pouvoir entre les mains d'un homme ou de quel- ques hommes renommés pour leur sa- gesse ou leur profonde science. Cette marche est indiquée par l'impossibilité de rédiger un Code quelconque dans une réunion populaire ou même dans une assemblée délibérante assez nombreuse.
Le Code dont Appius fut le principal rédacteur, est connu sous le nom de Loi des Dcnze Tables. Ce monument législa- tif ne nous est pas parvenu en entier ; nous n'en avons que quelques fragmens recueillis çà et là dans des citations de divers auteurs. La science des Alle- mands (I) a essayé de faire un corps com- plet avec ces membres épars et mutités. Dt'lachons à notre tour de cette recom- position patiente les débris incohérens qui pourront nous servir à construire l'hi'^toire du droit criminel chez les Ro- mains.
Une partie de la Loi des Douze Tables ne fait que conserver par écrit d'ancien- nes coutumes usitées depuis long-temps dans la république. On y retrouve les tra- ces d'une civilisation encore informe, qui substitue nue procédure ^ d^ini sau- vage, mais régulière . au terrible droit de la vengeance personnelle. L'offensé ne peut plus tendred'embuchesh l'offenseur, la nuit , au détour du chemin : l'emploi de la force lui est ''2) permis; mais il ne
(1) Voir le travail de Dirkscn sur ce 6uiel. '2^ Doinde . manus . iDJeclio . eslo • in . jus . ducilo. Frac. 2 , icrtia labula.
doit en faire usage que pour amener son ennemi devant le juge, et pour récla- mer en pleine place publique, au grand jour ^1), la réparation de l'outrage ou du tort qui lui a été fait; il peut même demander main-forte à des témoins pour contraindre le récalcitrant à se présenter devant la justice: il lui doit un cheval, s'il est malade, mais pas de litière. La lutte judiciaire se rapprochera le plus possible , dans sa forme et dans ses effets , de la lutte physique qu'elle est appelée à remplacer. Ce sera un véritable com- bat (2) , où le vaincu , s'il ne peut se ra- cheter, appartiendra au vainqueur.
Celte étrange procédure est également applicable au civil et au criminel , au débiteur et au délinquant : il semble monstrueux au premier abord que les obligations ejc contracta et ex delicto soient mises sur la même ligne, et que leur violation entraîne des elfets sembla- bles. D'après nos idées modernes, il n'y a aucun rapport entre un contrat privé qui lie deux citoyens, et la dette du cri- minel envers la société dont il a troublé l'ordre. Mais dans les idées des siècles hé- roïques et à demi civilisés, celui qui a por- té atteinte à la fortune ou à la vie d'un ci* toyen est censé n'avoir commis qu'une of- fense privée dont la réparation doit être poursuivie, non par la société, mais parle ciioyen lésé ou par sa famille. Les conspi- rations contre l'Etat ou les délits contre la religion sont seuls qualifiés crimes so- ciaux. D'ailleurs, comme le meurtrier peut se racheter par une composition pécuniaire, tout se résout pour lui comme pour ledébiteuren unequesliond'argent : à défaut de la somme exigée ou due , l'un et l'autre sont tenus d'abandonner leur personne à l'offensé ou au créancier dont les réclamations sont reconnues fondées par la justice.
Entendez maintenant l'inflexible Loi des Douze Tables dire au vainqueur ju- diciaire quel usdge il doit faire de son triomphe :
« Que le riche réponde (3) pour le riche;
(l) Solis . occasus . suprenia . leojpeslaâ . eslo. Fr. î>, prima tabula.
['!) Si . qui . in . jure . minum . ronserunt. Tit.G, fr. .;.
(.') Fr. I. .4s*i<tiio . vinJcx . ;issidtius . Cîto, — Pro- lelario . quisquis . i^olet . viDdex . este.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
31
I pour le prolétaire, qui voudra
t L'affairejugée, trente jours de délais
« S'il ne satisfait au jugement; si per- « sonne ne répond pour lui , vous l'em- t mènerez attaché avec des chaînes qui
< pèseront quinze livres ; moins de quinze a livres, si vous voulez. — Que le prison- « nier vive à ses propres frais- sinon, « donnez-lui une livre de farine ou plus,
< à votre volonté (1). » Ainsi, la loi veut bien fixer un maximum de rigueurs dont elle permet au vainqueur de ne pas se prévaloir. Continuons :
« S'il ne s'arrange point, tenez-le dans «les liens soixante jours; cependant, c produisez-le en justice par trois jours i de marché, et là, publiez quelle est la f quotité de la somme due (2).— Au troi- I sième jour de marché , le coupable t sera mis à mort, ou bien on pourra I l'aller vendre à l'étranger au-delà du I Tibre. Si plusieurs ont gagné le procès «contre lui, ils peuvent couper et se « partager son corps; s'ils coupent plus « ou moins, sans fraude, qu'ils n'en soient f pas responsables (3) ! >
Ce dernier paragraphe est tellement révoltant, que la plupart des commenta- teurs l'ont entendu dans un sens figuré ; ils ont cru qu'il s'agissait du prix auquel le malheureux captif serait vendu, et non de son corps même; ils ignoraient jus- qu'où a pu aller la barbarie humaine; ils ne savaient pas combien la vengeance privée était implacable et difficile à as- souvir. Les temps héroïques touchent à ceux des sacrifices humains; les peuples ne remontent à la civilisation que par un chemin de sang et de larmes.
(1) Tertia lab. , fragm. I. — Rébus . jure . ju- dicalis . triginta . (lies . justi . sunlo.
Fr. .">. — Ni . judicatum . facit . aul . quips . endo . em . jure . yindicit . secum . ducito . vincito . aut . nervo . aul . compedibus . quindecim . pondo . ne. majore . aut . si . volet . minore . vinrito.
(2) Fr. a. — Ëral jus inlerca paciscendi : ac , nigi pacli forent, habobaniur in vincuHs dies sexaginla ; inlcr eus dies Irinis nundinis conlinuis ad praUorem in roncilium proilucebanlur , quantirque pecuniic ju- dirali essont prccdicabatur.
(3) Fr. 6. — ïerliis aulora nundinis oapite po»- nas dabant, aut trans Tiberim percgre vonuniibant. Si plurcs forent , quibus rcus csset judicatus , secarc si vellenl atque partiri corpus addicli sibi hoininis permiseruut. Teriiis nundini.s parles sccauto. Si plus niinusve secueiunt, &q fraude , eilo.
J'émettrais donc au moins un doute sur la manière dont cette loi devait être interprétée dans les siècles reculés où elle n'était encore qu'une coutume peu écrite. Plus tard, je pense en effet que l'adoucissement des mœurs la modifia et la rendit telle que les commentateurs l'ont comprise. Ce fut un progrès sem- blable à celui qui s'opéra , quand . au lieu d'égorger les prisonniers de guerre, on se contenta de les réduire en escla- vage.
La pénalité tirée des anciennes coutu- mes est d'une sévérité atroce. La peine de mort y est prononcée contre ceux qui mettent le feu à une maison ou à un tas de blé placé près d'une maison, contre ceux qui dérobent les fruits ou la moisson d'autrui, qui envoient pendant la nuit leurs troupeaux dans le champ d'un voi- sin; leur supplice consiste à être pendu aux autels de Cérès. Celui qui la nuit coupe l'arbre de son voisin , doit payer vingt-cinq livres d'airain ; pour quicon- que chante des vers impies, le poison. Les patriciens conservent encore ou éta- blissent la peine de mort contre ceux qui font des chansons diffamantes ou fout partie d'attroupemens nocturnes. Les plébéiens à leur tour obtiennent des ga- ranties contre les patriciens oppresseurs. Si le patron j dit la loi, machine pour nuire au client , que sa tcte soit dé^'ouéc. Fatronus si clicnti fraudein fecerit,sacer esto. La terrible formule retombe sur ceux qui eu ont tant abusé. Ce n'est pas tout, le patricien conserve le pouvoir judiciaire : il ne faut pas qu'il puisse violer impuné- ment l'équité dans l'exercice de ces sain- tes fonctions. Aussi la loi décide que le juge suborne est puni de mort, le faux témoin précipité de la tvche Tar- péienne {\). De la sorte, les clieiis ou membres de la gens que le patron ap- pellera à se parjurer pour lui , seront dans l'alternative ou des vengeances de leur chef, ou des supplices infligés par le législateur.
Au resie, la seconde partie de la Loi des Douze /V/i'/cv contient rétablissement d'une institution destinée à corriger dans l'exécutiou l'atrocité des lois pénales. On voit dans le titre l.V que le dioil est donne
(I) Aulu-Gelle, lib. i , c. 1.
32
COURS DE DROIT CRIMINEL,
au peuple de nommer (1) des quesleurs pris parmi les patriciens , et charj^t^s de présider au jn^MMueiit de tout crimi^ ein- porlaiU la peine capitale; ces ijucsteurs étaient appelés questeurs de parricides. Le peuple peut nn^me se démettre du privilé:;e de connaître (2) des crimes d'État, et en renvoyer l'instruction et le ju^'enient aux questeurs qu'il nommait spécialement pour chacune de ces af- faires.
L'institution des (;uesteurs semble avoir eu pour but, au moins transitoire, de poser une limite à la redoutable autorité des décemvirs, qui, revêtus du pouvoir exécutif et législatif, tendaient encore à envahir en entier le pouvoir judiciaire. Cette réunion de pouvoirs devait en- gendrer, ainsi qu'on le vit en effet , la plus monstrueuse tyrannie. Le peuple voulut avoir des garanties contre l'arbi- traire, du moins lorsqu'il s'agissait des crimes les plus graves et des peines les plus fortes; il voulut même une arme dont il put user au besoin contre les dé- cemvirs eux-mêmes, s'ils devenaient in- justes et oppresseurs. Appius, qui voulait flatter le peuple pour le dominer et pour dominer par lui le sénat, consentit faci- lement à ce démembrement de son auto- rité. Il espérait toujours exercer une immense influence sur le choix des ques- teurs et sur la conduite de l'instruction qui leur serait confiée. Il arriva pourtant qu'après la réaction politique qui le pré- cipita du faîte des honneurs , il fut vic- time du pouvoir judiciaire (o) qu'il avait réservé au peuple.
Çuœstorcs vient de fiun'siio , instruc- tion , information. Les questeurs étaient donc principalement considérés comme juges d'instruction. Tout ce qui se rap-
(1) !.. II, ,2ô, De (trig.jar.; et Cicer. De Re- publ., lib. Il, c. 31, edil. Aogelo Wai. — ijueeslores consliluebanlur à populo, qui capitalibus rthus pra*- essenl : iii appt'iljbanlur quiiilorcs parricidii , clc.
(2) La ngle généralo pos»;e par les xii labiés était qae le parriridiutn w [louvail être jugé que par le peuple dans les comices des centuries. CVji sans doute une des concessions (jue Ot Appius aux pic- béiens pour se rendre populaire.
(."5) Il se tua dans sa prison pour éviter la peine capitale. Hans celte rirronstani c , le peuple ne nomma pas de questeurs , et exerçti ses fondions judiciaires par &C3 iribuDs cl par luimOme.
portait à l'information judiciaire était de leur compétence. C'étaient eux qui présidaient (1) à la torture, depuis appe- lée (jHcslion : la torture était regardée comme inséparable de toute instruction en matière de crime capital ; elle ne se donnait qu'aux esclaves.
Dans l'ancieime Rome, les maîtres eux- mêmes pouvaient donner la question à leurs esclaves, en vertu de la juridiction du pouvoir paternel. Ils convoquaient leurs amis et leurs hôtes au foyer de fa- mille, devant les Lares domestiques, et là ils procédaient au moyen de la tor- ture (2) à leurs investigations judiciaires.
On dressait procès-verbal des réponses qui étaient faites par les malheureux pa- tiens, on le faisait signer par les témoins, puis on fermait soigneusement les ta- blettes où il était écrit, pour ne le pro- duire qu'au jour du jugement.
