LES

GRANDES CHRONIQUES

DE

FRANCE

PUBLIÉES

POUR LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIUE DE FRANCE

(Série antérieure à 1789)

PAR

JULES VIARD

TOME HUITIEME

(PHILIPPE III LE HARDI, PHILIPPE IV LE BEL, LOUIS X HUTIN PHILIPPE V LE LONG)

A PARIS

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE 5, QUAI WALAQUAIS

M DCCCC XXXIV

435

Prix :

40 francs

Exercice 1935 1er volume.

(Voir au verso.)

Le Siège social de la Société de l'histoire de France est à Paris, rue des Francs-Bourgeois, 60.

Tordes les publications sont en vente à ta librairie Champion, libraire de la Société, quai Malaquais, n' 5.

VOLUMES RÉCEMMENT PARUS :

Exercice 1932.

4*28. Commentaires sur la Gaule Belgique de Fr. ) Distribué en

de Rabutin, t. I. j février 1933.

429. Grandes Chroniques de France, t. VII. \ .. ._.,„

^ » avril 1933.

430. Annuaire-Bulletin, 1932.

Exercice 1933.

Série postérieure à 1189.

66. Mémoires d'émigration de l'abbé de Fabry.

Série antérieure à 1789.

431. Voyages en France de Fr. de La Rochefou-

cauld, t. I.

432. Annuaire-Bulletin, 1933.

Distribué en mai 1933.

Distribué en mars 1934.

Exercice 1934. Série postérieure à 1189.

67. Les actes du gouvernement révolutionnaire, j Distribué en t. II. J sept. 1934.

Série antérieure à 1189.

433. Sommaire mémorial de Jules Gassot.

434. Annuaire-Bulletin, 1934.

Distribué en déc 1934.

Digitized by the Internet Archive in 2010

http://www.archive.org/details/lesgrandeschroni08viar

LES

GRANDES CHRONIQUES

DE

FRANCE

HF v Ô7524V

LES

GRANDES CHRONIQUES

DE

FRANCE

PUBLIEES

POU H LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCK

(Série antérieure à 1189}

PAR

JULES VIARD

TOME HUITIEME

(PHILIPPE III LE HARDI, PHILIPPE IV LE BEL, LOUIS X HUTIN PHILIPPE V LE LONG)

A PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE 5, QUAI MALAQUAIS

M DCCCC XXXIV

435

EXTRAIT 1>U REGLEMENT.

Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'eu préparer et d'en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commis- saire responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.

Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accom- pagné d'une déclaration du Commissaire responsable, por- tant que le travail lui a paru mériter d'être publié.

Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VIII des Grandes Chroniques de France, préparé par M. Jules Viard, lui a paru digne d'être publié par la Société de l'Histoire de France.

Fait à Paris, le 1er mai 1935.

Signé : L. LEVILLAIN.

Certifié : Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France,

H. COURTE A ULT.

INTKODUCTION

Guillaume de Nangis, qui, à la fin du xme siècle, était l'historiographe officiel de la couronne1, avait à peine achevé sa Vie de saint Louis que Philippe le Hardi s'étei- gnait à son tour. Si, pour retracer la vie du père, il avait pu copieusement puiser dans les travaux de nombreux historiens et biographes, tels que Vincent de Beauvais, Gilon de Reims, Geoffroi de Beaulieu, Primat ; pour le fils, les sources étaient moins abondantes ; son règne fut moins agité, ses vertus furent moins éclatantes ; il n'at- tira pas sur lui les regards de ses contemporains avec autant de force que son prédécesseur. On peut dire de sa personne et de son règne qu'ils furent comme le cré- puscule de la sainte et glorieuse existence qui venait de s'éteindre.

Au reste, de tous les auteurs que nous avons cités, seul Primat prolongea sa vie plusieurs années encore après Philippe le Hardi2; les autres étaient décédés soit avant saint Louis, comme Gilon de Reims et Vincent de Beauvais, soit peu d'années après lui, comme Geoffroi de Beaulieu. Jusqu'à la découverte, par Paul Meyer, du manuscrit de Jean du Vignay, Guillaume de Nangis

1. « Il estoit notable homme ordonné croniqueur de France. » H. -F. Delaborde, La vraie Chronique du religieux de Saint-Denis, dans Bibl. Éc. des chartes, t. LI (1890), p. 98.

2. On pense qu'il vivait encore en 1289 (Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XXIII, p. 5).

II INTRODUCTION

était regardé comme le « premier historien » du règne de Philippe III1. En dehors de ses Gesta Philippi Régis2 et de sa Chronique on n'avait, en effet, pour étudier ce règne que les renseignements recueillis dans de brèves chroniques contemporaines ou composées peu après3, auxquels on devait ajouter ceux que l'on pouvait glaner dans quelques chroniques locales ou étrangères.

La découverte de Paul Meyer non seulement fit sortir de l'ombre un nouvel historien de saint Louis et de Phi- lippe le Hardi, mais révéla encore une des principales sources à laquelle Guillaume de Nangis avait puisé pour composer ses Gesta Ludovici et ses Gesta Philippi Régis. Nous avons déjà indiqué dans le volume précédent4 ce

1. Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, Introduction, p. L.

2. Les éditions des Gesta Philippi III sont celles de Pithou dans les Historiae Francorum scriptores veteres XI. Francfort, 1596, p. 471-504. Duchesne dans ses Historiae Francorum scrip- tores, t. V, p. 516-548. Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 466-538, avec, en face du texte latin, la partie des Grandes Chroniques qui correspond aux années 1270-1285. Enfin, des fragments en ont été publiés par H. Brosien dans les Monu- menta Germaniae historica, Scriptores, t. XXVI, p. 667-674.

3. Telles sont principalement : La Chronique anonyme des rois de France finissant en M CC LXXXVI, dans Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 81 à 102. La partie intéressant le règne de Philippe III commence à la page 91. Les Flores chronicorum de Bernard Gui, dont des extraits sont publiés Ibid., p. 691-734. Le règne de Philippe III va de la page 701 à la page 708. Bernard Gui le nomme « Philippus quartus », car il compte au nombre des rois de ce nom, Philippe, fils de Louis VI, qui, associé au trône, mourut du vivant de son père. La Conti- nuation de Géraud de Frachet. Ibid., p. 3-70 ; ce qui se rapporte au règne de Philippe III est compris dans les pages 5-7. La Rranche des royaus lingnages de Guillaume Guiart. Ibid., t. XXII, p. 173-300. Le règne de Philippe III va de la page 207 à la page 216. Cf. Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi. Introduction, p. in à v.

4. Grandes Chroniques, t. VII, Introduction, p. ix à xm.

INTRODUCTION. III

qu'il avait emprunté à Primat pour composer sa Vie de saint Louis. L'étude attentive et comparée des vies de Philippe le Hardi écrites par ces deux historiographes m. 'tira bien en lumière les parties des Gesta Philippi Régis que Guillaume de Nangis puisa dans Primat. Dans cette étude il ne faudra pas oublier que l'auteur des Gesta fut un contemporain de Philippe III et qu'il put soit avoir vu certains faits, soit les avoir entendu rapporter par des témoins ; on ne devra donc pas rejeter a priori ce qu'il sera le seul à nous faire connaître *.

Si la Vie de saint Louis fut terminée du vivant de son fils et successeur, puisqu'elle lui fut dédiée2, celle de Philippe le Hardi, que Guillaume de Nangis dédia à Philippe le Bel, en même temps que la précédente, fut achevée certainement avant 1297, date de la canonisa- tion de saint Louis3. D'après Hermann Brosien, elle aurait été composée entre 1286 et 1294 4.

Comme nous l'avons dit5, la rédaction des Grandes Chroniques, dans leur première forme, avait donné pour

1. « Pour la vie de Philippe le Hardi, Guillaume de Nangis a beaucoup ajouté au texte de Primat et a disposé de renseigne- ments plus nombreux, dont la source nous est encore inconnue » (Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXIII, p. 3). Cf. Chronique latine de Guillaume de Nangis, éd. H. Géraud, Intro- duction, p. v : « La vie de Philippe III mérite peut-être encore plus de confiance. Ici l'auteur n'avait pas besoin de guide ni de témoignages ; il écrivait ce qui se passait de son temps, autour de lui, et, pour ainsi dire, sous ses yeux. »

2. L. Delisle, Notes sur quelques manuscrits du Musée britan- nique, dans Mémoires de la Société de Vhistoire de Paris et de V Ile- de-France, t. IV, p. 217.

3. L. Delisle, Mémoire sur les ouvrages de Guillaume de Nangis, dans Mémoires de VInstitut. Académie des inscriptions et belles- lettres, t. XXVII, 2e partie, p. 291.

4. Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. XXVI, p. 625.