Après l'établissement des quesleurs, la question ordonnée en justice se donnait publiquement au milieu du Forum.
La question fut soumise plus tard à de nouvelles règles lors de l'institution des préteurs. JNous reviendrons dans le cours de cette histoire sur cet important sujet.
L'établissement d'une magistrature spé. ciale nommée par le peuple pour les cri- mes capitaux, marque une ère nouvelle dans la procédure romaine. Les crimes commis par les cliens des sénateurs échappent à la juridiction du chef de fa- mille pour tomber dans celle du ques- teur ; ceux commis par les pères con- scrits n'ont pas le privilège de l'impu- nité , la loi ne fait plus acception (3) de personnes, pas plus pour protéger que pour condamner, i.nhn le meurtre et l'assassinat ne sont plus abandonnés aux poursuites privées, régularisées seule- ment par une espèce de visa judiciaire. Ces crimes sont compris sous (À) le nom générique de parricidiuni. Les compo- sitions pécuniaires ne sont plus arbitrai- res : elles sont réglées pour toutes les circonstances graves. Dans le cas de la
f l) Sigonius , De J urc italien.
{'!) Voyez la v leron , p. I08 , t. vu.
(.") T. i), fr. 1. Vêlant xii tabula* leges pnvis ho- minibus irrogari. Cicvro , pro dçmu tua,
(i) Il parait cependant que la connaissance de ces crimes oc fut ùléc aux décemvirs, puis aux consuls, qui: lors de l'iDSlilulion dcâ préteurs.
PAR M. ALBERT DU BOYS.
33
rupture d'un membre , la vieille loi du J devait se présenter nu , les reins ceints talion (1) est applicable, 711 c^^/;^eo7?^^5Cf7^ s'il n'y a pas d'arrangement ; et un peu plus loin, l'indemnité est fixée à trois cents «s s'il s'agit d'un homme libre, à cent cinquante s'il s'agit d'un esclave (2). Il semble qu'il y a un progrès immense à compter l'esclave pour la moitié de la valeur d'un homme libre, et à lui don- ner des protections légales. Cependant cette amende était peut-être instituée en faveur du maître, dont les intérêts étaient lésés par l'incapacité de travail de son esclave. Pour un autre genre de délit con- tre les personnes, les injures, la compo- sition pécuniaire est fixée à vingt-cinq livres d'airain (3).
La procédure criminelle et la pénalité relatives aux crimes contre les person- nes offrent des caractères particuliers qu'il est bon de connaître. On avait le droit de tuer le voleur pris la nuit en flagrant délit, et le voleur de jour qui se défendait avec une arme.
L'enfant convaincu de vol et désarmé, était (4) amené devant le juge ou décem- vir et battu de verges. L'esclave reconnu coupable de vol manifeste était roué de coups, et précipité du liaut de la roche Tarpéienne.
Quant à l'homme libre et arrivé à l'Age de puberté, il appartenait à celui au préjudice de qui il avait commis le vol, s'il ne se défendait pas, et si le crime avait été commis en plein jour. On appe- lait voleur manifeste celui chez lequel on retrouvait l'objet volé, en observant les cérémonies suivantes. Le proprié- taire, qui se portait partie plaii^nante,
(1) Si membrum rapil, ni cum co pascit , talio eslo. FesUi3,V. Talionis.
(2) Tit. a , fr. Z. Proplor os vero fiacluin aul col- lisum trecentoruin assiuin pœna crut : al si servo , centuin cl quinquacinla. Gaïus , instilul., •; 22."i.
{7>) Til. V,. fr. 1. Si injutiam laxil . alleri . vi^inli. quinque . œris . pœnœ . sunlo. A. Gellius , lit). \x , c.ip. 1.
(') Ex coleris autem manifeslis furibus liboros verl)erari, addicique jusserunl , ei cui raciura fur- lun> csset , si modo id liici fccissonl , neque so 4elo dol'ondissonl : servos itoin furli manilVsii pron- sos verbcribus aflici el c saxo privcipilari ; sod pue- ros impubcros pra>loris arbilralii verberari voluf- rnnl, noxamquo ab bis factam sarciri. A. Gellius, lib. Il , c. IK.
d'une toile de lin, un plat à la main , sur le seuil de la maison soupçonnf'e . y en- trer (1) dans ce bizarre appareil, et. s'il y trouvait l'objet qui lui avait été dérobé, il mettait la main sur le voleur, qui était reconnu pour être voleur manifeste. On retrouve dans cette espèce d'inforrra'ion criminelle, les traces du vieux symbo- lisme religieux. Le plat était le signe de la demande. La nudité était une garan- tie contre la fraude : le plaignant ne pouvait pas , en cet état , introduire fur- tivement l'objet, et se dire volé. Celui qui était convaincu au moyen de ces cé- rémonies payait le triple de l'objet volé, s'il avait cette valei:r à sa disposition; autrement il devait donner sa personne. Celui qui était convaincu, mai-^ sans être voleuj' 77ianifeste, payait le double de l'objet dérobé. Ainsi la pénalité était proportionnée à la qualité des indices et non à la gravité du crime. En théorie, une législation qui procède d'après de pareils principes semble absurde. Dans la pratique, elle a moins d'inconvéniens qu'on ne pense. En France, jusqu'en 1789 , on a condamné d'après la qualité des in- dices. Le criminel qu'on reconnaissait manifestement coupable d'assassinat était condamné au dernier supplice. Celui qui n'en était que vi'Iu'mente/ncnt soup- çonné était seulement envoyé aux galères pour toute sa vie. Le même usage se pra- tique encore dans plusieurs pays d'Italie. En droit, il ne peut pas se justifier. En fait, le jury, qui. abusant de son irres- ponsabilité, doit pouvoir, (juand il n'est pas pleinement convaincu d'un assassi- nat, écarter la préméditation ou admet- tre des circonstances attéiuiantcs, arrive aux mêmes résultats qui" les tribunaux criminclsd'ltalip. L'omnipotence du juge produit les mêmes effets que les pres- criptions étroit» s de la loi pénale fondée sur la gradation des preuves. Les déceui- virs s'étaient réservé la connaissance de tous les crimes autres que les crimes ca
(l) Conccpti cl oblali furli pœna ex loge xii la- bularum inpli t'sl. — Prircipil lex qui qua;rorc ve- lil , luidus <|ua'ral , linloo cinclus , lancein habons ; qui si qiiiil invoneril , jubol el lex furlum manifos- lum esse. Gaïus , Inslitut. , lilt. iil , p. Il><). Voir M. Miibelel, His(. romaine: Hujo , Histoire du Droit romain.
34
COURS DE DROIT CRIMINEL
pilaux. Cliacuii doux reiulail ù son tour la jiislice tous les tli\ jours (1), et avail alors les lioimeuis des licteuis portant les faisceaux. Ou sait l'abus que lit A|)- piusde ce pouvoir judiciaire dans la nial- lieureus»' alïaire de \ ir^iuie. Les plé- béiens eurent Ifur Lucrèce , et le couteau fumant de Virginius dévoua à l'exécra- tion populaire la tyrannie des déceutvirs. Dans notre siècle, où la philosophie de
I histoire a j;énéralisé la manie de voir des symboles parlonl où nous étions ac- coutumes à adint ttre des faits inléressans et des événemens dramatiques, on n'a pas manqué de contester U vérité du bel épisode où Tite-Live raconte le meurtre de Virginie. H est possible que la tradi- tion et le chroniqueur aient embelli de quelques ornemens le fait primitif^ mais vouloir le nier d'uno manière absolue , c'est tomber dans cet esprit de système au moyen duquel on pourrait bien, au bout de deux mille ans. présenter Napo- léon comme un type fabuleux et un sym- bole historique, en contestant que ce nom ait jamais été celui d'un personnage réel. Une philosophie vraiment chré- tienne doit se garder avec soin de cette dangereuse tendance de la critique mo- derne.
L n autre fait relatif à l'origine de la loi des douze Tables a été également mis en doute par les historiens et les juriscon- sultes du dix-neuvième siècle, tant Alle- mands que Français. Je veux parler de l'ambassade solennelle (2) qui aurait été envoyée de r»ome à Athènes r<in452 avant J.-C. pour étudier les lois de cette con- trée. On donne, il faut l'avouer, des rai- sons assez solides à l'appui de ce doute.
II e>.t assez extraordinaire, ainsi qu'on le remarque, que les historiens grecs du temps n'aient fait aucune mention d'un événement qui devait 11 itler à un si haut degré la vanité nationale (3). D'ailleurs,
(1) Voir Tite-Livp.
(2) Elle aurait ou pour chcti principaux Spurius Poithuiiiiu» , SerTMis Sulpirius et A. Manlius , per- sonnages coiisulaireâ , ({ui seiaienl parlis mut truis galères décorées avec loul le Une ((uc Rome pouvait déployer h ceMe époque. Vo-r Tito-Liie.
(.") M. l'onreU't fi dirers auteurs de droit soa- liennenl re systéiup. .M. .Michelti lappule sar des raisons assex nrurcs : les premiers liisloriens de Rome furonl leg Grecs el remonieoi ù la sccyndc
, PAR M. ALBERT DU ROYS,
trouve-ton dans la loi des douze Tables (|uel(|ue imitation des loisde Solon?]Nous avons déjà vu l'anlagonisme i\\\\ existait entre la constitution de la famille ro- maine et celle de la famille athénienne. La pénalité n'offre pas non plus do rap- ports bien intimes. Cependant, il y a une disposition de la loi qui est la même dans la législation desdécemvirs et dans celle de Solon, c'est celle qui donne droit de tuer le voleur de jour, qui se défend avec une arme, et le voleur de nuit même sans armes. Mais cette loi est fondée sur un principe de défense personnelle qui doit être commun ù tous les peuples. Elle existait chez les Hébreux. Peut-être y aurait-il de plus grands rapprochemens à faire entre les procédures criminelles des Romains et des Athéniens. Ainsi quand les deux parties s'accordaient avant le jugement, le préteur ratifiait leurs accords, comme le juge était obligé de le faire à Athènes. Le coucher du so- leil terminait le jugement et fermait les tribunaux, solis occasus suprema tcm- pestas esLo. Petit fait observer que, sui- vant la loi de Solon, les arbitres sié- gtaient aussi jusqu'au soleil couchant. INIais la similitude de lois et d'usages nés de la loi naturelle et d'habitudes com- munes à tous les peuples de l'antiquité païenne n'a rien que de simple et de na- turel. On pourrait tirer peut-être des in- ductions plus puissantes de l'établisse- ment des ^/iuci^iore^ parricidii. Cette in- stitution semble se rapporter à celle de l'archonte introducteur des causes de- vant les cour.s de justice. L'idée de la création des décemvirs eux-mêmes pour- rail être rattachée à l'archontat d'Athè- nes, qui comptait aussi dix magistrats chargés de l'administration piincipale des affaires de la répub ique.
Enfin. Cicéron cite cotnme étant pres- que textuellement tirée des lois de Solon la disposition de la loi des douze Tables
{guerre punique. Ils devaient accueillir avec partia- lité cl ciiibeilir d\)rni-iii('nl toute tradition à laquelle leur or(;ueil national était intéressé. Lis liisloiiens que nous avons conservés ne s'accordent pas sur lo lieu où celle ambassade aurait été envoyée. Titc- Live ne la fait aller <|irà Athènes; Denis d'ilalicar- nasse dans toutes les villes de la Grèce , excepté Sparte ; Trébonien à Sparte seulement ; Tacite dans toute» les villes connues, accHii quœ utquç cgrtgxa.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
^
qui défendait le luxe des funérailles, | poindre pour les plébéiens. Cette légis- et les lamentations qui les accompa- lation est toute pleine de cette dualité gnaient (1). puissante qui ne s'éteignit qu'avec la ré-
Mais quand même on reconnaîtrait i publique; elle respire la lutte et le com- dans plusieurs portions du droit public | bat entre le principe aristocratique et le et privé adopté alors à Rome quelques i principe populaire. Placée comme un emprunts faits au droit attique . et il i antique monument sur le seuil d'un nou- faut avouer qu'il n'y a à cet égard que de ^ veau moiide , elle fut révérée par la caste
patricienne comme un témoignage de sa splendeur des anciens jours; par le plehs, comme la première garantie obtenue contre une intolérable oppression. Les jurisconsultes romains étaient élevés dans le respect de ce code vénérable que les àiècles entouraient de leur pres- tige : leur patriotisme partial le mettait bien au-dessus des lois de Lycurgue , de Dracon et de Solon ; la loi des douze Ta- bles était pour eux ce que la grande charte d'x\ngleterre fut pour les Black- stone , les Burke et les Erskine. Fi- dèle aux vieilles religions légales de sa patrie. Cicéron. au milieu du scepti- cisme des derniers temps de la républi- que , ne craignait pas de s'écrier : < Dus- i sé-je révolter tout le monde, je dirai c hardiment mon opinion. Le petit livre
< des douze Tables, source et principe « de nos lois, me paraît bien préférable « à tous les livres de philosophie, et par
< son autorité imposante et par sa haute c utilité (1). >
Albert du Boys.
légères présomptions , on ne devrait pas en conclure que l'ambassade dont parle Tite-Live ait réellement eu lieu. Suivant plusieurs autres auteurs, les décemvirs eurent recours, pour la confection et la rédaction de leurs lois, à un Grec banni d'Éphèse, appelé Herraodore (2). Cette espèce de secrétaire du décemvirat au- rait bien pu mêler à l'ouvrage auquel il concourut quelques élémens de la légis- lation empruntée à la Grèce.
Disons pourtant que ces élémens y sont tellement épars qu'ils peuvent à peine y être aperçus. La dure et sévère physio- nomie de la vieille Rome est fortement empreinte dans ces tables d'airain. La loi décemvirale , comme Janus , est à la fois tournée vers le passé qu'elle résume, et vers l'avenir, dont elle contient les germes. La puissance paternelle et patri- cienne y rayonne encore avec éclat, mais un nouveau jour commence à y
(1) De Legib., lib. ii.
(2) Pline dit que l'on éleva une statue à Hermo- dore sur la place des Comices ; Strabon aflirme qu'Uermodore scripsil quasdam leges romanas ; et Pomponius dit : fuisse decemciris leguin ferendarum auctorem.
(!) Cicero, De Oralore , îib. iii.
REVUE.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE ,
HISTOIRE DE LA NAISSANCE DE L'ÉGLISE, DE SON OHGAMSVTION ET DE SES PROGRÈS PENDANT LE PREMIER SIÈCLE, |)ar F. SALVADOR, H vol. in-S\ Paris, 1830.
M. J. Salvador est juif: il a publié de- puis (|uelques années une Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébreu , destinée, comme il nous l'apprend lui- mOme, <> présenter les principe^: rpnsii-
tutifs de l<r sagesse infellectuelle et de rorg;anisiition sociale des Juif\ sous un aspect tout différent de ce ffu'on at^ait coutume d'admettre , c'est-à-dire, à effa- cer tout caractère merveilleux , lontf*
3()
JÉSUS-CIIRTST ET SA DOCTRTNK.
trace d'inspiralion rcli^'ieuse des livres de l'ARcien Teslninenl, et à réduire Tliis- \o\vc vl \.\ Irgislalioii mosaïques aux pro- portions tlii pur iKiLuralisinc. Ce n'est pas chose nouvelle assuréiiienl ({trune sfinblablt* terilativ»'; nous avons assez de livres ilans lesquels Abraham cesse d'<Mre le pcre des croyaiis , pour devenir un sage, un philosophe, fondateur de la cite jiii\-c : où Ion voit I\loiî.e chanj^é en un j;(^nie éiiiinemmeut constituant, qui tient fort bien sa place entre Ly- curgue et l'abbt^ Syeyès ; les prophètes, les tins de Dieu , correspondre, dans leur genre , aux êtres favorisés , (/u'on appel- lerait de nos jours les en fans de l'intelli- gence _, des arts, ou du génie, etc. Aujour- d hui , le même auteur lente de pratiquer absolument la mOme opération sur le christianisme. C'est l'affaire de deux vo- lumis//z-8", ni plus, ni moins, après lesquels M. Salvadoi s'applaudira , sans doute, d'avoir dit son dernier mot sur les religions présentes et passées , en at- tendant qu'il veuille bien s'exercer sur les religions futures.
Plusieurs de nos lecteurs, ceux-là sur- tout qui s'occupent de l'étude sérieuse de la religion, ont peut-être remarqué plus d'une fois que la lecture de certains apologistes, môme renommés , du chris- tianisme, vous laissait froids, mécon- tens , faisait naître des diflicultés aux- quelles on n'avait pas songé d'abord ; tandis que, par un singulier contraste, il arrive souvent que les objections diri- gées contre la pureté du dogme catho- lique ne font (lue rendre l'ûme plus ras- surée , plus calme, plus forte dans ses convictions, et plus disposée à bénir Dieu de l'inestimable bienfait de la foi. Ceci ne tient pas seulement aux défauts particuliers des controverses, mais à une cause plus générale et plus profonde, cpii louche à la nature même des croyances religieuses.
La foi ne s'établit pas, ne doit pas s'établir, en général, par voie de raison- nement, parce qu'elle n'est pas un pro- duit (le la raisou huuiaine. De là vient que toute religion (|ui ne dépasserait pas la sphère de la raison . (jui pourrait être démontrée matUénialn/uement , se- rait fausse , par cela seul. La foi calho-
par voie d'enseignement et d'autorité ; elle se révèle à l'inlelligence ainsi qu'une luniicre surnaturel teéclairant tout ho f/i me venant en ce monde. Telle est l'idée que tous les peuples ont toujours eue de la reli;,'i()n : ils ont vu en elle un fait d'un ordre supérieur, une doclriiui enseignée d'en haut, une loi, un véritable joug imposé à l'esprit et au cœur, et jamais un simple élément de l'activité humaine. Aussi peut-on dire (jue toutes les objec- tions qui attaquent l'autorité religieuse tendent à détruire la notion mêuie et l'essence d(^ la religion.
Quand nous disons que le raisonne- ment n'est pas la voie naturelle pour établir la vérité dogmatique , nous ne prétendons pas que les hommes qui ont été assez malheureux pour arrivera leur complet développement intellectuel sans connaître cette vérité , ou qui ont eu le malheur plus grand encore de la repous- ser, ne puissent être ramenés à la religion par le bon usage de leur raison. Tel est, au contraire, le moyen dont se sert sou- vent la grûce divine , dans des cas qui , comparésà la loi commune, ne sont pour- tant qu'exceptionnels. INous sommesd'ail- leurs pleinement convaincus que toute raison saine et droite, conduite d'après les règles propres de sa nature, doit né- cessairement arriver tôt ou tard à l'al- ternative de se nier elle-même, d'expirer dans le vide ou de se jeter dans les bras de la foi ; mais il faut pour cela une force de pensée , une constance de tra- vail et un désintéressement des circon- stances extérieures dont peu d'ûmes sont susceptibles. La plupart des non-croyans mal dirigés ou préoccupés de tout autre intérêt demeurent en chemin ; les seuls esprits d'élite ont le courage de pousser jusqu'au bout, et l'on ne peut nier que les exemples et aveux de ces derniers n'aient beaucoup servi de nos jours à faciliter la solution de la question reli- gieuse.
Au fond, il n'appartient ni aux croyans ni aux incroyans de changer cette ques- tion. Le christianisme repose sur des laits. Ces faits sont attestés non seule- ment par des témoignages écrits, revêtus de tous les caractères de crédibilité , mais par une tradition perpétuelle non
li(iuc est transmise au sein de l'Eglise, i interrompue , toujours vivante , ei par-
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
37
lant au sein d'une société instituée par Celui-là même qui a fondé la religion chrétienne, avec laquelle cette société est identiliée. Cette société n"a cessé d'a- Toir son organisation, son chef suprême, ses ministres se succédant les uns aux autres, se transmettant les vérités en- seignées, et les communiquant aux mem- bres répandus sur toute la face de la terre. Elle a fait cela au milieu des per- sécutions, des schismes, des discussions et des critiques les plus envenimées, en face des efforts réunis de la puissance , de la sagesse et de la science humaines, sans jamais être arrêtée , ni hésiter un seul moment dans sa marche. Chaque fois qu'on a tenté d'altérer la pureté de ses traditions ou de changer l'ordre de sa succession pastorale, un cri unanime s'est élevé pour arrêter les novateurs ou pour les repousser au dehors. Sa foi est la même qu'elle professait au sortir du cénacle; ce qu'elle enseigne, c'est ce qu'ont enseigné ses pontifes , ses con- ciles et ses docteurs, sans altération, sans variation, depuis dix-huit cents ans.
De plus , cette société se présente comme rhériti^"re naturelle et néces- saire , ou plutôt comme la continuation d'une autre société divinement instituée comme elle , qui a reçu le dépôt de la vérité dès l'origine destemps, aveccharge de le conserver jusqu'à l'époque déter- minée long - temps d'avance . époque à laquelle les ligures devaient faire place à la réalité , l'attente et le désir à la pos- session , la loi de rigueur à la loi de grâce.
C'est ainsi que, présente dans tous les temps, présente aux lieux les plus recu- lés, remplissant le monde et les Ages, elle apparaît non seulement comme l'au- torité la plus imposante qui soit dehout sous le ciel , mais comme la seule auto- rité religieuse qu'il soit possible d'ima- giner.
Son symbole ne repose point sur des idées purement spéculatives , mais sur des faits, des faits extraordinaires sans doute , mais palpables et païens , pu- blics , vus par une multitude de témoins dont la plupart se sont fait égorger plu- tôt que de les révoquer en doute ; des faits acceptés par tout ce qu'il y a eu de plus grand, de plus éclairé au monde;
TOMB VIII. — n» 43. t8.'l).
attestés par le témoignage des pontifes, des docteurs et des martyrs , trois classes de témoins qui ne cessent de se répondre d'âge en âge, et qui marquent chaque siècle du Christianisme d'un triple sceau d'autorité , de génie et de sang.
Des faits de cet ordre sont désormais hors de toute discussion. .Yoaz bis inidem; dit la jurisprudence humaine. Or, ici la cause a été jugée d'une manière assez solennelle. Pour y revenir, il faut se ré- soudre à renverser le fondement de toute certitude traditionnelle, à professer le plus entier scepticisme en histoire , et c'est là que nous voyons aboutir chaque jour les attaques dirigées contre la vérité des faits évangéliques.
La philosophie du dix-huitième siècle y est arrivée il y a long-temps. Ce fut Dupuis qui , venu le dernier , se chargea de formuler une explication de l'Évan- gile, qui implique de la manière la plus formelle la négation de l'histoire. De son côté, le protestantisme allemand arrive sur le môme terrain . poussé par ses propres théologiens, tels que Eichorn, Bauer. Daub, Herder, IN'éander, Ifegel, et y parait déhnitivement installé par îSchleiermacher et par Strauss. Eniîn, il n'est pas sans intérêt de voir le judaisme venir à son tour jusqu'à la même limite. Son allure, il est vrai, n'est pas aussi libre et déterminée que celle de ses de- vanciers; il hésite encore, il tâtonne, il a recours aux expédiens. Mais, quoi qu'il en soit, le livre de M. Salvador, malgré toutes les précautions oratoires dont il s'entoure , ne peut être considéré . tout au plus, que comme un temps d'arrêt mo- mentané sur la pente à laquelle Strauss et Dupuis se sont abandonnés , et qui ne saurait manquer d'entraîner irrésistible- ment tous ceux qui y posent le pied.