5. Grandes Chroniques, t. VII, Introduction, p. xvn.

IV INTRODUCTION.

l'histoire de saint Louis simplement la traduction des Gesta Ludovici IX. Pour l'histoire de Philippe le Hardi, elle procède généralement de même, et, ainsi que l'on pourra s'en rendre compte, elle offre « une traduction quelquefois littérale, plus souvent libre1 », des Gesta Philippi Régis. Ainsi que nous l'avons signalé au cours de notre publication, quelques passages du texte latin ont été omis, d'autres ont été développés ; mais, dans l'ensemble, la leçon des Grandes Chroniques est bien le reflet de celle du texte latin. Nous pourrons donc, d'une façon générale, nous servir du texte français pour mettre en parallèle Guillaume de Nangis et Primat. Au reste, la concordance entre les deux auteurs n'existe que de l'année 1270 à l'année 1277, chapitre lxxii de Primat2. A partir de cette date, chacun de leurs ouvrages prend son caractère propre. Si l'on compare, en particulier, les chapitres m à vi, ix à xv, xvn, xxi, xxm et xxiv des Grandes Chroniques aux chapitres l, lu, lui, lvii à lxii, lxiv, lxvi à lxix de Primat, on se rendra compte que Guillaume de Nangis, dans les chapitres qui corres- pondent, a suivi presque littéralement Primat3. Au commencement de ses Gesta Philippi Régis, il l'a beau- coup abrégé. Dans ses chapitres xli à xlix en particu-

1. Bec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. lu.

2. H. Brosien, Wilhelm von Nangis und Primat, dans Neues Archiv, t. IV, p. 453, et A. Molinier, Les sources de Vhistoire de France, t. III, p. 102, 2534.

3. Dans le Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXIII, p. ii, on constate également que l'ouvrage de Primat « offre plus d'un passage qui se lit textuellement dans Guillaume de Nangis ». Ainsi pour la mort d'Isabelle, femme de Thibaut, roi de Navarre (Rec. des hist., t. XX, p. 482). G. de Nangis emploie la même image que Primat, chap. lviii (Ibid., t. XXIII, p. 85), et dit qu'Atropos coupa le fil de sa vie.

INTRODUCTION. v

lier, Primat s'étend sur les derniers moments de saint Louis, sur plusieurs miracles, sur l'avènement de Phi- lippe III ; Guillaume de Nangis a complètement laissé de côté toute cette partie et s'est contenté, pour les dé- buts des Gesta, d'emprunter seulement quelques pas- sages aux chapitres xxxix et xl de son prédécesseur. Si l'on peut signaler encore, au cours de son ouvrage, quelques additions, telles que celles qui correspondent aux chapitres xvi, xx et xxn des Grandes Chroniques, ou quelques omissions1, il n'en est pas moins évident que, jusqu'à l'année 1277, Primat est la source princi- pale dans laquelle Guillaume de Nangis puisa pour écrire ses Gesta Philippi2.

A partir de l'année 1278, les deux historiens conti- nuent à faire le récit des mêmes événements ; mais, dans Guillaume de Nangis, ils sont retracés avec une abon- dance de détails qui n'existe pas dans Primat. On trouve ainsi dans les Gesta Philippi un tableau beaucoup plus complet de l'expédition de Charles d'Anjou en Sicile, de celle de Philippe III en Aragon, de la prise d'Elne, du siège et de la prise de Girone, du passage de l'armée française à travers les Pyrénées, et enfin des derniers jours de Philippe le Hardi. Si Guillaume de Nangis nous expose encore comme Primat le différend qui surgit entre les Frères Prêcheurs et l'abbaye de Saint-Denis

1. Cf. les chapitres lv et lvi de Primat avec les passages de Guillaume de Nangis qui correspondent aux chapitres vu et vin des Grandes Chroniques. On peut également signaler que ce que G. de Nangis dit sur Pierre de la Broce (chapitre xxvi des Grandes Chroniques) est tiré d'une source différente de celle de Primat.

2. Voir dans Neues Archiv, t. IV, p. 448-452, les points de res- semblance entre Primat et les Gesta Philippi que Brosien fait res- sortir.

VI INTRODUCTION.

au sujet du cœur de Philippe III, il s'arrête et ne donne pas les derniers paragraphes dans lesquels Pri- mat décrit son tombeau et fait connaître sa postérité. Ces paragraphes, au contraire, n'ont pas été négligés par les Grandes Chroniques qui les ont soigneusement transcrits à la fin du dernier chapitre de l'histoire de Philippe III le Hardi1.

Pour écrire ses Gesta Ludovici IX, Guillaume de Nan- gis fit de larges emprunts à la Vita et sancta conversatio piœ mémorise Ludovici Régis de Geoffroi de Beaulieu 2. Dans ses Gesta Philippi III, il ne la négligea pas com- plètement, mais son emprunt est des plus modiques. A. Molinier3 dit qu'il y a reproduit « avec sa négligence habituelle » les chapitres xlv à l, dans lesquels le con- fesseur du saint roi, après avoir annoncé l'arrivée du roi de Sicile devant Tunis, dit comment fut traité le corps de saint Louis après sa mort, et comment ses ossements furent apportés à Saint-Denis. Or, si de ces chapitres nous rapprochons le premier des Gesta Philippi tertii^ qui expose les mêmes faits, nous ne pouvons relever qu'un emprunt évident fait à Geoffroi de Beaulieu, celui des cinq premières lignes de son chapitre xlvii5.

Ceux qu'il fit à Martin de Troppau6 sont plus nom- breux. Hermann Brosien 7 avait déjà relevé un emprunt littéral des Gesta Philippi III à la continuation de Mar-

1. P. 120-122.

2. Voir t. VII, Introduction, p. vi-vn.

3. Les sources de V histoire de France, t. III, p. 117.

4. Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 466-468. Cf. Grandes Chroniques, t. VIII, p. 6.

5. Rec. des hist. Ibid., p. 24.

6. Voir la note déjà donnée sur lui t. VII, Introduction, p. xiv, note 5.

7. Neues Archiv, t. IV, p. 454, note 1.

INTHODUCTION. vil

tin de Troppau1; nous pouvons en relever enconi plu- sinus autres. Ainsi Guillaume de Nangis puisa dans cette œuvre une partie de ce qui concerne le concile de Lyon2. 11 lui emprunte les premières lignes de l'incidence dans laquelle il parle de la capture d'un poisson sem- blable à un lion, ainsi que la fin de cette incidence3 ; ce qui est relatif au soulèvement d'Orvieto contre les Fran- çais4 et à la mort du pape Martin IV5. Enfin, il y copie textuellement le passage sur la mort du pape Jean XXI 6. Maintenant que nous avons passé en revue au moins les principales sources auxquelles puisa Guillaume de Nangis pour composer ses Gesta Philippi III, nous exa- minerons la manière dont les Grandes Chroniques les ont traités. Nous pouvons dire que si généralement elles en donnent la substance, elles ne les traduisent pas tou- jours. Ainsi que nous l'avons relevé au cours de la publi- cation du texte, souvent elles suppriment des phrases

1. Cf. Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 516. Grandes Chroniques, t. VIII, p. 83, et Monumenta Germaniae historica, t. XXII, p. 478. L. Weiland (Ibid., p. 395), dans l'étude qui précède son édition de Martin de Troppau, avait déjà signalé, parmi ceux qui lui firent des emprunts, « Guillelmus de Nangiaco et in Chronico et in Gestis Philippi III Régis ».

2. Rec. des hist:, t. XX, p. 494. Monumenta Germaniae, t. XXII, p. 441. Grandes Chroniques, t. VIII, p. 47-49.

3. Depuis « Anno Domini M CC LXXXII » jusqu'à « Solemnis inquisitio ». Rec. des hist., t. XX, p. 520. Monumenta Germa- niae, t. XXII, p. 477 et 478, lignes 15-24 et 29-31. Les Grandes Chroniques ne donnent qu'une partie de cette incidence.

4. Rec. des hist., t. XX, p. 516. Monumenta Germaniae, t. XXII, p. 477, lignes 28-35. Les Grandes Chroniques, p. 81-82, l'ont omis.

5. Rec. des hist, t. XX, p. 526-528. Monumenta Germaniae, t. XXII, p. 481, lignes 29-35. Grandes Chroniques, p. 102.

6. Rec. des hist., t. XX, p. 510. Monumenta Germaniae, t. XXII, p. 443. Grandes Chroniques, p. 75.

VIII INTRODUCTION.

ou des passages, ou au contraire développent et ampli- fient le récit de Guillaume de Nangis. Sur les quarante- cinq chapitres consacrés à Philippe le Hardi, nous pou- vons en relever seulement douze qui sont la traduction des Gesta, et encore quelquefois traduction très libre l. Dans la plupart des autres, des phrases ou des pas- sages plus ou moins étendus furent supprimés 2 ; dans quelques-uns seulement, le texte de Guillaume de Nan- gis fut amplifié 3.