ISous verrons en effet que, quoiqu'^ M. Salvador se soit proposé ^ nous dit-il , de rctablir les faits , et qu'il affirme au fond la rcalitc de l'Iustoire privée du Fils de Marie (1; , son opinion ne diffère pas beaucoup au fond de celle des au- teurs qui ne voient dans l'Evangile qu'un tableau lO/nposc ent il rement d'ima^in,:- tion pour donner aux crojances de ses
(I) Pourquoi Phiétoire privée du fiU de Mari* >c~ rjil-€lle plus réelle que son histoire publique.^
38
.lÉSrS-CîîRIST ET SA DOCTRINE.
iin'cntcurx la forme et l' intérêt d'une lc~ f^endc , qu'elle y revient en dernier ré- sultat , qu'elle est sujette aux uK'^mes in- convénieus et aux uiômes objections. Ce n'est donc pas sans raison que INI. Salva- tlor proIVsse pour ces auteurs, et en par- ticulier pour Strauss, une certaine sym- pathie.
Mais avant d'aborder l'exposition de son système , nous croyons important d'arrêter un moment l'attention du lec- teur sur les opinions philosophiques de IM. Salvador, qu'il exprime du reste assez clairement i\ l'ouverture de son livre. — Les premières lignes de son premier cha- pitre nous indiquent une loi générale de l'espèce humaine , qui n'est autre chose querapplicationdusystèmedelag^rfli'/7rt- tion physique à l'histoire de l'humanité. Cette loi est déterminée par deux ten- dances, deux nécessites , dit l'auteur; l'une qu'on peut appeler de répulsion , < qui , ayant exigé des hommes de se disputer sur la terre pour la posséder et pour la remplir, a opposé aussitôt des obstacles multipliés à toute concentra- lion, et explique en partie l'inquiétude intérieure et les accidens qui ont excité les races et les populations à rompre leurs liens primitifs, à se diviser entre elles; l'autre tendance, au contraire 7'^^- traction) , en ne permettant aux hommes de ne tirer ai^'antage de la plus faible étendue de leur sol qu'avec beaucoup d'ef- forts r(uni:> ^ à la charge de l'arroser de leur sang et de leurs sueurs, a resserré de plus en plus les liens capables de les laire agir de concert , et a donné la ific au principe moral d'association, d'unité humaine et de convergence, t
D'après ces derniers mots , on voit que le principe moral d'association et d'unité humaines a son origine dans le besoin de tirer avantat^e du \ol , en d'autres ter- mes que l'intérêt purement matériel a donné la yie à la société, au principe moral (V//s.\ociafii>ti , aveu qui équivaut l)ien , croyons- nous, à une profession expresse de matérialisme.
D'antre part . il suit du passage qu'on vient de lire, el (lesapi)lications de l'au- teur, que l humanité est soumise, abso- lument commn le système des corps pla- nétaires, à deur nécessités constituant un mouvement lalal de va et vient . une
oscillation perpétuelle qui régit el ex- plique tous les mouvemens sociaux. Cela posé, plus d'énigme, plus d'obscurité dans la vie des peuples. Lne société se forme-t-elle, devient-elle forte et puis- sante, c'est /(• mouvement de convergence qui prévaut; languit-elle, au contraire, et la voit-on se traîner comme un grand corps malade, tombant presque en dis- solution, la tendance répulsive explique le mal intérieur qui la consume... Appli- quez le principe h l'établissement de la religion chrétienne ; il est clair que la naissance du fils de Marie a coïncidé avec un moment cosmique , qui déterminait lui-même le point de contact entre deux périodes, deux cycles historiques; mo- ment auquel le polythéisme , avec son cortège d'idées et de mœurs sensuelles , ayant accompli sa révolution, laissait le champ libre aux doctrines spirituelles, à l'esprit d'amour, de paix, de sacrifice , en un mot, à toutes les évolutions de l'élément chrétien. Pvien de plus simple, comme on voit, que cette théorie, qui a toute la simplicité et toute la naïveté du fatalisme.
Maintenant qu'on est prévenu que le matérialisme et le fatalisme sont les deux prémisses de M. Salvador, on ne sera plus étonné d'en voir découler le scepticisme pour dernière conclusion, ainsi que nous croyons l'établir plus tard.
Le plan adopté par M. Salvador lui traçait la marche à suivre; exposer d'a- bord l'état deschoses antérieures au Chris- tianisme, afin d'en déduire toutes les cir- constances favorables à sa formation. Car c il n'existe pas , nous dit-il , de révolu- tion dans le monde , qui ait réuni avec autant d'énergie et de promptitude , au- tour d'un centre commun, un nombre plus considérable de vœux , d'idées, d'in- térêts divers, où les circonstances aient amené de plus loin ce concours extraor- dinaire et si long-temps soutenu de né- cessités physiijues et morales. »
L'ouvrage débute donc par trois cha- pitres destinés à servir d'introduction, dont le premier offre un résumé de l'his- toire des peuples, depuis les plus nn- ciensempires connus jusqu'à l'avénemenl du Messie; le second reproduit l'état des esprits et des croyances de l'antiquité; le troisième s'attache plus particulière-
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
ment au développement historique et in- tellectuel du peuple juif. Ces trois cha- pitres mériteraient sans doute examen et discussion, le dernier surtout qui n'est autre chose qu'un résumé du système philosophique de M. Salvador sur les institutions hébraïques. Mais ceci nous conduirait trop loin. Nous sommes d'ail- leurs fort éloignés de contester que la suite de l'histoire humaine ait été dispo- sée de manière à préparer, dès l'origine des temps l'établissement de la religion chrétienne, afin de nous faire admirer, comme dit Bossuet , la suite des conseils de Dieu dans les affaires d'ici-bas, et de nous montrer, comme s'exprime F. Schle- gel, dans /e Chris Lianismey le pôle dwin^ placé au milieu des temps , d'oie part la délivrance et le salut de la nature hu- maine. C'est au contraire cet ordre de considérations qui constitue la philoso- phie de l'histoire ^ science éminemment chrétienne par son origine et par son but , qui ne perd son caractère scienti- fique pour devenir une théorie fataliste et incompréhensible , que lorsque , ces- sant de s'appuyer sur les faits divins de l'Évangile , elle tente de substituer à ces faits extraordinaires , mais certains , un concours extraordinaire aussi de néces- sités physiques et morales ; lorsque de ce concours extraordinaire de nécessités y elle prétend Aéàu'weles principales (ou plutôt les seules ) causes qui imposèrent au. Christianisme de naître et de se consti- tuer... _, sans qu'il soit nécessaire d'en chercher d'autres en dehors des lois natu- relles de l'espcce humaine; lois dont nous venons d'apprendre à connaître claire- ment la nature et la tendance.
M. Salvador passe immédiatement à la discussion directe de la divinité du Chri- stianisme, qu'il fonde uniquement sur une critique plus ou moins hostile des textes du JNouveau Testament. Nous lui faisons observer qu'il résulterait de cette manière d'envisager la question, que la religion chrétienne n'a d'autre fonde- ment, ni d'autre preuve que le texle sa- cré de VKcriture. Celte position ne peut ôtre acceptée par un catholique. Le Chri- stianisme n'est pas seulement un système, mais une société, une église; celte église repose d'abord sur le fait public, social, universel, et par-dessus loiit miraculeux
de son existence, qui remonte sans inter- ruption jusqu'au Christ, et du Christ, sous une forme symbolique , mais non moins réelle, jusqu'à la création. Voilà sa possession d'état , l'Evangile est le ti- tre. Quand ces deux choses sont réunies, il n'y a plus d'attaque recevable ; il n'y a plus à .s'enquérir si le titre prouve la possession^, ou la possession le titre. Nous ajouterons toutefois que l'Eglise, en tant que vivante , enseignante , en rapport immédiat avec chacun des fidèles, em- porte l'idée d'autorité logique sur le texte sacré de l'Evangile , comme elle possède par le fait l'antériorité de date. L'Eglise, cette grande famille, a ses tra- ditions orales et écrites, sa succession continue, son histoire, son unité, sa perpétuité, ses miracles , ses martyrs, ses doctrines, ses pontifes, ses conciles, qui la rattachent au titre primitif, qui le consacrent, l'interprètent, et y suppléent au besoin. On pourrait donc en dernière analyse concevoir l'Eglise sans Evangile, mais non point l'Evangile sans Eglise. Telle est la doctrine qui découle de l'en- seignement des pères. Saint Augustin dé- clarait hautement qu'il ne croirait pas à l'Evangile, s'il n'était ébranlé par l'auto- rité de l'Eglise (1) ; et saint Irénée, l'un des plus vénérables et des premiers or- ganes de l'antiquité chrétienne, disait en termes plus énergiques encore ; n Quoi c donc! si les apôtres ne nous avaient « laissé les Ecritures, ne faudrait-il pas « toujours suivre l'ordre de la tradition , « qu'ils ont transmise à ceux auxquels « ils conhaicnt les églises? Telle est la « règle à laquelle se conforment beau- « coup de nations barbares, parmi les- *< quelles ceux (jui croient au Christ, .yr7;/.v « papier ni encre {sine rharta et aira- <( mento) , ont la loi de salut écrite dans '( leurs cœurs par le Saint-Esprit, ^^ar- (( dant religieusement l'antique Iradi- ( tion, croyant en un seul Dieu..., en Jé- ( sus-Clirist, l'ilsde Dieu... Ces hommes ( qui croient stnis lettres , sont barbares . par le langage: mais par leur manière «( de penser et d'agir par leur foi, ils sont « très sages et agréables à Dieu (2). j>
(1) F.go Toro ETanjv'Ho non crodereui nisi nie ca- IholiciB licclesiaî commoYcrel aucloriUi.... Conl. Kpiil. fundam.jC. iî.
(2) Quid aulera si ncque aposloli quidera âcriptu-
40
JÉSUS-CHRIST KT SA DOCTRINE.
Celle doclriiie au rt*sle est lelleinenl iiirhranlablr , elle rfssorl telleiiKMit des lois de la naliUT liuniaine , que ceux qui la repoussent en théorie, comme les pro- testans , ne peuvent s'en écarter dans la jualique.
>ous (levions opposer à M. Salvador cette première fin de non-recevoir , alin de bien préciser la question el d'établir que si nous consentons à le suivre (juel- (juefois dans sa critiiiuc des livres saints, ce n'est pas que nous y soyons forcés, ce n'est pas surtout pour faire dépendre leur interprétation d'une discussion pri- vée, mais seulement pour montrer, lors- que l'occasion s'en présentera, à quels excès aboutit celte interprétation libre et individuelle j excès dont M. Salvador peut encore servir d'exemple, après tout ce qu'on a vu en cette matière.
D'abord , M. Salvador croit trouver une objection insoluble contre l'inspiration divineduISouveau Testament, dans l'exis- tence de 7îz//frcn'er.s/o/Kv(c'estquatre tex- tes originaux qu'il veut dire), qui offrent une grande variété de rédaction, quel- quefois même de véritables contradic- tions. Quant aux contradictions, comme elles n'existent que dans Tesprit de M. Salvador, nous le renverrons aux commentateurs qui ont traité assez pro- fondément ces matières ^1). Mais n'est-il pas sensible que l'objection dont il s'agit revient plus forte et plus insoluble lors- qu'on transforme l'homme-Dieu en per- sonnage purement humain, en un philo- sophe élaborant avec soin le corps de
ras reliquisgcnl nobis , nonne oporlcbal ordincra seqai iradilionis , quam Iradiderant iis quibus com- raillebanl Ecclesias :' Cui ordinalioni asscnliunt mulu-c {jenlcs barbarorum , quorum qui in Christo creduut , sine charta el atrameuto . scriptam lia- bentes per spirilum in cordibus suis salulcm , et ve- lercm Iradiiioncm diligonler cuslodicnlcs , in unum
Deum credentcs Cbrislum Jesum Dci tilium....