Pour les règnes de Philippe le Bel et de ses fils, les Grandes Chroniques n'avaient plus à leur disposition des œuvres telles que les Gesta Ludovici IX ou les Gesta Philippi III. Guillaume de Nangis, mort entre le com- mencement de juin et le 22 juillet 1300 4, laissait sa Chronique universelle5, qu'il avait pu pousser jusqu'à l'an 1300, comme le dit son premier continuateur6. Ce fut donc principalement à cet ouvrage et à sa continua- tion que les auteurs des Grandes Chroniques eurent recours pour faire connaître l'histoire du règne de Phi- lippe IV le Bel et de ses fils. Nous disons principalement, car on pourra se rendre compte, en comparant, pour la

1. Ce sont les chapitres iv, vu, x, xi, xm. xvi. xvn, xxvi, xxxix à XLII.

2. Chapitres i à m, v, vi, xxi à xxv, xxvn à xxix, xxxi à xxxvm.

3. Chapitres vm, ix, xn, xx, xlhi à xlv. Dans les chapitres xiv, xv, xvm, xix et xxx, on trouve des parties amplifiées et d'autres supprimées.

4. H. -F. Delaborde, Notes sur Guillaume de Nangis, dans Bibl. Éc. des chartes, t. XLIV (1883), p. 196.

5. Chronique latine de Guillaume de Nangis, éd. H. Géraud, 2 vol. in-8°.

6. « Usque ad annum Domini millesimum trecentesimum inclu- sive » (Chronique latine de Guillaume de Nangis, éd. H. Géraud, t. I, p. 327. Cf. Introduction, p. m).

INTRODUCTION. 12

période comprise dans ce tome VIII, le texte des Grandes Chroniques au texte de Guillaume de Nangis et de ses continuateurs, ainsi qu'au texte de la continuation de Géraud de Frachet, que, tout en les suivant, elles les abrègent ou les développent en certains points1 et y insèrent souvent des chapitres ou des paragraphes tirés d'autres chroniques, ou dans lesquels sont donnés des faits survenus depuis peu, que les auteurs des Grandes Chroniques purent voir, apprendre par des témoins, ou sur lesquels ils eurent des documents2.

La Chronique latine de Guillaume de Nangis est une histoire universelle qui commence à la Création et s'étend jusqu'à l'an 1300. Divers continuateurs appar- tenant à l'abbaye de Saint-Denis, comme Guillaume de Nangis, poussèrent après lui le récit des événements jusqu'à 1340, et, après cette date, le carme Jean de Venette continua cette Chronique jusqu'à l'an 1368 3.

1. Voici les principaux passages dans lesquels les Grandes Chro- niques ont résumé les continuations de Guillaume de Nangis et de Géraud de Frachet : p. 245, le sacre de Clément V ; p. 256, arres- tation des Templiers ; p. 272-273, exécutions des Templiers et de Marguerite Porete ; p. 285, concile de Vienne ; p. 286, couronne- ment d'Henri VII ; chapitres lxx et lxxii ; p. 320-321, temps plu- vieux, etc. Elles les' ont moins souvent amplifiées, comme p. 240- 242, dans une partie du récit de la bataille de Mons-en-Pévèle, et p. 322-325, dans l'exposé de la campagne de Flandre.

2. Ainsi : p. 138, la mention de la mort de deux évêques de Paris ; p. 144, le miracle des Billettes ; p. 200, l'incendie de la rue de l'École-Saint-Germain ; p. 229-233, la bataille du convers et du diable. « Si raconte cesti qui fist ceste cronique qui fu présent quant ledit convers fist foy et serement » (p. 232) ; p. 250, l'émeute qui éclata à Paris en 1306. Le relevé des accusations portées contre les Templiers (p. 274-276) et contre Enguerrand de Mari- gny (p. 308-313) fut certainement fait à l'aide de documents.

3. H. Géraud, Chronique latine de Guillaume de Nangis, t. I, Introduction, p. xyi-xl.

X INTRODUCTION.

Dans la partie antérieure à 1113, Guillaume de Nangis n'ayant donné qu'une copie d'Eusèbe, de saint Jérôme et de Sigebert de Gembloux1, dom Luc d'Achery, son premier éditeur2, ne la publia qu'à partir de cette date. Après l'année 1113, Guillaume de Nangis, tout en pui- sant le récit des événements chez les historiens qui le précédèrent, n'en lit pas moins une œuvre personnelle par la manière de les présenter3. Pour l'époque il vécut, il raconte les faits dont il fut témoin ou qui lui avaient été rapportés ; aussi peut-on dire qu'il est une des principales sources à laquelle on devra recourir pour écrire l'histoire des premières années du règne de Phi- lippe le Bel.

Après la mort de Guillaume de Nangis, les religieux de Saint-Denis, investis de la mission de recueillir et de conserver sous forme d'annales les faits qui se dérou- laient dans le royaume, s'attachèrent à continuer sa Chronique4. Ils le firent régulièrement jusqu'à l'année 1340. Les calamités qui bouleversèrent alors notre pays interrompirent leur œuvre5, que Jean de Venette reprit ensuite. Cette Chronique, écrite en latin, c'est-à-dire dans la langue officielle, devint ainsi comme la base et la

1. H. Géraud, Ibid., Prologue, t. I, p. 1-2.

2. Spicilège, in-4°, t. XI, p. 405 ; in-fol., t. III, p. 1. Le Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 544 à 646, donne la Chronique et ses continuations de 1226 à 1328. H. Géraud la donne avec ses continuations jusqu'en 1368.

3. « Subjungens que ab aliis quidem digesta erant, sed non eodem modo ordinata, composui et alia mei temporis compilavi » (H. Géraud, op. cit., t. I, p. 2).

4. H. Géraud, op. cit., t. I, Introduction, p. xv-xvm.

5. Les continuateurs de Guillaume de Nangis disent que 1340 fut une année de calamités, de misère, de honte et de confusion. « Hoc anno calamitatis et miseriae, ignominiœ et confusionis » (H. Géraud, op. cit., t. II, p. 166).

INTRODUCTION. xi

première forme des Grandes Chroniques destinées, sui- vant l'esprit de saint Louis, leur initiateur, à faire con- naître au grand public ignorant le latin les événements de notre histoire1.

Tout en travaillant à la continuation de la Chronique de Guillaume de Nangis, les religieux de Saint-Denis voulurent également assurer la continuation d'une œuvre analogue qui jouissait alors d'une grande vogue : la Chronique de Géraud de Frachet2. S'ils s'occupèrent de cette Chronique, c'est que Guillaume de Nangis

1. Geoiïroi de Beaulieu (Vita sancti Ludovici, dans Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 15) nous apprend que saint Louis prenait le soin de traduire en français les livres qu'il lisait pour ceux de son entourage qui ignoraient le latin. « Quando stu- debat in libris et aliqui de familiaribus suis erant prsesentes qui litteras ignorabant, quod intelligebat legendo, proprie et optime noverat coram illis transferre in gallicum de latino. »

2. Voir, sur Géraud de Frachet, la note déjà publiée au t. VII, p. xiv, note 8, et surtout : Quetif et Échard, Scriptores ordinis Praedicatorum, p. 259-260. Histoire littéraire de la France, t. XIX, p. 174-176 ; t. XXI, p. 720-721, et t. XXXII, p. 550-567. Molinier, Les sources de Vhistoire de France, t. III, n08 2508 et 2529. Le P. Reichert, Monunienta ordinis Fratrum Praedicato- rum : Fratris Gerardi de Fracheto, O. P. vitse fratrum ordinis Praedicatorum neenon Cronica ordinis ab anno M CC III usque ad M CC LIV. Louvain, 1896, in-8°, et Jean Lemoine, Chronique de Richard Lescot, Introduction, p. xvi et suiv.

Des fragments de la Chronique de Géraud de Frachet et de ses continuations ont été publiés dans Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. X, p. 292 ; t. XXI, p. 1 à 70 ; t. XXIII, p. 178 à 183 ; dans Monumenta Germaniae historica, t. XXVI, p. 588 et 589 ; par le comte Charles de l'Escalopier, dans un petit volume inti- tulé : Notice sur un manuscrit intitulé : « Annales mundi ad an- num 1264 ». Paris, Techener, 1842, in-8° de 30 p. M. Jean Lemoine, dans la Chronique de Richard Lescot, qui, elle-même, n'est « qu'une partie des Continuations de Géraud de Frachet rédi- gées à Saint-Denis », a publié, de la p. 1 79 à la p. 202, la Continua- tion de la Chronique de Géraud de Frachet correspondant aux années 1268-1285.

Ml INTRODUCTION.

l'avait déjà mise à profit tant pour sa Vie de saint Louis que pour sa Chronique universelle l.

Composée, surtout pour la partie antérieure aux pre- mières années du xme siècle, à l'aide de la compilation de Robert d'Auxerre2, dont il donne un résumé avec quelques maigres additions, la Chronique de Géraud de Frachet n'a pas non plus, dans sa dernière partie, de 1211 à 12683, une grande valeur; elle n'offre qu'une courte histoire du xme siècle. Néanmoins, les religieux de Saint-Denis, la possédant et la voyant appréciée par l'historiographe officiel, Guillaume de Nangis, se mirent en peine de la continuer de la même manière que celle de leur confrère. La première continuation de Géraud de Frachet, de 1268 à 1285, fut même effectuée du vivant de Guillaume de Nangis, soit entre 1285 et 1293 4. La partie de la seconde continuation qui s'étend de 1285 à 1300 aurait été rédigée plus tard, peut-être après la mort de Louis X le Hutin 5, et en tout cas serait posté- rieure à la Chronique de Guillaume de Nangis. Ces con- tinuations, qui s'étendent jusqu'au milieu du xive siècle, et dont une notable partie fut rédigée par Richard Les- cot, moine de Saint-Denis, peu avant 1360, sont, dit M. Delisle6, des « œuvres originales d'une réelle valeur et très utiles à étudier pour une critique des récits de

1. Jean Lemoine, Chronique de Richard Lescot, Introduction, p. xxin à xxv.

2. Mort en 1212.

3. La Chronique de Géraud de Frachet s'arrête à 1266 dans une première rédaction ; elle fut continuée dans une seconde jusqu'à 1268 par l'auteur lui-même, qui mourut en 1271 (J. Lemoine, op. cit., Introduction, p. xvn).