Hanr fidt'ra qui sine litleris credidcrunl , quantum ad sennonom bar'jari sunt, quantum aulem ad ^»'n- icnliam cl consueludinera, et conTersationem, prop-
ler (idem , sapienlissimi sunl et placent Dco
S. Iren., Adi. hœres,, lib. m, c. 4.
(I) L'nc lie ces contrailirtions el la principale que relève M. Salvador consiste en ce que les trois pre- miers éTangélistes ont surtout reproduit ce que le Sauveur a opérr dan» le nord de la Galilée, tandi^ que saint Jean concentre parlirulieremcnt son récit sur Jérusalem et les alentours.
doctrine religieuse qu'il voulait établir au prix de ce qti'il avait de plus cher au mou(!e, de son repos et de sa vie? Com- nuMit expliquer alors qu'il ne se soit pas allaché à formuler une seule rédaction hirn j)r('cise ^ bien coniplcie, bien (i\'oncc par .SCS douze disciples intimes P Tous les hommes qui ont voulu donner une impulsion morale ou intellectuelle i\ leur siècle , ont du moins pris celte précau- tion. Lycurgue et Solon rédigèrent leurs lois; l'ythagore , Platon, Aristote, Con- fucius avant eux , se sont donné la peine d'écrire leurs systèmes; Mahomet lui-même, qui tirait ses meilleurs argu- mens du lil de son glaive, ne dédaigna pas de tracer en lettres d'or, sur des peaux éclatantes , le livre sacré de l'Isla- misme. Jésus seul n'écrit rien, ne fait rien écrire de son vivant, se contente de prêcher des dogmes difficiles à croire , une loi plus difficile à observer, et se re- pose du succès sur douze hommes ignares el grossiers auxquels il reproche sans cesse leur défaut d'intelligence. 11 peut se faire que M. Salvador trouve cela tout naturel , ce qui n'empêche pas qu'un grand nombre d'apologistes n'aient trou- vé dans ce seul fait et dans les dévelop- pemens dont il est susceptible, une des plus belles démonstrations de la divinité du Christianisme.
Avant d'aller plus loin , nous déclarons encore une fois que nous ne nous arrête- rons pas aux objections renouvelées du dix-huitième siècle , ou plutôt des héré- tiquesetdesincrédulesdetouslcs siècles, qui forment le fond de la critique de M.Salvador sur le texte sacré. Assez d'é- crivains, el qui occupent une assez belle place comme représenlans de la science cl du génie, ont consacré leurs veilles à réfuter ces objections, pour que les Ames droites el sincères puissent résoudre tou- tes les difficultés que présente ce sujet. Mieux vaut , croyons-nous, s'attachera signaler les conséquences générales qui dérivent nécessairement des principes |)rofessés par M. Salvador.
ISous avons dit que, tout en reconnais- sant à la viede Jésus-Christun cerlainca- raclère de réalité, le système de M. Salva- dor n'avait pas moins pour résultat de l'en dépouiller complètement. Tour en con- vaincre nos lecteurs, nous n'avons qu'à
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE,
41
considérer la manière dont il traite deux circonstances assurément trèsessentielles de la vie du Sauveur, comme de toute vie réelle et imaginable : ces deux circon- stances sont la naissance et la mort. Relativementà la naissance de notre Sei- gneur, non seulement il efface d'un trait de plume tout le merveilleux des premiers chapitres de saint Luc 3 non seulement il conteste à Marie ses qualités de vierge , d'épouse et de mère (1) , mais il dénie les circonstances qui ne présentent rien de miraculeux, ni d'extraordinaire; le re- censement opéré par le président Cyrinus est attaqué par un passage de Josèphe , qui ne contredit point le texte, et qui, fût-il aussi concluant qu'on le suppose , n'aurait, ce semble, aucun droit de pré- valoir contre l'auteur sacré. L'adoration des mages est un mythe destiné à figurer à l'cgard de Jésus les hommages <^oloii- taires des peuples j des rois, des sages étrangers qui^dans la croyance des pro- phcteSj devaient honorer un jour le peuple d'Israël en la personne de son chef^ lors- que ce peuple... serait pari^enu à sa pé- riode éloignée d'inLelligencCy de majesté et de justice; l'étoile correspond à l'étoile allégorique mentionnée dans les livres de Moïse ou aux météores nombreux que la naissance et la mort des personnages cé- lèbres de l'antiquité ne manquaient ja- mais de produire; l'or et les parfums déposés par ces visiteurs augustes ^ aux pieds de l'enfant j expriment ^ sous un emblème j que la royauté et le sacerdoce auraient à se confondre cnlui, et que l'i- magination orientale était prête à dé- ployer toutes ses richesses au service de la forme nouvelle sortie de la loi des Ilé-
(1) On pense bien que M. Salvador ne laisse point passer les objeclions tirées des deux généaIo{;ies de sainl Mathieu et de saint Luc. Nous u'eu aurions point parlé , s'il no commettait une erreur assez grave eu attribuant i saint Aujjustin une opinion qui n'est nullement la sienne. D'aprôs M. Salvador, saint Augustin aurait cru que la sainte Vierge itaii de la race de Léci , t. 1 , p. 177, note ; c'est dans sa dispute contre le manichéen Faustus qu'il aurait fait cette concession. — Nous croirions que M. Sal- vador prend ici l'opinion de Faustus pour celle de saint Augustin , s'il n'avait soin do bien préciser le passage où le saint docteur dit précisément le contraire. On n'a qu'à lo cousuUvr {conira Fauslum Duinirhinim. Lib. xxiii, D, l. ym, col. 060; cdil. (jaume).
breux. Le massacre des Innocens n'a au- cune réalité , toujours parce que Josèphe n'en a rien dit ; son but est de Térilier une image des prophètes et démotiver le voyage en Egypte (1) ; enfin , le lieu même de la naissance du Sauveur est une inven- tion , une figure poétique trouvée pour avoir l'occasion de rappeler un texte du prophète Michée , cité en effet par saint Mathieu ; Et toi, Bethléem ^ terre de Juda, etc
Ces citations suffisant pour notre objet, nous passons sans intermédiaire aux con- sidérations que suggère à M. Salvador la mort de N.-S.-J.-C. Elles sont bien autre- ment expressives que ce qu'on a vu jus- qu'ici ; car si la controverse ne portait que sur les circonstances de la nativité, dont nulle , il est vrai, n'a pu résister à la critique de l'auteur, c'est la réalité même de la mort qui va être mise en discussion et présentée tout au moins comme fort douteuse et contestable.
Le passage est assez curieux pour être cité en entier :
I Aux yeux des adversaires du miracle (et par conséquent aux yeux de M. Sal- vador), ou bien la mort de J.-C. sur l'instrument du supplice romain n'aurait été qu'apparente et n'entraînerait d'autre idée que celle d'un long évanouissement , suite matérielle de douleurs profondes , oubienquelquesdisciplessecretsseraient descendus dans sa tombe; ils auraient réussi à enlever son corps privé de vie , et cela sans en avoir même prévenu les apôtres, à qui leur respect natif pour l'au- torité nationale et l'effroi de leur Ame avaient d'abord inspiré de se cacher avec grand soin. Toujours est-ce indubitable qu'on chercherait vainement à combiner par la pensée /àvi d'aussi spécieux en faveur de la première etdc laplus étrange de CCS deux opinions, que le concours suivant des données évangéliques.
(I) Après tant de né-alions, on est ngréabloment surpris de voir M. Salvador reconnaître enfin comme certain le voyage en Egypte. On se demande sur (juol motif historique est fondée celte exception ; mais rctoniuMionl s'accroît bien davantage , lors- qu'on voit M. Salvador sur le point de reconnaiiro deu.v vojajes au lieu d'u» et ne reculer que devant les obstarlcs insurnutnlablrs que rencontrerait cette opinion en prisse ne r de Iradilions nnsii exprets\re$ '[uc les Évangiles , t. i , p. 20o et suiv.
12
.lÉSU.S-CHRISr ET î)A DOCTIUJSE.
c La perle de la \io n'accompagne pas do toute nccessité des blessures graves aux exln^milcs des membres. ( Kt le coup de lance ? direz-^'ous pcut-clre... ]\" anti- cipons pas , /(• ioup de lance viendra à point... J 1/autiquilé romaine offre des exemples nombreux d'individus qui du baul de la croix où le poids de leur corps était soutenu par des liens (circonstance à noter dans l'espèce j où le corps du cru- cifié était soutenu par des clous ; mais M. Salvador n'est pas homme à s'embar- rasser des clous J , auraient exprimé l'in- dignation de leur âme aux spectateurs, auraient pu y respirer plus d'un jour ou en être détacbés assez à temps pour écbapper à la rigueur de leur destinée. La femme toute-puissante du procurateur et le centurion appelé à présider au sup- plice, étaient dans les dispositions les meilleures à l'égard de Jésus-Cbrist. {On ne s'étonnera donc pas de trouver au nombre des premières causes de la fon- dation du Christianisme, l'influence des femmes.) L'usage ordinaire et affreux du brisement des jambes sous le fer, qu'on n'épargne point aux deux patiens livrés à ses côtés au même sort, fut loin d'at- teindre sa personne. Le coup ou lapigiire de lance , selon les expressions textuelles, qu'un des soldats lui aurait porté dans le flanc et qui n entraînait rien de déci- sif, n'avait nullement pour but de donner la mort ; il annonçait à la foule que la fa- culté de sentir avait disparu et qu'on pouvait se retirer sans incertitude.
i Iiien plus, le procurateur lui-môme, homme degrandeexpérience sur ce point, manifesta l'élonnement le plus vif dès qu on l'eutaverti.que l'exposition du con- damné , comprise entre l'heure de midi et le coucher du soleil, vers Téquinoxe du printemps , avait déjà amené son dernier souflle. Eulin, et c'est ici l'un des rensei- gnemens les plus essentiels , les textes établissent qu'en dehors de tous les apô- tres il existait des disciples secrets de Jésus. Un de ces disciples secrets, un membre du sénat juif qui avait prononcé dans le jugement un vote de délivrance , obtirtt aussitôt <lu procurateur l'autori- .sation de délier le corps. Il alla en per- sonne le confier h une tombe récemment construite dans son propre jardin , tout près du lieu d'exéculion. cl un autre dis-
ciple du même rang y accourut chargé d'une grande quantité d'aromates.
< Celte première supposition d'une mort apparente , si on la dégage de tou- tes les formes merveilleuses que l'enthou- siasme et la bonne foi des croyances ac- ceptaient alors avec tant de facilité , ramènerait donc jusqu'àun certain point aux conditions d'un fait naturel l'appa- rition ultérieure du maître parmi ses sectateurs et les adieux qu'il leur aurait adressés, à l'exemple de ^loïse et de Ly- curgue. Mais quelle que soit la part qu'on lui accorde, son intérêt véritable est de faire arriver sous nos yeux l'opinion d'une des sectes les plus anciennes de l'Eglise, celle des dohetes. Suivant cette opinion, Jésus n'avait eu à subir, durant sa pas- sion, aucun mal réel ; loin de s'identifier avec la nature méprisable de la matière ou de la chair, il ne s'était offert au monde que dans un état tout fantastique, tout aérien, dans l'état familier aux dieux des Grecs, qui prenaient des formes sans sub- stance et se dissipaient en fumée (1). »
On ne saurait disconvenir que cette opinion des dokètes, pour laquelle M. Sal- vador n'a pas un mot de rr^probation, ne vienne très à propos corroborer l'objec- tion si complaisaniment développée con- tre la réalité de la mort de notre Sei- gneur. Rappelons maintenant ce qui a été dit plus haut au sujet de sa naissance, et d'après la manière de considérer ces deux circonstances fondamentales , lâ- chons d'apprécier la valeur laissée au reste de l'histoire évangélique. La voici réduite à sa nouvelle forme : deux ou trois versets serviront à la mettre tout entière sous les yeux du lecteur :
1. En ce temps-là, il est ne un enfant dont le nom symbolique n'a rien de per- sonnel. Cet enfant est né on ne sait trop quand, on ne sait trop où , d'un pcre et d^une mcre fort incertains. Sa naissance est environnée de toutes les fables et de tous les emblèmes dont s'est plu à Vem- bellir l'imagination orientale.
2. Sa vie a été retracée en une suite de tableaux qui tiennent beaucoup moins du caractère de ihistoire que de la poésie et du drame, qui néglige, selon ses con- veuances, les conditions des temps et des
1 1) T. II, p. 101 el suiv.
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRIISE.
43
lieux j et qui sacrifie tous ses personnages secondaires^ qu'ils soient réels ou inven- tés, à Vidée dominante du sujet et à son plus haut personnage.
3. Ce personnage est mort sur une croix j selon toute apparence. Telle est au moins la supposition la plus répan- due:^ quoique tous les accessoires de cette mort soient pareillement inventés dans un but d'intérêt personnel, et qu^il soit impossible de combiner rien d'aussi spé- cieux qu^une certaine opinion qui regarde cette mort même comme une chimère.
Telleesten dernier résultat la version du nouvel Évangile, selon M. Salvador. ]\'a- vions-nous pas raison de dire que, malgré toutes ses précautions et ses efforts pour s'attacher encore à quelque chose de réel, il glisse rapidement sur la pente de Du- puis, de Schleiermacher et de Strauss, et que son système est sujet aux mêmes in- convéniens que les leurs? Remarquez, en effet, que quelque aflirmatif que soit le ton de ces derniers, quelque assurance qu'ils affectent en exposant leurs idées , ces affirmations et cette assurance ne sont que leur fait personnel dont il est libre à chacun d'accepter l'autorité , et que le seul résultat qu'ils puissent obtenir, au- quel ils tendent même, c'est d'élever plus ou moins de doutes sur les faits évangé- liques. Cela leur suffit ; ils n'en veulent pas davantage et n'exigent pas de leurs disciples une négation franche, absolue, irrévocable. Or, en fait de doutes , d'in- certitudes, de probabilités, d'hésitations, ceux qui connaissent l'ouvrage de M. Sal- vador n'hésiteront pas à lui donner la palme entre tous ses concurrens.
Après s'être ainsi mis à l'aise avec les événemens fondamentaux du Christia- nisme, il reste un autre grand fait dont il n'est pas aussi facile de se débarrasser : c'est le Christianisme lui-même, ou, si l'on veut, le Christ vivant et agissant au sein de son Église, gouvernant les siècles, secouant le monde pour le transformer et le pousser à des destinées d'une gran- deur inconcevable, créant une civilisa- tion, des relations, des vertus nouvelles, faisant jaillir d'un pôle à l'autre des Ilots de lumière et d'amour. Comment tout cela s'est-il fait? Comment le (Christ est-il parvenu à fonder sa religion .' La foi cluélicnnc rapporte principalc-
lement la fondation du Christianisme à l'accomplissementdes prophéties de l'An- cien Testament et aux miracles opérés par ]N.-S. Jésus-Christ. Ces deux séries défaits appartenant à l'ordre surnaturel, la position de M. Salvador lui impose de les rejeter. Voyons jusqu'à quel point sont acceptables les hypothèses qu'il y substitue.
Relativement aux prédictions qui con- cernent le Messie, deux questions se pré- sentent : l'une qui touche à la composi- tion des prophéties , à l'inspiration et aux intentions des prophètes , et l'autre à leur accomplissement. Selon M. Salvador, les prédictions annonçant un libérateur, un sauveur, une ère de salut et de gloire , n'ont d'autre but que de spécifier et d'ex- pliquer l'avenir du peuple juif. Ce 3Iessie, cet envoyé qui doit sauver le peuple, qui doit tantôt souffrir, tantôt être glorifié , c'est le peuple juif lui-même châtié ou récompensé selon ses mérites ou ses crimes. Ici, comme on voit, s'ouvre à l'exégèse le champ des explications les plus variées. Tantôt i la Judée ou Jéru- salem , dépeinte sous la forme d'une vierge, et fécondée par l'intelligence ou par l'esprit, promet d'enfanter après de longues amertumes, de violentes dou- leurs, un peuple juste, un Fils puissant et glorieux, destiné un jour à servir d'é- tendard et de moyen d'alliance à toutes les nations de la terre ; i tantôt » la môme personnification nationale, l'homme de droiture livré en victime aux plus amèrcs douleurs, et déchiré par ses propres en- fans , aurait ses membres dispersés ea tous lieux , deviendrait la risée du monde entier ; sa robe toute sanglante serait mise en lambeaux, sa couronne de gloire se changerait en déshonneur, et on le ver- rait jeté , comme un mort , dans la pous- sière et dans la fosse, mais pour revenir de nouveau à la lumière, pour ressusciter plus jeune et plus brillant, parce qu'il ne convient ni à la penstîe qui a présidô ù sa création, ni à l'intérêt des races hu- maines de le laisser mourir. > L'auteur cite à l'appui un certain nombre de textes qjii peuvent se plier ù celte supposiiiou, sans se mettre en peine s'il en est d'autres et ass(V. nombreux qui deviennent abso- luiueul inintelligibles, rsousnoushornous à rappeler ccu.\ qui reprcscntcnt le Messie
11
.lÉSUS-CHRlST ET SA DOCTRINE.
comme souffrant sans l'avoir mérité , souffrant non pour lui qui est juste, Fils de Dieu, mais pour les pécheurs; mis h mort pour son peuple et par son peuple; ceux encore où il est dit que le Messie s'offre en sacrifice de lui-mrme, libre- ment, jHircc ijuUL ia k'duIu. — ODicu! les holocaustes et les ^'ic tint es ne vous ont j)(2s t'it' (/gn'tiblcs , (dois j\n dit : Je viens. Ksl-ce là le type d'un peuple cliAlié pour :>es crimes?... Mais pour ne point s'arr^;- ter à des citations qu'il serait facile de multiplier, que devient cette attente uni- verselle d'un libérateur, d'un 3Iessie, que M. Salvador reconnaît lui-môme, et qui entre dans la plus intime constitution de riiébraisme ? ISulle discussion là-dessus. Youlez-vous savoir ce que devient le Messie dans Topinion de M. Silvador? — i Le Messie, en hébreu Mochiarch , g\\ grec Christos , signifie l'homme frotté, oint, parfum.é, ou, comme on dirait au- jourd'hui , riiomme habillé, équipé pour marcher à la tête des assemblées reli- gieuses ou guerrières. > Quoi qu'il en puisse ùtre , il n'en est pas moins vrai que le îMessie frotic _, oint ou cqiiipc , comme vous l'entendrez , était l'objet de l'attente universelle des juifs, qu'ils étaient d'ac- cord à fixer sa venue vers l'époque de la naissance de Jésus-Christ, qu'aujourd'hui môme une portion assez considérable de juifs, ne pouvant autrement expliquer leurs livres sacrés, sont contraints d'ad- mettre que le iNIessieest déjà venu, quoi- qu'il ne se soit pas encore manifesté; tandis que tous les autres, tous, sans ex- ception (sauf M. Salvador), l'attendent encore; enfin, qu'en aucun temps, aucun juil d'aucune secte, ni pharisien, ni sad- ducéen, ni essénien , ni hérodien, n'a ja- mais cru voir dans le Messie la person- nihcation du peuple juif ( toujours à l'exception de M. Salvador ).
Chose singulière ! nous allons voir cette interpr«'lali(>n attaquée et fort ébranlé»; par l'auteur lui-même, en traitant la se- conde question relative à l'accomplisse- ment des prophéties dans la personne du Sauveur. Pourcjuoi cl comment en effet l'Évangile ofire-l-il tant do traits de con- formité avec les anciens oracles; confor- mité tellement littérale, qu'on pourrait «louter (juel(|uefois , selon l'expression d'un l'crc , bi tcrUius d ciili e les prophC
tes ne sont pas plutôt des évangélistes ? M. Salvador ne trouve rien de mieux que de répéter ce qu'ont été forcés de dire tous les adversaires du Christianisme , et de se rejeter dans le système d'un parti pris d'avance, d'une détermination arrêtée entre Jésus et ses disciples, i On juge soudain, dit-il, toute la portée de cette détermination des historiens de Jésus, qui s'étend sur les questions de doctrine comme sur les points de fait , et qui les excitait à réaliser matériellement en sa personne toutes les images et toutes les expressions de la poésie sacrée hébraï- que. On assiste, en quelque sorte, avec eux au développement du principe pro- clamé en ces temps par le maître : // faut que toutes les cJioses écrites dans la loi de Moïse, écrites dans les prophètes , écrites dans les chants de David, se trou- vent accomplies en jnoi. » Mais pour con- cevoir ce principe proclamé h priori et cette résolution d'exprimer dans toute sa vie, dans les plus cruelles souffrances et dans la mort, tout cequi estécrit^ il faut bien admettre, de la part des apôtres et de leur maître, et encore de la part de toute la nation juive, la conviction que; l'accomplissement des prophéties par le Christ était une condition de première nécessité; que le signe auquel on devait reconnaître 1'^ IMessie consistait en cette ressemblance parfaite avec le divin exem- plaire tracé depuis plusieurs siècles, que par conséquent son premier caractère était d'être, d'avoir sa personnalité pro- pre bien réelle, et nullement de se con- fondre avec je ne sais quelle personnifi- cation vague du peuple juif.
La discussion des miracles n'offrant rien de neuf, étant au contraire loin de reproduire dans toute leur force les ob- jections faites et résolues depuis long- temps, nous ne croyons pas devoir nous y arrêter.
Les prophéties et les miracles ainsi éliminés, nous arrivons à l'examen des causes naturelles qui ont favorisé la fon- dation du Christianisme. >ous ne pré- tendons point passer en revue toutes les raisons apportées par M. Salvador, qui ne pèche pas assurément par le nombre et la complication de ses moyens oratoi- res. M)ns (leinariderons donr, la periuis- nc mentionner que celles qui
1 res. i\oi - I :3ion (le
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
nous sembleront plus remarquables, ou par quelque apparence de fondement , ou par le mérite de la nouveauté.
Première cause. — Uétat du monde a l'époque de la naissance de J.-C. Nous avons dit un mot de ce système familier aux adversaires, et le plus fort argument qu'ils puissent employer parce qu'il a un côté vrai. Il consiste à dire que les peu- ples attendaient ; que tout dans le monde, hommes et choses, événemens et doc- trine, tout avait été préparé pour un grand changement religieux et social. ]Vousreconnaissonscesprémisses,etnous en donnons la raison. Vous, vous ne pou- vez les expliquer, vous ne faites que les admettre... Je me trompe ; vous concluez hardiment de cq concours extraordinaire de circonstances (expressions de M. Sal- vador) qu'il n'y arien d'extraordinaire dans l'établissement du Christianisme. C'est là le plus grand effort de votre lo- gique. Il est inutile d'observer que cette preuve tout extérieure n'effleure même pas et laisse subsister en leur entier les caractères de divinité que la religion du Cbrist tire de son propre sein. Qu'on veuille bien le remarquer, car l'objection tirée de Télat du monde est fort en vogue aujourd'hui. C'est là un larcin de plus que commettent nos adversaires ; c'est une arme qu'ils voudraient nous dérober pour la tourner contre nous, et qui s'é- brèche entre leurs mains chaque lois qu'ils tentent de s'en servir.
Deuxième cause. — L'adresse du jeune niailrc de Nazareth (nous demandons pardon d'employer le style de M. Salva- dor), et surtout sa conduite à l'égard de saint Jean-Baptiste, qu'il parvint à sup- planter. Les rapports entre notre Sei- gneur et saint Jean deviennent sous la plume de IM. Salvador le canevas d'un vrai roman; c'est une suite d'accords, de refrodisseniens , de conditions , de scis- sions qu'il a trouvés quelque part sans doute ailleurs que dans rÉvangiie, et dont nous n'avons pas à nous occuper.