4. J. Lemoine, Ibid., p. xxix.

5. J. Lemoine, Ibid., p. xxxiv.

6. Histoire littéraire de la France, t. XXXII, p. 566.

INTRODUCTION. XIII

Guillaume de Nangis et des Grandes Chroniques de France ». Au reste, on se rendra compte, en comparant la partie des Grandes Chroniques comprise dans ce vo- lume à la continuation de Géraud de Frachet, qu'elles l'ont souvent suivi de préférence à la Chronique de Guil- laume de Nangis et à ses continuations1.

Cependant, comme nous l'avons signalé dans les notes2, plusieurs chapitres et paragraphes des Grandes Chroniques ont été tirés d'une autre source. Ainsi le récit de la bataille de Woeringen 3 ; le passage relatif au défi d'Adolphe de Nassau et à la réponse de Philippe le Bel 4 ; enfin, le paragraphe dans lequel les Grandes Chro- niques retracent la campagne d'Henri VII en Italie après son couronnement5 semblent tirés de la même source que celle à laquelle puisèrent la Chronographia

1. Ainsi sont traduits de la Continuation de Géraud de Frachet, plutôt que de la Chronique de Guillaume de Nangis ou de sa conti- nuation, les passages suivants : p. 136 et 137, la prise de Tripoli et la guerre de Sicile ; p. 140, les menaces du sultan contre la ville d'Acre ; p. 144, la mention du mariage de Charles de Valois ; p. 147, les paragraphes relatifs à Jeanne de Blois et à Nicolas IV ; p. 154, le chapitre xi ; p. 158, le paragraphe relatif à Raoul de Grandville ; le chapitre xm ; p. 163 et 164, les paragraphes rela- tifs à l'attaque de Douvres et à Jacques, roi d'Aragon ; p. 165, le paragraphe sur les Écossais ; les chapitres xvn, xxiv, xxvn, xxvm, xxix, xxxiv ; p. 236, le paragraphe relatif au monastère de Poissy ; p. 252, ... à Robert Bruce ; p. 254-255, ... à Dulcin ; p. 257-258, ... à Bertaut de Saint-Denis ; p. 269-270, ... à Boni- face VIII et à l'éclipsé ; p. 278, ... à la révolte de Lyon ; p. 294, ... à la guerre de Lorraine ; p. 296, ... à l'exaction ; p. 338-339, ... à l'hérésie de Matteo Visconti ; p. 349, ... à Louis de Bavière et Frédéric Ier ; p. 356-357, ... à Galeas Visconti et à Philippe de Valois.

2. P. 131, note 2 ; p. 158, note 3 ; p. 266, note 4.

3. P. 131 à 135.

4. P. 158 à 160.

5. P. 266 à 269.

Xiv INTRODUCTION.

regum Francorum, les Anciennes Chroniques de Flandre1 et Istore et croniques de Flandres2. Cela ne surprendra pas, car la Chronographia fut écrite à l'abbaye de Saint- Denis, ainsi que les Grandes Chroniques*, et les Chro- niques de Flandre donnent de ces faits un récit iden- tique à celui de la Chronographia.

Dans le volume précédent4, nous avons déjà fait remarquer qu'en continuant l'œuvre de Primat ses suc- cesseurs avaient abandonné sa méthode. Ils ne se con- tentent plus de traduire un texte latin, mais souvent ils font une œuvre personnelle. Si déjà, pour le règne de Philippe le Bel, les auteurs des Grandes Chroniques montrent plus de personnalité que pour les règnes anté- rieurs, cette personnalité ne fait que s'accentuer dans la suite. Dans les chapitres consacrés à Louis X et à Phi- lippe le Long, ils suivent encore quelquefois Guillaume de Nangis ou Géraud de Frachet, mais ils les traduisent rarement ; souvent ils les résument, ajoutent des faits, tels que les détails qu'ils donnent sur la campagne de Flandre de 1315 5, sur la paix conclue avec la Flandre en 1316 6, sur l'abondante chute de neige qui eut lieu à Paris en 1322 7, ou puisent chez d'autres chroniqueurs. Ainsi la mention du retour des Juifs en 1315 8, qui n'est ni dans la continuation de Guillaume de Nangis, ni

1. Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXII, p. 329-429.

2. Éd. Kervyn de Lettenhove, 2 vol. in-4°, dans la Collection des Chroniques belges.

3. L'abbaye de Saint-Denis était un grand centre de travaux historiques. H. Moranvillé, Chronographia regum Francorum, Avant-Propos, p. xlvi.

4. T. VII, Introduction, p. xix.

5. P. 322-324.

6. P. 330.

7. P. 363.

8. P. 320.

INTRODUCTION. XV

dans celle de Géraud de Frachet, se trouve dans les Flores chronicorum et les Reges Francorum de Bernard Gui1.

Pour le règne de Philippe le Long, ils font de nom- breux emprunts au Memoriale historiarum de Jean de Saint-Victor, tels que : chapitre i, l'avènement du roi2 ; chapitre m, le paragraphe relatif au comte de Nevers3 ; chapitre v, la conclusion de la paix avec le comte de Flandre4. Enfin, les dernières pages du règne de Phi-

1. Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 725. Ber- nard Gui, en 1261 ou 1262, fit profession chez les Dominicains de Limoges en 1280, devint évêque de Lodève en 1324 et mourut le 30 décembre 1331. Il écrivit de nombreux ouvrages, parmi les- quels nous signalerons, comme ayant pu être utilisés par les his- toriographes français, une histoire des papes : Flores chronicorum seu Cathalogus pontificum Romanorum, et des opuscules sur les rois de France : Reges Francorum. Nomina regum Francorum et Arbor généalogie regum Francorum. Des extraits des Flores chro- nicorum et des Reges Francorum, fondus ensemble par leur éditeur Natalis de Wailly, ont été publiés dans le Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 690-734. Voir sur lui et ses ouvrages : Histoire littéraire de la France, t. XXXV, p. 139-232, et L. De- lisle, Notice sur les manuscrits de Rernard Gui, dans Notices et extraits des manuscrits, t. XXVII, 2e partie, p. 169-455.

2. P. 333-335.

3. P. 340-341.

4. P. 350-352. Dans ce chapitre, ils ont un peu abrégé le récit de Jean de Saint-Victor, tout en le suivant ; quelques para- graphes du chapitre vu ont été aussi tirés du Memoriale; cf. p. 360-362. On ne sait rien de la vie de Jean de Paris ou de Saint- Victor. Suivant le P. Lelong (Ribliothèque historique de la France, t. II, p. 166, 16985), il se serait appelé Jean Bouin ou Bovin, serait entré à Saint-Victor en 1327 et mort en 1351 (cf. Rec. des hist. de France, t. XXI, p. 631) ; mais, dit Molinier (Les sources de Vhistoire de France, t. III, p. 193, 2854), ces dates paraissent peu admissibles. On a sous le nom de Jean de Saint- Victor un Memoriale temporum allant de la Création à 1322. Jus- qu'à l'an 1300, l'auteur, qui avait commencé à écrire en 1308, copie la Chronique de Guillaume de Nangis ; mais, après cette date jusqu'en 1322, son travail est brusquement interrompu,

Wl INTRODUCTION.

lippe le Long sont presque entièrement occupées par le récit d'un miracle obtenu par l'intercession de saint Denis en faveur du valet d'un écolier suédois. Ce récit est traduit de la Chronique d'Yves, moine de Saint- Denis, que le Recueil des historiens des Gaules et de la France1 a mis à tort sous le nom du copiste Guillaume Lescot 2.

On peut se rendre ainsi compte qu'à partir du com- mencement du xive siècle les Grandes Chroniques deviennent une œuvre historique de plus en plus origi- nale, dans laquelle on pourra même puiser des renseigne- ments que Ton chercherait vainement ailleurs.

« il devient un auteur original qui a connu personnellement la vérité et qui n'a pas manqué d'indépendance pour la reproduire dans ses récits » {Bec. des hist., t. XXI, p. xiv). Suivant Molinier, son ouvrage constitue l'une des meilleures chroniques du temps. Des fragments en ont été publiés dans Duchesne, Historiae Fran- corum scriptores, t. I, p. 128-133, et les années 1289 à 1322 dans Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 630-676.