Troisième cause. — Les stipulations intervenues entre le maître et les apôtres , que M. Salvador trouve curieuses, et qui le sont fort, entendues en son sens. Ces stipulations existent , en elïet , cl nous les trouvons clairement expiiuiécs à la lin du xi\' chapitre de saint Mathieu , lorsque
saint Pierre disant au Sauveur: Foilà que nous a^ojis tout quitté et que nous vous avons suivi; quoi donc nous en reviendra- ^^7.'' Il entendit celte sublime promesse qu'il n'est pas besoin de rappeler. Écou- tons le curieux commentaire de M. Sal- vador : i Quelque pauvres qu'eussent été jusque-là les apôtres, et malgré leur amour envers leur maître, Pierre fut sou- vent l'organe de ses collègues pour faire expliquer Jésus en termes précis sur la part qui reviendrait à chacun d'eux delà grandeur que sa propre personne se ré- servait. Ils voulurent être assurés des biens réels qui, indépendamment de l'é- ternité promise à leur avenir, serviraient à les dédommager de l'abandon complet de leur famille et de leur profession , auxquels ils s'étaient résignés à sa voix , et de tous les dangers qui devaient en être la suite. La réponse de Jésus... con- siste à leur déclarer et à leur promettre toutes ces choses :
i Ils recevraient le centuple, en maisons y enchanips et en parenté^ de ce qui avait été en leur possession ;
« Dans le royaume de la résurrection prochaine et de choix... ils obtiendraient douze trônes pour présider aux douze tribus du nouvel Israël, qui verrait Jésus assis sur un trône particulier comme sou- verain prince;
« Enfin, ils auraient un droit absolu , dans riniervalle, aiouic sorte de secours, à l'exemple du l'ils de Marie lui-même , qui vivait des libéralités dues à plusieurs femmes guéries par sa puissance de leurs vices ou de leurs maux. »
Nous croyons pouvoir, sans compro- mettre notre cause, laisser subsister ce chef dans toute sa puissance et loule sa séduction. Le second n'est peul-ôlre pas bien compris de nos lecteurs, et nous aurons occasion d'y revenir en traitant un système de M. Salvador, ou plutôt une tentative de réhabilitation en faveur d'une des plus aiUMcnnes hérésies con- nues. Reste donc le premier motif, qui n'est pas le moins curieux, puisqu'il con- siste, selon notre auteur, à promettre aux apôtres, dès celle vie (/// tcmpore //0(% (l'cjprès le texte de saint Marc \ cent pour un de tout ce qu'ils avaient quitté , maisons, champs, etc. , sans oublier pro- bablement barques cl iilcli:. Si les apo-
46
Ji:SLS-CIIRIST ET SA DOCTRINE.
1res certes rnb^ricUrcnt celle slipulalion (l'une maiiiùre aussi lilU-rale el aussi nialériolk" (jue ^1. Salvador, ils (lurent iMrebien délromin's par la suite et d'au- tant moins eui|)iess(5s à verser leur san^' poui un nKTÎIrc (jui les avait si cruelle- nient abusc^s.
(^^uatrit'ine cause. — J^spril de prosély- tisme cl de coïKfiu'le. iSousne suivons pas toujours le intime ordre que M. Salvador, cc! (jui ne peut nuire à la force de sesar- gumens. — 11 a un ciiapitre exprès , con- sacr(^ au prosiM) iisme de la religion chré- tienne, ('et esprit existe effet au sein de l'Église calliolique , et plus fort , plus ac- IK que partout .lilieurs; il est jusqu'à un certain point le j>rincipe de sa force , mais bien plus encore le résultat de son institution divine. Tout cela est viai ; mais vouloir matérialiser encore ce prin- cipe, le changer eniin esprit de conquête cupide et cruel, le comparer à l'esprit de mahomélisme, ce serait sans doule dépasser les bornes ; c'est pourtant ce qu'entreprend M. Salvador, et en termes assez énergi(|ues (I): < Quelle que soit, dit-il, la renommée justement acquise au Fils de Marie , il y a plusieurs distinc- tions importantes à émettre sur ce sujet. Ceux-là cèdent en par tic à une illusion qui, pour lui donner encore plus d'éclat , se plaisent à l'opposeravecune ferveur trop exclusive à la sc^H-rité (va-), non moins fa- meuse du prophète de l'Arabie, ou de leur prédécesseur commun (.)/oi'.ît',ro//////Ci'Of/.v devinez)... Moïse ordonna tropsouventà l'épée de se montrer impitoyable! {fJt Ma- homet aussi, n'est-ce pas^'') Mais dans l'at- tente absolue (lu royaume deseconde vie, qui occupait to»ite la pensée de Jésus, des conséquences aussi terribles se manifestè- rent clairement à %e^yQnx,desronséquen- I es plus terribles peut-être, hcdwsti de leur caractère moral et de la direction fatale (ju'ellesonl si long-lemps imprimée à son É/^lisp. Pourtant, loin d'hésiler à leur as- pect, il se liAta do les accueillir, de les développer et de leur donner une e^xpres- .\ion qui n'a rien a rencontrer de plus fort dans l'éloquence de Mahomel tN l'IJl- SO>>E. > Est-ce assez clair?... Mais grand Dieu ! de quoi s'a.;it-il donc?... U s'agit d'un texte de saint Mathieu. « INe croyez
(l)T. I,p.liUU.
pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, s'écrie le nouveau maître; j'ai apporté l'épée; je suis venu mettre le feu sur la terre, el tout mon désir est qu'il s'allume, etc.. > Ajoutez cette parabole d'un roi qui, avant de livrer bataille, a
besoin de compter sur ses guerriers /
< Ce sont des guerriers véritables qu'il se propose de former! s'écrie M. Salvador, des guerriers qui , étant appelés à con- quérir le royaume prochain (Quel
royaume , encore une fois?) le royaume prochain de la résurrection des morts , doiventregarder d'un œil indifférent tou- tes les conditions favorablesou contraires de l'existence actuelle ; ce sont des guer- riers enfin, réduits à l'état des athlètes, qui se présentaient nus pour le combat... » Tout s'explique enlin, et nous respirons. Vous voyez que M. Salvador n'est pas aussi méchant qu'il le paraît. Il parle bien quelque part des exemples célèbres d'inclémence et de barbarie que le Chris- tianisme a eu si souvent l'occasion d'of- frir à V univers ; mais il faut savoir passer quelque chose, et ce n'est pas trop pour un juif.
Cinquième cause. — Le dogme nou- veau . — En général , M. Salvador entend nos dogmes de la plus étrange facjon ; il croit que celui de la sainte Trinité atta- que l'unité de Dieu • l'incarnation pareil- lement lui semble être Vassociation d'un Dieu nouveau au Dieu ancien; la créa- tion (qui le croirait), selon le sens des Pères, revient au système du dualisme absolu, t Si Dieu a tiré la matière du néant, il fallait que le néant existât de concert avec Dieu , ce qui donne tou- jours deux j)rincipes (1). i
En effet, le principe être et le principe non-étre.
^lais il est un nouveau dogme que M. Salvador s'attache surtout à mettre en lumière, comme renfermant le principe de la puissance du lils de Marie et l'expli- cation complète de ses succès. Ce nou- veau dogme est celui de la résurrection des morts, qui d'abord n'est pas si ;^oa- ixv/zi^ puisque, d'après le litre d'un cha- pitre de notre auteur, il constitue le dernier terme du mariage des croyances orientales avec les telles sacrés des Juifs.
(1)1. ll,p. liMi
JÉSUS-CHRTST ET SA DOCTRINE.
47
Quoi qu'il en soit, tout le secret des triomphes de Jésus est dans ce dogme et dans l'usage qu'il en fit.
Ce n'est pas sans répugnance que nous nous voyons réduit à travestir et à pro- faner en quelque manière nos plus sain- tes vérités; mais il faut bien qu'on sache ce que sont et où tendent ces systèmes élevés à si grands frais et dont on fait tant de bruit. Que le lecteur veuille donc poursuivre jusqu'au bout l'examen d'un de ces systèmes, qu'il est impossible de mieux réfuter qu'en les exposant.
Le fils de Marie {pur homme) com- mence donc par se convaincre et par convaincre ses disciples, sans arrière- pensée , de l'existence d'un royaume de gloire et de délices, existant au-delà de celte vie, qui devait être la récompense de leur fidélité et de leur dévouement. Cela fait, nul doute * que sous l'empire absolu d'une croyance si féconde en mo- tifs d'excitation, le premier besoin moral était d'acquérir pour soi-même et de faire acquérir aux autres par l'entraîne- ment le plus généreux une place éter- nelle dans le monde ainsi reconstitué , et que la première manifestation de ce be- soin emportait une puissance jusqu'a- lors inconnue de gloire , de ferveur et de zèle. Cette puissance se personnifiait en Jésus-Christ. > La seule difficulté était d'établir la doctrine ; mais remarquez qu' i elle devait rencontrer les causes les plus immédiates de succès dans les con- victions religieuses répandues de toutes parts et dans l'état de malaise des esprits disposés par avance en faveur de toute inspiration qui, loin de délier pénible- ment le nœud des principaux ennuis de la vie et ses principales diflicultés, se proposerait de le trancher tout-à-coup comme sous le fil d'une épce. > L'auteur exprime ailleurs sa nième pensée en un seul mot plus clair et plus piquant, le charme des contrastes ; c'est tout dire. Le monde, fatigué de voluptés sensuelles, soupirait après les plaisirs de l'Ame ; les intelligences abruties exigeaient une doc- trine pure et élevée ; régoïsmc avait soif de sacrifices; enfin, et pour dernier contraste, cette doctrine «formait une opposition absolue à l'école contempo- raine et dominante des autres interprè- tes de la loi, qui, ulaut minutieusement
renfermés dans les intérêts nationaux et humains, ne demandaient compte que des actions extérieures. ÎSouvel appât tendu à la nation juive, sur laquelle le Christ avait préconçu de s'appuyer pour conquérir le monde (I). >
Le principe de résurrection une fois reconnu , il ne s'agissait que d'en tirer tout le parti possible ; c'est ce qui fut exécuté admirablement. L'ère ou royau- me de la résurrection fut divisé en deux périodes : l'une, qui devait suivre la con- sommation des siècles et le jugement universel (c'est là le dogme chrétien tel que nous le professons encore) ; l'autre, beaucoup plus rapprochée, qui se rap- porte à l'erreur des millénaires, et dont nous avons spécialement à nous occuper. Cette première époque devait être mar- quée, comme on sait, par une première destruction du monde actuel, une res- tauration complète des choses, une ré- surrection partielle des morts, et un avènement glorieux du Christ , qui ré- gnerait avec ses fidèles sur la terre ainsi reconstituée. «Quant au jour précis, à l'heure exacte de ces événemens (circon- stance fort importante , comme on voit), Jésus ne les déclara point, mais il les renferma dans des limites sensibles (2) , » des limites très rapprochées ^ qui ne dé- passeraient point rcxistence de la géné- ration alors vii>antc (3). La destruction de Jérusalem et du temple devaient, en un mol, « précéder de très près la con- sommation des jours d'ici-bas : ils de- vaient servir de signal à la première pé- riode de la création du royaume cé- leste (4). s
La position était nettement tracée; en- core soixante-dix à quatre-vingts ans, nu siècle au plus, et le Christ venait en per- sonne, au milieu de sa gloire, escorté de ses anges et de ses disciples, fonder son royaume visible. Si les promesses s'accomplissaient , tout était dit ; dans le cas contraire, pas de diffictiltt* noti plus. Le fils de Marie n'était qu'un vil subor- neur, un faux jirophète justement chAtié, qui n'avait plus de titre même apparent à la croyance d'un seul disciple, qui ne
(1) T. I . p. 4iOei9uiv.
(2) T. Il, p. 50.
(,->) Ib.
(1) Ib., p. 5o.
18
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRIINE.
méritait pas surtout que, pour se sou- mettre h toutes les riji^ueurs de sa loi . on affronlAt la haine, les mépris du monde, les dOcrels de .\t ron et de ses succes- seurs. Qu'advint-il cependant^ i Après une longue suite d'années et de généra- tions (pas lout-i'i-fait , M. Salvador, mais avant la lin d'une seule génération , de ta gcncration alors vU'anle , comme vous
venez de le dire) Lorsque Tl^^lise eut
épiouvé sous ce rapport les déceptions intérieures et les agitations qui sont une i\Qs clefs historiques du poème révéla- teur de l'apôlre .lean (notez en passant (|ue le système donne une des clefs de l'Apocalypse), lorsqu'il ne fut plus per- mis de compter sur le retour visible et prochain du fils de Marie (pourquoi donc nous parler à'une Longue suite de généra- tions), et qu'une foule de disciples des écoles platoniciennes eurent introduit un spiritualisQie spécial (petite nébulo- sité à laquelle les lecteurs de 31. Salvador sont habitués , mais qui ne fait rien à l'affaire), qu'arriva-t-il enlia .^ Il fallut attacher par adresse ou par <^oie d'auto- rité un autre sens aux convictions du maître et de ses disciples (I). > Voici l'in- stant précis auquel les convictions font place à Vadrcsse et à V autorité ; et il fal- lut beaucoup, certes, d'adresse et d'au" torité pour convaincre tout une société d'hommes doués de raison, que le maître avait été mal compris, qu'il y avait er- reur de date , pour qu'on s'habituât à dire (expression de 31. Salvador) que cetle résurrection et ce royaume si pro- chains devaient è!re retardés jusqu'à la consommation des siècles, et qu'on slia- biiuàt en même temps à monter sur les échafauds, sur les chevalets, sur les bû- chers , à se faire déchirer par les lions trois siècles durant, pour rendre le té- moignage du sang au plus hardi et au plus slupide menteur qui se fût joué de l'humanité.
( )n ne saurait s'imaginer toute la peine que prend 31. Salvador pour é;lablir ce système ; il y revient sans cesse, le déve- loppe, ou plutôt reiiveloi)pe sous tous les nuages qiie peuvent lui fournir son érudition, sa pcns«'e, son style, et ceux- là seuls qui ont lu rouvra;^e peuvent dire
(I) T. Il, p. il.
juscproù vont les ressources de l'auteur en ce genre. Il y a emprunt manifeste aux millénaires, que 31. Salvador nous donne pour les vrais orthodoxes, les seuls qui aient bien compris la doctrine de Jésus. 3Iais c'est encore ici peine per- due : car si M. Salvador se rattache aux millénaires, les millénaires ne veulent pas de 31. Salvador; deux abîmes les sé- parent. Premièreoient, les millénaires plaçaient dans un avenir fort éloigné , et au moins illimité, cette première résur- rection à laquelle 31. Salvador fixe un terme tn's prochain avec tant d'insistance et de bonhomie ; en second lieu, beau- coup de millénaires reconnaissaient la divinité de ISotre Seigneur j ceux qui la niaient, comme Cérinthe, admettaient cependant cnlui une véritable inspiration divine , quelque chose de surhumain. Or, cela suffisait pour donner à leur opinion une couleur de vraisemblance qui man- que à l'opinion de 31. Salvador, d'après laquelle le fi!s de 3larie et ses disciples
ne sont plus disons le mot, que de
vrais fous, et toute l'Eglise chrétienne qu'un vaste Bedlam. Ôr, soyons juste, 31. Salvador se respecte assez pour ne pas dire cela.
Avant d'aller plus loin, nous signale- rons une tactique de nos adversaires. On a son système; pour l'étayer, il faut des preuves ; pour en trouver, on se lance en des dissertations à perte de vue. Or. de même qu'il est extrêmement difficile, impossible de trouver une seule bonne raison, une preuve péremptoire en fa- veur d'un système faux et absurde ; de même aussi rien n'est plus facile que de ramasser un bon nombre de ces demi- raisons, de ces quasi-preuves qui ne prou- vent rien, sans doute, mais qui ne lais- sent pas que d'embrouiller la question et d'embarrasser les esprits peu défians ou peu éclairés. C'est à (pioi l'on s'arrête, et c'est faire preuve d'habileté, puisque c'est là le seul moyen de prolonger la discussion; on prend donc ses positions, on pousse un argument, et au moment où le côté faible se laisse apercevoir on passe à un autre, et ainsi indéfiniment. La première hypothèse ne vous va-t-elle pas? prenez la seconde ; en cas de refus, voici la troisième, plus insoutenable que les autres. Ou accumule ainsi preuve sur
JÉSUS-CHRIST ET SA DOCTRINE.
49
preuve, on parcourt tous les domaines de la pensée, physique, métaphysique, histoire. Puis vient la récapitulation ; on compte au lieu de peser, et l'on triom- phe d'avoir accablé l'adversaire sous une multitude de démonstrations qui, pour dire vrai, valent autant l'une que l'autre.
Nous allons voir cette tactique mise en œuvre par M. Salvador dans la disserta- lion consacrée à la Passion du Sauveur, dissertation que nous ne pouvons laisser décote, malgré la longueur de cet ar- ticle.
D'abord il est impossible de bien ex- pliquer la Passion et la mort du Christ si Ton ne les considère comme le résultai d'un plan conçu long-temps à l'avance, et suivi par Jésus avec une persévérance qui ne se démentit jamais. « Telle eit la première des causes qui ont présidé à sa mort ; c'est sa volonté de mourir prove- nant d'un ordre de convictions et d'en- thousiasme conforme aux idées de l'épo- que où il vivait , et conforme à l'interpré- tation orientale des livres sacrés des Juifs poussée à ses dernières limites. Si ce n'était celte volonté absolue, toute sa
doctrine serait revendiquée, etc. (1) >
Si l'on veut bien y faire attention, ce n'est là que le dogme chrétien de la ré- demption, métamorphosé en une théorie tout humaine et philosophique; mais.
loin de gagner au
change, nous avons
une absurdité à la place d'un mystère; car (pour abréger), d'après M. Salvador lui-même , la mort du Christ ne servait de rien si elle n'était suivie de son se- cond avènement visible, glorieux et très prochain, sans lequel l'établissement chrétien croulait par la base.
Telle est donc La j)/-emicre des causes de la Passion. Passons aux causes secon- des : la Passion avait pour but de repré- senter plusieurs choses , deux au moins. Premièrement, elle représentait //^/ ^/oc- trine nouvelle qui trouve en elle < sa for- me la plus extérieure, la plus sensible, la plus historique en apparence Tou- tes les croyances du Christianisme pri- mitif y sont représentées en caractères ineffaçables, de sorte que si le temps et la ncccssitc ont concouru à changer ou àmodider sa vraie wixiWYG ^ jamais lliis-
(I) T. II, i>. 9«.
toire ne s'est vue exposée à son égard à perdre les traces de son origine. Le ta- bleau vivant qu'il a laissé de lui-même offrait un moyen imprescriptible pour en revenir à l'exactitude précise des faits (1). » Acceptons cel hommage rendu à la véracité de Phistoire, mais ne lui donnons pas plus de valeur qu'il n'en a réellement; n'attendons pas surtout
qu'un seul fait soit précisé un seul,
et nous en aurions grand besoin; car nous apprenons plus bas qu' < on s'abu- serait étrangement si l'on allait croire que les tableaux évangéliques relatifs à la Passion du fils de Marie soient l'ex- pression naïve des faits accomplis, la description spontanée d'une catastrophe actuelle; ils ont pour objet arrêté (et c'est ici le deuxième symbolisme de la Passion de Jésus-Christ) de réaliser sur un nouveau plan les tableaux d'une autre Passion qui frappe avec évidence tous les yeux de la Passion longue, féconde en avertissemens et terrible du peuple hébreu personnifié , de la Judée, de Jéru- salem, dont les malheurs présens et à venir avaient excité tant de fois la verve et les lamentations des prophètes (2). »
Je pense qu'on chercherait vainement parmi les êtres corporels ou intellec- tuels quelque chose de plus pliant, de plus ductile, de plus fusible, de plus élastique, de plus souple et par consé- quent de plus commode que le symbo- lisme j, quand on sait le manipuler avec celte dextérité et cette assurance qui ca- ractérisent un assez bon nombre de phi- losophes contemporains. ^ otis voyez en ce lieu : La Passion d« Notre Seigneur Jé- sus-Christ représente à la fois le Chris- tianisme et le judaïsme, qui pourraient bien avoir quelque sujet (rélonnenient de se retrouver tous deux dans la uu'^me image. Nous ne tenterons pas en ce mo- ment de les accorder entre eux, mais bien de voir comment la dernière opi- nion que nous venons d'exposer s'ac- corde avec elle-uuMue.
En thèse : La Passion de Jésus réalise la. Passion dit peuple héhrcu ; le Juif est personnifié dans le (.lirist. Suivez l'.ip- plication historique : Le peuple juif, en
(1) T. II , p. an.
(2) Ib., p. î)«.
jesus-curtst et sa doctrine.
la personne de Jésus, est reçu par le j)euple juif dans les murs de Jc^rusalem; le peuple juif s'empare du peuple juif au jardin des Oliviers ; le peuple juif fait comparaître le peuple juif par devant le peuple juif: le peuple juif se crache au visage . crie Toile f Vrencz le jicitplcjuif.'
Crucifiez le pcnjtle juif/ On peut al-
lei- i)lus loin encore ; nous nous bornons a mettre sur la voie de cette étrange con- fusion des juges, des témoins, des bour- reaux et de la yiclime.
< Mais ce n'est pas tout, poursuit notre auteur; il faut suivre de plus près la vi- vacité du débat (1). i Le débat s'élance en effet dans une critique longue et embar- rassée de toutes les circonstances de la Passion , où nous ne le suivrons pas. L'Évangile y est convaincu d'avoir trop flatté le portrait de P>late aux dépens du peuple juif, et surtout aux dépens de Harabbas. qui devient, sous la plume de son compatriote, d'abord un homme es- time, puis un personnage d'une influence considérable , un prisonnier dislint^ur , considérable, remarquable, dit L'évangile de IMatthieu {vinclum insignem) (2) ; en- fin un homme de lete et d'action qui aurait excité un soulèvement pour déli- vrer son pays du joug des Romains, un (iuillaurae 'J'ell malheureux, i On a jugé à propos de dépouiller ce Darahbas de son véritable nom , car il s'appelait Jé- sus, fils d'Abbas, ou Bar-Abbas (3), comme le fils de Marie s'appelait Jésus, fils de Joseph ; ou liar-Joseph , comme Pierre s'appelait Simon . fils de Jonas , ou Har-Jone (îj. i> INous ne savons ce que peut faire à la question que liar-Abbas ait ou non porté le nom de Jésus. Ce nom était fort répandu parmi les Juifs, surtout vers les derniers temps, comme le prouve l'histoire de Josèphe , et il sem- blerait même qu'ils ne l'ont pas entière- ment répudié depuis leur dispersion
(1) P. 101.
(2) w m;» cl n<».
J(X) En parlant des maniiscrils de» Efancilos dans lesquels un enlevait déjii au lii.s d'Abbas son nom nropro de JéiUs , Origéoe s exprime aioâi : In mul- Itt exemplaribui non coHliuclur quod Barnbliat clinmJetus direbatur , rt fursilun rertè ut ne lu/mni Jetu contentât alicuiiniquorum.Or\^Qu.,inMalth., xxtii; note de }I,5a(i. (4) P. 107.
parmi les divers peuples dont ils ont été ol)Iif;és d'adopter la langue, comme le prouverait au besoin le noui même de
I\L Siileddor Ce n'est pas notre faute
si le débat tombe sur ce terrain et devient une (juestion de noms. Arrêtons lu tou- tefois.
Un peu plus loin , M. Salvador se de- mande ï pourquoi le fils de Marie, qui , au dir(' de ses annalistes, possédait le don illimité des miracles, et qui ne dé- daignait pas d'y recourir chaque jour, se serait refusé de sa pleine volonté à im- primer à sa parole le degré de force assez efficace pour attirer aux interprétations nouvelles l'esprit et l'Ame de ses conci- toyens? > Ce n'est au fond qu'un miracle de plus qu'on demande. Le Christ, dit- on, n'avait d'autre moyen d'échapper aux mains des Juifs que de les frapper par IW'idence d'un miracle; et voilà pourquoi ils lui en demandaient un,