1. T. XXI, p. 208.

2. Frère Yves, moine de Saint-Denis, est l'auteur d'une compi- lation historique sur la vie de saint Denis et les miracles obtenus au cours des siècles par son intercession. Cette compilation, qui, outre la vie et les actes du saint, comprend une histoire de France abrégée jusqu'au règne de Philippe V le Long, fut commandée à l'auteur à la requête de Philippe le Bel, par Gilles de Pontoise, abbé de Saint-Denis, et présentée à Philippe le Long en 1317. Des fragments de l'oeuvre de frère Yves ont été publiés par Duchesne : Historiae Francorum scriptores, t. V, p. 287-288, 395, 549. Le Rec. des hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 45, 540 ; t. XXI, p. 202-211. Delisle, dans Bib. Éc. des chartes, t. XXXVIII, p. 466-476. Holder-Egger, Neues Archiv, t. VIII, p. 184-187. Voir sur lui : Darenberg et Renan, Archives des missions, t. I (1850), p. 429-434. Delisle, Notices et extraits des manuscrits, t. XXI, 2e part., p. 349-365, et surtout Hauréau, Histoire litté- raire de la France, t. XXXI, p. 143-151.

LES

GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE

CAPETIENS

PHILIPPE III LE HARDI

1Cl COMMENCENT LES CHAPITRES DE L'iSTOiRE DU ROY PHELIPPE FILZ DE MONSEIGNEUR SAINT LOYS.

Le premier chapitre de l'istoire du roy Phelippe filz de monseigneur saint Loys.

Le secont, comment Gui de Bausoy fu pris des Sar- razins.

Le m, comment le roy de Sezille issi à bataille contre Sarrazins et en occist m"1, sanz les noiez.

Le iy, du chastiau de fust que le roy de France fist faire pour les Sarrazins afamer.

Le y, du roy de Tunes; comment il vint contre François a tout son pooir.

Le vi, de diverses maladies qui avindrent en l'ost des crestiens.

1. Bibl. nat., ras. fr. 2813, fol. 351.

VIII 1

LES GRANDES CHRONIQUES.

Le Ml, de la pais et des trives du roy de France et du roy de Tunes.

Le vin, comment les François se partirent de Tunes et entrèrent en mer, et de la grant tempeste il péri tant de gens et tant de nefs.

Le ix, de Édouart filz au roy d'Angleterre.

Le x, de la mort au roy Thibaut de Navarre.

Le xi, comment le roy de France et son ost se parti de Trapes et comment sa femme mourut.

Le xu, comment Gui de M on fort occist Henri filz au roy d'Alemaigne pour ce qu'il avoit son père occis.

Le xin, comment le roy passa Lombardie.

Le xrv, de la sépulture le saint roy Loys et de son frère le conte de Poitiers, et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellenc, et de madame Ysabel, la femme le roy Phelippe.

Le xv, comment le roy Phelippe, filz saint Loys, fu coronné à Reins.

Le xvi, de la contenance le roy Phelippe et sa ma- nière.

Le xvii, comment le conte de Foys se révéla contre le roy de France.

Le xvïii, de Raoul d'Aucoi qui fu coroné à roy d'Alemaigne.

Le xix, comment le roy Phelippe prist à femme Marie fille le duc de Rreban, et de la mort le roy Henri de Navarre.

Le xx, du couronnement la royne Marie.

Le xxi, de la mort Ferrant d'Espaigne.

Le xxn, de la mort Loys, le premier filz le roy Phe- lippe.

Le xxiii, de la muete que le roy fist pour aler à Sauveterre.

PHILIPPE III LE HARDI. 3

Le xxiv, de Robert d'Artois qui fu envoie en Na- varre de par le roy de France.

Le xxv, comment le conte d'Artois ala parler au roy d'Espaigne.

Le xxvi, comment Pierre de La Broce fu pris et pen- duz.

Le xxvii, du Soudan de Babiloine.

Le xxviii, de la voie que le roy fist au Mont de Marchant.

Le xxix, du fleuve de Saine.

Le xxx, comment ceulz de Sezille se retornerent contre le roy Charles.

Le xxxi, de la venue au roy d'Arragon en Gezille.

Le xxxn, comment Meschines fu assise du roy Charles.

Le xxxm, du poisson semblable au lyon.

Le xxxiv, du secours qui vint de France au roy Charles.

Le xxxv, comment le roy Charles vint à Bordiaux contre le roy d'Arragon.

Le xxxvi, de Guy de Monfort.

Le xxxvn, comment le prince de Salerne fu pris.

Le xxxviii, de ïa mort l'apostoile Martin. Après li fu esleu le pape Honnoré.

Le xxxix, comment le roy Phelippe de France as- sembla moult grant ost pour aler sus le royaume d'Ar- ragon.

Le xl, comment la cité de Genne fu destruite.

Le xli, comment les François passèrent les mon- taignes de Pirene.

Le xlit, comment le roy de France assist Gironne.

Le xlhi, de la mort le roy Pierre d'Arragon la veille de TAssompcion Nostre Dame.

I LES GRANDES CHRONIQUES. [1270]

Le xliv, comment et en quel manière Gironne fu rendue.

LeXLV, du trespassement le roy Phelippe de France.

I.

Le premier chapitre de l'istoire du roy Phelippe filz monseigneur saint Loys*.

Nous avons du bon roy Loys, de loenge digne, ex- posé au miex que nous poons les fais et la grant bonté qui estoit en li si comme il parti de ce siècle ou chastel de Cartage; si est nostre propos de exposer les faiz Phelippe son filz qui estoit digne de honneur et de loenge. Ja soit ce qu'il ne fust pas lettrez, estoit douz et débonnaires envers les prelaz de sainte Église et vers touzceulz qui convoitent le service Nostre Seigneur. Et si comme son père estoit en Auffrique devant la cité de Tunes, a grant ost de nobles hommes et de puissans qui grant propos avoient de bien faire, et de la loy Nostre Seigneur essaucier par les bons exemples qu'il veoient en li, avint qu'il trespassa et que le royaume vint à monseigneur Phelippe son filz à gouverner, en l'an de l'Incarnacion MCCLXX. La nouvelle ala parmi l'ost que le roy estoit mort; si en fu moult troublé le peuple ; mais il n'en faisoit mie trop grant semblant en

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise filii sanctœ mémorise régis Ludoi'ici, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 466-468. Dans ce premier chapitre, les Grandes Chroniques ne donnent pas une traduction littérale du récit de G. de Nangis; elles l'abrègent souvent. Cf. Chro- nique de Primat traduite par Jean du Vignay, ibid., t. XXIII, p. 61, et la lettre de Pierre de Condé du 4 septembre 1270, dans L. d'Acherv, Spicilegium, in-fol., t. III, p. 667.

[1270] PHILIPPE 111 LE HARDI. 5

apert, que ceulz de Tunes ne s'en aperceussent de tel domage qui leur estoit avenu.

1 Si comme il estoient en tel point, il aperçurent la navie au roy de Gezille qui venoit najant a grant force de gent par mer. Si commanda que quant l'en preist terre, que l'en sonnast trompes et buisines et araines, si que son frère le saint roy et les barons en fussent esbaudiz et liez de sa venue. Si comme le roy de Ce- cille prenoit son port, si se merveilla moult pourquoy les genz de l'ost estoient si mat et si pesanz et qu'il ne li firent point belle chiere; car en l'eure qu'il issoit de sa navie, son frère rendi son esperit à Dieu. Si demanda à aucuns que ce pooit estre? et il li fu dit que son frère le roy de France se mouroit et qu'il se hastast tost, et que l'en ne cuidoit pas que il le peust trouver en vie. Quant le roy de Gecille oy la nouvelle, si se pourpensa et adverti que se il faisoit semblant de doleur ne de tristesce, que la compaignie de l'ost s'en porroit trop forment esmaier2 et espoenter et cheoir en désespé- rance; et se les Sarrazins s'en apercevoient, il leur donroit matière d'assaillir. Pour ceste chose, il fist la meilleur chiere et la plus liée que il pot à ceulz qu'il encontra, et vint aussi liéement en l'ost comme s'il alast à unes noces, et se hasta moult de venir à son frère, si le trouva tout chaut, car l'esperit s'en estoit tout maintenant issu. Tout maintenant que il vit son frère deffiné, il se mist à genouz et recommanda l'ame de son frère en depriant à Nostre Seigneur que il eust l'ame de li, et li couvrirent les iex de lermes.

1. Cf. Geoffroi de Beaulieu, Vita sancti Ludovici, chap. xlv, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 24.

2. Esmaier, émouvoir.

6 LES GRANDES CHRONIQUES.

Adonc il se pourpensa que c'est nature de femme que de pleurer; si se dresça et regarda entour li aussi fièrement comme s'il en t'ust à riens. Lors commanda i|iir le corps t'ust apresté et conroié1 et oint de précieux oingnemens*. Ceulz à qui il tu commandé le cuirent et l'appareillierent si comme l'en devoit faire. Quant il fu cuit et conroié, le roy Charles demanda les entrailles3 à monseigneur Phelippe son neveu; si les tist porter comme saintes reliques en Cécile, et les fist mètre en une abbaïe de l'ordre saint Benoit assez près de Pa- lerne4, qui est appel lée Mont roial5. Les ossemens furent mis en i escrin moult bien enbasmé, en riches draps de soie, avec grant foison d'espices souef flai— rans, et furent gardez bien et chierement tant qu'il furent aportez à Saint Denis en France, le bon roy avoit esleu sa sépulture avec les anciens roys de France qui y reposent. Et donna moult de biaux joiaux ou temps qu'il vivoit à l'église de Saint Denis, si comme coronnes d'or et riches aornemens et précieux, et con-

1. Conroié, préparé.

2. Guillaume de Nangis donne des détails plus précis sur la préparation à laquelle on soumit le corps de saint Louis : « Clientes vero aulici et ministri, quibus hoc incumbebat of- ficium, corpus régis membratim dividentes aquae vinique ad- rnixtione tamdiu decoxerunt, quousque ossa pura et candida a carne quasi sponte evelli potuissent. »

3. D'après G. de Nangis, il ne demanda pas seulement les entrailles, mais aussi les chairs qui avaient été séparées des os par la cuisson : « Carnem tamen corporis ejus excoctam et ab ossibus separatam, necnon et intestina ipsius petiit. » Cf. Geoffroi de Beaulieu, op. cit., chap. xlvii; ibid., t. XX, p. 24.

4. Paleme, Palerme (Sicile).

5. Montréal.

[12701 PHILIPPE III LE HARDI.

ferma touz les privilèges que ses devanciers avoient donné à la dite église1.

II.

Comment Gui de Bausoy fupris des Sarrazins2.

Tantost que le service du bon roy fu dit et célébré, le roy de Gezille fist tendre ses trez par devers la mer, loing de l'ost de France par l'espace d'une petite liue :i ; et avoit bien mi milles entre l'ost de France et de Tunes4. Si estoient les Sarrazins coustumiers de chas- cun jour venir paleter en l'ost, et lançoient saietes et javeloz. Les François qui gardoient l'avant garde et deffendoient l'ost que les Sarrazins ne se ferissent en l'ost soudainement, occioient assés des Sarrazins quant il les pooient de près encontrer si comme il couroient deçà ou delà, aucune foiz de costé, aucune foiz devant, aucune foiz en trespassant; et estoient les François moult liez quant il pooient joindre à eulz. Aussi fai- soient les Sarrazins quant il pooient encontrer m ou mi, ou x ou xii dessevrez de la compaignie des autres, il les occioient; mais se il en veissent c ou ce qui venissent à eulz, maintenant il tournassent en fuie.

1. Les Grandes Chroniques ont supprimé la dernière phrase de ce premier chapitre de G. de Nangis, dans laquelle il rap- pelle les principales reliques possédées par l'abbaye de Saint- Denis.

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans fiec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 468-469. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 76.

3. Latin : « quasi per milliare ».

4. La phrase latine est plus claire : « Penetralia vero Sarra- cenorum distabant ab exercitu christiano quasi per quatuor milliaria, versus suam civitatem Tunicii. »

8 LES CRANDES CHRONIQUES.

La manière des Sarrazins est telle qu'il ne t'ont tors que les gens esmouvoir en lançant et en getant jave- loz. Quant il voient que les gens sont touz près de combatre, si tournent en fuie.

Un jour avint que les Sarrazins aprochierent bien près des crestiens et leur lancierent souvent et menu dars et javeloz, et en navrèrent aucuns. Pour ceste chose s'esmurent aucuns nobles chevaliers, si comme Gui de Bausoy et Hue son frère1, et aucuns bons com- bateurs, et se ferirent es Sarrazins, et Sarrazins sail- lirent d'un aguet il estoient muciez; si enclostrent Hue de Bausoy et sa gent. fu le chaple grant d'une part et d'autre, et fu pris Gui de Bausoy et Hue son frère2; mais il firent avant grant occision de Sarrazins et grant mortalité; si ne porent estre rescous3. Car quant la noise fu commenciée et ceulz de l'ost le sorent, si coururent aus armes pour eulz aidier et issirent hors et passèrent les fossés qui estoient entre eulz et les Sarrazins. Soudainement un vent se leva fort et horrible avec grans estorbeillons qui le sablon et la poudre leva contremont en l'air et feri les François

i. Primat donne le nom d'un troisième chevalier, Renaud de Precigny, l'un des chevaliers de l'hôtel de saint Louis cf. Bec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 307).

1. Hugues et Gui de Baucey furent tués au combat du 4 sep- tembre 1270 (cf. infra, chap. m) que Guillaume de Xangis con- fondit sans doute avec un autre combat (Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis, t. VI, p. 301).

3. Les Grandes Chroniques ont omis ici une phrase de G. de Nangis : « Retulerunt enim quidam Sarraceni, pace coraposita. quibus ex nostris ab eis querenlibus si talcs vidissent; respon- derunt quod occisi fuerant et multos prostraverant antequam in- terissent; et unus eorura maxime, qui duobus cruribus abscisis plures occiderat antequam interiret. »

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 9

parmi les iex et les avugloit touz, si que il ne savoient chemin tenir. Quant les Sarrazins virent le vent estre si contraire, si pristrent pelés et autres instruirons, et levèrent le sablon contremont pour miex avugler les François et empeschier; si que à celle journée il ne porent riens faire, ainz retornerent dolenz et corrou- ciez pour ce qu'il ne porent rescourre Hue de Bausoy et ses compaignons.

III.

Comment le roij de Sezille issi à bataille contre les Sar- razins et en occist Illm, sanz les noiezi.

Autre f'oiz, avint entour l'eure de prime que Sarra- zins s'armèrent et vindrent bien près des tentes des François, et commencierent à traire et à lancier en cou- rant amont et aval, en costé et de travers, selon leur usage, pouresmouvoir à combatre; et estoient si grant nombre que à paine les pooit-on nombrer; et cou- vrirent toute la terre de toutes pars, et espandirent partout aussi comme s'il vousissent tout prendre et tout acouveter, et sonnèrent timbres et tabours et déme- nèrent grant noise et grant ton. Par tiex tons et par tiex noises cuidierent espoenter les François. Quant les François virent leurs contenances, si coururent aus

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 470-471. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 75. Les Grandes Chroniques n'ont pas donné la traduction littérale de ce cha- pitre; elles l'ont souvent abrégé. Voir, sur cette victoire rem- portée le 4 septembre, la lettre écrite le même jour par Pierre de Condé au trésorier de Saint-Frambourg de Senlis dans Spi- cilegium, t. III, in-fol., p. 667.

lu LES GRANDES CHRONIQUES.

armes, désira nz de joindre à eulz et de combatre; si issireol hors des tentes et s'espandirent parmi le plain champ. Quant Sarrazins virent tant de bêle gent venir contre eulz si bien armez et si bien atornez, si se doub- lèrent de combatre à genz de si grant vertu; si tour- nèrent en fuie sanz cop ferir. Le roy de Gezile qui (oing estoit logié de l'ost, issi hors de ses herberges et avec li les nobles combateours de sa compaignie, et les suivi de loing en costoiant. Quant il tu près de eulz, si fist semblant de fuir en alant au devant aussi comme se il ne les osast atendre, et fui bien par l'espace d'une mille; et les Sarrazins le commencierent à en- cliacier à coite d'esperon1. Quant le roy ot fui, si fist signe à ses hommes de retourner; et ceulz qui bien l'entendirent retornerent; si enclostrent les Sarrazins et ferirent en eulz aussi comme le lou se fiert entre les brebiz, les glaives es poings et les espées et les coutiaux d'acier. Si en tuèrent tant que la trace en estoit grant parmi les champs, que il sambloit que ce fussent mou- tons qui geussent mors enmi le champ, et crioient et muoient en leurs langages trop horriblement. A ce poindre, furent occis des Sarrazins mm par nombre sanz ceulz qui saillirent en la mer et se naierent. Les autres qui s'enfuirent tresbuschierent es fosses qu'il avoient faites ou sablon et couvertes pour faire cheoir les crestiens et tresbuschier2; ne porent eschiver ne

1. A coite d'esperon, à toute bride.

2. G. de Nangis dit que ces fosses auraient pu être creusées par les Sarrasins, aussi bien pour recueillir les eaux que pour servir de piège aux chrétiens : « Fecerant enim fossas prolun- dissimas in sabulo aui propter aquas hauriendas, ut raoris est apud eos, aut ut nostri, sicut eos insequi contingeret, intus ca- derent improvisi. »

[12701 PHILIPPE III LE HARDI. 11

ne leur en souvenoit pour la grant paour qu'il avoient de mourir; et le sablon et le vent qui les feroit parmi les iex leur tolloit à veoir le chemin qui dévoient tenir. Ainsi se vengierent les crestiens de leurs anemis par le sens et par la cautelle au roy de Gecille.

IV.

Du chastiau de fust que le roy de France fîst faire pour les Sarrazins affamer \

Les Sarrazins de Tunes avoient fichiées leurs tentes et leurs paveillons droit a l'encontre des herberges des François, et estoient2 l'un de l'autre par l'espace de un milles. Si estoient les Sarrazins par devers Tunes. Si estoit entre la cité et les Sarrazins regort de mer et yaues de mer couranz qui s'en aloit en traversant par devers les montaignes, ne ne pooient venir à Tunes sanz passer oultre a navie, car le fleuve estoit large et parfont, pour ce que l'yaue de la mer cheoit dedenz. Et quanqu'il failloit et estoit neccessaire en l'ost aus Sarrazins venoit parmi ce fleuve de la cité de Tunes, si que les Sarrazins n'avoient point de souffroite de viande ne de nulle chose^ Les François s'assamblerent ensemble et pensèrent comment il pourroient empeschier le pas- sage par viande venoit aus Sarrazins, ou du tout tolir, si que les Sarrazins, se il pooient, ne peussent ilec demourer ne tenir siège. Si assamblerent grant foison de bois et de merrien. Quant il fu assemblé, il

1. Guillaume de ÎNangis, Gesla Pliilippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 470-475. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 77.

2. Sous-entendu, éloignés; latin : « distans »,

|| LES GRANDES CHRONIQUES.

tu devisié que l'en feroit 1 chastel de fust grant et large, si qu'il peust estre dedens serjans d'armes preuz et hardii qui bien et viguereusement lançassent et treissenl et jetassent sus les javeloz aus Sarrazins, si qu'il les peust despecier ou tollir la viande qui venoit de Tunes et sus le rivage de la mer. Par dehors es- toient arbalestriers et autres serjans pour delVendre le chastel, et avoient galies toutes prestes pour entrer plus avant en la mer toutes foiz que mestier en seroit. Quant il orent ainsi ordené leur besoigne, le roy Phelippe manda son charpentier qui moult bien se sa- voit entremetre de tel besoigne et li commanda qu'il feist i chastel hastivement. Et cil fist son commande- ment et apresta galies toutes armées et bien appareil- liées, et fist entrer enz bons serjans et hardiz avec grant toison d'avirons, et coururent parmi la mer contre leurs anemis, et pristrent touz les vessiaux qui portoient la viande aus Sarrazins, et aucuns en trebu- chierent et plungierent en la mer. Le chastel eust esté fait et acompli en pou de temps s'il ne fussent acordez ensemble * .

V.

Du roy de Tunes, comment il vint contre François a tout son pooir2.

Si comme le roy de Tunes estoit en tel point, il

1. La phrase latine de Guillaume de Nangis est plus claire : « Castellum autem ligneum, quod similiter ad eos debellandos constructum fuerat, in loco proposito erigi pax intérim corapo- sita non permisit. »

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 13

manda secours et aide aus autres Sarrazins. Si assam- bla roys et amiraux et autres princes qui li vindrent en secours. Quant il ot ainsi assamhlé tant de Sarrazins comme il pot avoir, si se conseilla comment il pour- roit les François destruire ou chacier hors de son pays. Si li fu conseillié qu'il alast sus eulz à bataille rengiée; si les espoenteroit si qu'il s'enfuiroient tantost ne n'oseroient demourer quant il verroient sa puissance. Si se levèrent bien matin et s'armèrent de toutes armes selon leur usage et leur guise, et amenèrent avec eus tout leur pooir et toute leur force à pié et à cheval à bataille rengiée. Quant il aprochierent, il commen- cierent à glatir et à usler à haute voiz et à menacier François en leurs langages, et sonner trompes et bui- sines et autres divers instrumens, et s'eslargirent parmi le champ pour ce que les François cuidassent qu'il fussent sanz nombre et si grant foison qu'il ne peussent à eulz durer; et faisoient trop malement grant samblant qu'il vousissent bataille. Quant ceulz qui gardèrent l'ost virent celle gent venir, si commen- cierent à crier parmi l'ost : « Aus armes, pour la force de Tunes qui vient sur nous. » Tantost coururent François aus armes et les autres nascions qui avec eulz estoient, et vestirent leurs haubers, et lacierent leurs ventailles, et montèrent es chevaux les lances es poings et les escus au col, et pristrent leurs enseignes de diverses coleurs. Le roy de France s'arma, le roy de Gezile, le roy de Navarre, et les dux et les contes et

Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 472-475. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 77-79. Les Grandes Chroniques n'ont pas traduit littéralement ce chapitre et l'ont souvent abrégé.

I I LES GRANDES CHRONIQUES.

les autres barons de l'ost, et issirent de leurs herberges bien et hardiement, et se renièrent parmi le champ, et ordenerent leurs batailles. Si comme il dévoient aler ne ne doubtoient riens fors que les Sarrazins ne s'en- fuissent sanz ferir et sanz lancier, et mistrent les arba- lestriers au devant et les gens de pie, et ordenerent après qui seroit premier et qui secont et qui le tiers, selonc ce qu'il leur sambloit bon et profitable à aler contre leurs anemis. Et pour ce que les Sarrazins ne venissent de costé ou d'autre part aus herberges et aus tentes, il laissierent le conte d'Alençon frère le roy de France avec toute sa gent et le maistre de l'Ospital. L'oritlambe Saint Denis fu contremont drescié, dont sorent certainement François que c'estoit certain signe de combatre à leurs adversaires se il ne fuioient.

Quant les Sarrazins virent l'ost des crestiens si no- blement armez et si richement, si en furent touz es- bahiz, et orent si grant paour qu'il s'enfuirent droit à leurs tentes et à leurs paveillons au plus tost que il porent, ne ne furent onques si hardis qu'il osassent ilec demourer, ainz s'en passèrent outre jusques à la cité de Tunes de tiex en y ot. Quant les François virent ce, si firent crier à ban, de par le roy de France, que nul ne fust si osé qui tendist la main au gaaing, jusques a tant que l'en sauroit le convine et Testât des Sarrazins et qu'il eussent souveraine victoire. Car aucune foiz avoient esté deceuz les crestiens quant il couroient au gaaing; leurs anemis les espioient tant qu'il estoient troussiez, puis leur couroient sus et les occioient à leur volenté.

Le roy de France et les autres barons passèrent tout outre parmi les tentes des Sarrazins et les chacierent

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 15

tant qu'il les embatirent es montaignes. Le roy de France et les autres barons virent les montaignes hautes et périlleuses, si ne vouldrent pas plus aler avant pour les armes pesanset pour le travail des chevaux, et pour aucuns aguezqui pooientestre es repostailles des mon- taignes; si se mistrent au retour1 et s'en vindrent par les tentes as Sarrazins; si fu commandé que qui voul- droit aler au gaaing qu'il y alast. Tantost les gens à pie et les autres assaillirent les paveillons et les tentes et pristrent quanqu'il trouvèrent dedens, buefs et mou- tons, pain et farine, et moult d'autres choses profi- tables. Si trouvèrent des Sarrazins malades et enfermes qui ne pooient fuir aussi comme les autres, si les tuèrent et puis boutèrent le feu dedenz les paveillons ; si ardirent quanqu'il estoit dedenz demouré, neis les Sarrazins qu'il avoient occis furent touz ars. Les Sarra- zins qui fuiz s'en estoient virent le feu en leurs paveil- lons, si furent moult embrasé de courrouz et de ire, meismement pour ce qu'il savoient bien que leurs amis estoient mors et afolez. Quant les crestiens orent tout ars et destruit, si s'en retornerent droit à leurs herberges rengiez et serrez, dolenzde ce qu'il n'avoient point eu de bataille.

1. Ici est omis un épisode de cette bataille rapporté par G. de Nangis : « Dura vero talia agerentur, quidam Sarraceno- rum inter ruinas murorum Carthaginis latitantes, cum vidissent aliquos nostrorura peditum pauperes et nullius nominis gar- ciones inter nostrorum tentoria et Sarracenorum castra incaute discurrere, et lucri cupiditate arraorum fragmina colligentes, irruerunt in eos et aliquos occiderunt. »

16 LES GRANDES CHRONIQUES.

VI.

De diverses maladies qui avindrent en l'ost des cres- tiens ' .

Grant pestilence de maladie commença parmi l'ost des crestiens; les uns avoient dissintere, les autres2 aguez et continuez3, les autres enflez, et les autres mou- rurent de mort soudaine; et les autres qui eschapoient estoient si languereux que a grant paine se pooient il resourdre4 ne aidier. De ceste pestilence se doloient moult les Sarrazins aussi comme les crestiens ou plus, et gisoient comme pourciaux touz pasmez et touz mors en leurs herberges, et les autres mouroient de mort soudaine par la grant corrupcion de l'air. Quant le roy5 vit courre ceste pestilence parmi son ost, il se départi de son ost et se muça en souz terrines6 pour eschiver celle grant pestilence qu'il ne perdist la vie. Les anciens Sarrazins, qui estoient esprouvez en expé- rience, disoient que l'air estoit corrompu des cha-

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 474-477. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 79-81. Ce chapitre n'est pas la traduction littérale du chapitre correspondant de G. de Nangis.

2. Sous-entendu, fièvres.

3. Les autres aguez et continuez n est pas donné par le ms. fr. 17270 de la Bibl. nat. Cf. Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 475.

4. Resourdre, se relever.

5. Le roi de Tunis; latin : « rex Tunarura ».

6. En souz terrines, dans des grottes ; latin : « sub speluncis subterraneis ».

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 17

roignes des chevaux et des gens qui gisoient sus la marine tous corrompuz et touz puanz.

Ainsi comme le roy de Tunes vit celle pestilence et celle grant mortalité de sa gent, et avec ce que cres- tiens en avoient occis une grant partie, si ne sot que faire ne que dire, ne comment il pourroit durer contre si puissant gent. Si se conseilla à sa gent, meismement à ceulz que il cuidoit estre plus sages, et leur requist et demanda qu'il pourroit faire, ne comment il se pourroit délivrer des François qui li avoient son pays gasté et sa gent occise. Si li fu loué et conseillié qu'il mandast au roy de France que volentiers pacifieroit à lui en au- cune manière souffisant, ou par trives ou autrement. Donc prist le roy de Tunes message et li commanda qu'il alast au roy de France et li deist que volentiers il s'acorderoit à lui et aus autres barons. Le message s'en tourna et vint en l'ost, et monstra signes qu'il estoit messagier. Si li fu envoie i chevalier qui bien savoit parler arabic. Si li demanda le chevalier qui il estoit. Le messagier li dist qu'il estoit messagier de par le roy de Tunes et li dist tout son message et qu'il que- roit. Le chevalier le mena à la tente le roy et fîst enten- dant au roy et auS barons qu'il vouloit dire. Le roy de France regarda qu'il ne pourroit pas faire grant profit de demourer en ce pays, meismement pour ce que les Sarrazins ne le vouloient atendre à bataille, et ne finoientde glatir et de abaier aussi comme chiens, et ne faisoient que traveillier sa gent et esmouvoir et puis si s'enfuioient contremont les montaignes. Derechief il regarda que s'il prenoit la cité de Tunes par force, que il convendroit qu'il y laissast aucuns de ses barons et de son peuple grant partie, et que tous ceulz qui vin 2

18 LES GRANDES CHRONIQUES.

demourroient seroient en péril, car il seroient aviron- nez de toutes pars de ses anemis et son ost en seroit moult amenuisié; rneismement que son propos estoit d'aler outre en Surie et de combatre aus Sarrazins que il y trouverait, et de délivrer les anemis1 de la foy cres- tiene. Si tu acordé de tout le plus des barons que la cité fust destruite et les Sarrazins occis, touz ceulz que l'en pourrait trouver, et touz les biens que l'en pour- rait trouver par tout le pays. A ce ne s'acorda pas le roy de Gezille ne le roy de Navarre, ne assez d'autres barons, pour la grant foison des besanz d'or qu'il en dévoient avoir, si comme le menu peuple murmurait2, et que le roy de Gezille ne s'acordoit à la pais fors pour ce qu'il eust son treu que la ville de Tunes li devoit et li avoit détenu à païer de lonctemps3. Ainsi disoit le menu peuple qui ne savoit mie comment l'en devoit exploitier de tel besoigne.

1. Dans le ms. 17270, fol. 319 v°, on a exponctué ne, ce qui donne ainsi amis; latin : « hostes fidei christianae illis in par- tibus expugnare ».

2. Les Grandes Chroniques qui ont beaucoup abrégé la fin de ce chapitre ont omis cette phrase dans laquelle G. de Nan- gis aurait rapporté les idées qui animaient alors l'armée chré- tienne : « Verumtamen simplex militia et vulgi communitas spoliis hostium, ut dicitur, inhiantes, et istam compositionem nullatenus acceptantes, ultum iri in hostes fidei, urbern capi, et funditus dirui utilius et honorabilius judicabant. »

3. Voir, sur le rôle joué par le roi de Sicile en cette circons- tance, la lettre de Pierre de Condé du 9 novembre 1270 [Spici- legium, in-fol., t. III, p. ()67-668).

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 19

VII.

De la pais et des trives du roy de France et du roy de Tunes1.

Moult fu le roy de France en grant pensée en quel manière il s'accorderoit au roy de Tunes. Si li fu con- seillié qu'il preist les trives en manière de pais; si fu en tel manière acordé que le roy de Tunes rendroit et deli verrait touz les despens que le roy de France et ses barons avoient fait en la voie, en fin or pur et net, et que les trives seraient tenues fermement sanz point entrelaissier jusques à x ans. Avec tout ce il fu acordé que tous les marcheans qui par mer passeraient, s'il arrivoient au port de Tunes, ou se vent les y aportoit, ou il trespassoient outre, s'en partiraient franchement sanz riens paier. Car avant ce, les marcheanz estoient en si grant servitute que il leur convenoit laissier la x partie de quanqu'il avoient au port de Tunes. Avec ce, il fu devisé et acordé que le roy de Tunes rendroit le treu au roy de Gezille si comme ses devanciers avoient fait et rendu chascun an sanz faillir.

En la cité de Tunes estoit grant foison de crestiens et avoient leurs églises toutes prestes et édifiées

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 478-479. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 81-82. Voir, sur le traité conclu entre Abou-Abd-Allah-Mohamraed, roi de Tunis, et le roi de France, le Mémoire sur le traité fait entre le roi de Tunis et Philippe le Hardi en 1270, publié par Sylvestre de Sacy dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles- lettres, t. IX, p. 448-477. Il donne le texte arabe du traité conservé aux Archives nationales (Musée, traités, 4) avec sa traduction.

20 LES GRANDES CHRONIQUES.

il assambloient pour faire le service Nostre Seigneur; si comme frères de l'ordre saint Dominique et autres assez; si comme marcheans et pèlerins et trespassans assez; si comme gens s'espandent parmi le monde. Tantost comme le roy de Tunes sot la venue du roy de France, il les fist touz prendre et mettre en prisons vilaines et diverses; et promist le roy de Tunes que tantost il seraient délivrez et demourroient franche- ment ou pays sanz nulle servitute de nulle riens. Les convenances dessus dites furent otroiées et escriptes et jurées et afermées d'une part et d'autre au miex que l'en pot et que l'en sot. Et délivra le roy de Tunes grant masse de fin or en paiant de la somme qui estoit otroié. Adonques lu pais criée parmi l'ost et com- mandé que nul ne feist mal aus Sarrazins sus la vie perdre. Quant la pais fu asseurée, aucuns des Sarra- zins riches hommes vindrent veoir la contenance des François et des autres crestiens, et se merveillierent moult des nobles armes et du noble atour que il avoient, et des richesces qui estoient en l'ost. Si se humilièrent moult et offrirent leurs services et leurs viandes et autres choses se mestier en avoient en l'ost.

Puisque pais fu faite1, le roy de France et les autres barons ne vouldrent plus demourer ; si pristrent con- seil quel part il iraient; si regardèrent qu'il ne pooient pas bien acomplir leur pèlerinage en manière que ce l'ust profit, meismement que leur gent estoit trop foible et touz langourex de maladies qu'il avoient eues de- vant Tunes. Et si estoit le légat mort2 qui les devoit

1. Les articles de la paix furent arrêtés le 30 octobre et le roi de Tunis les approuva le 1er novembre [Spicilegium, t. III, p. 668).

2. Le légat du pape Raoul de Paris ou de Grosparrai, évêque

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 21

adrescier et mener en la Sainte Terre; et especiaument que le roy avoit eu mandement par certains messages, de par monseigneur Symon de Neelle1, garde du royaume de France, et de par messire Mathieu, abbé de Saint Denis en France2, qu'il se hastast et pensast de venir en sa terre; et quant il seroit revertuez et re- confortez et revenuz en santé, si porroit son veu et son pèlerinage acomplir et retorner en la Sainte Terre.

VIII.

Comment les François se partirent de Tunes et entrèrent en mer. Et de la grant tempeste il péri tant de gens et tant de nefs3.

Quant il orent pris conseil ensemble si fu commandé que la navie fust aprestée et que l'en y portast touz les harnois et tout ce que mestier leur avoit4. Dont se

d'Evreux, puis évêque-cardinal d'Albano, était mort devant Tunis le jeudi 7 août. Cf. Grandes Chroniques, t. VII, p. 277, et non le 10 août, comme nous l'avons dit [ibid., note 2), d'après le Trésor de chronologie, col. 1168.

1. Simon, sire de Nesle, qui, en 1234, avait amené de Pro- vence la reine Marguerite, vivait encore au mois de mai 1282, date à laquelle il déposa pour la canonisation de saint Louis (Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis, t. V, p. 127 à 129).

2. Mathieu de Vendôme, qui succéda comme abbé de Saint- Denis à Henri déposé au mois de mai 1257, mourut le 25 sep- tembre 1286 (Lenain de Tillemont, op. cit., t. IV, p. 115; t. V, p. 124-126, et D. Félibien, Hist. de L'abbaye royale de Saint- Denys en France, p. 242-256).

3. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 478-481. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 82-83. Les Grandes Chroniques ont développé le récit de la tempête.

4. L'embarquement commença le mardi 18 novembre, vers

;'•: LES GRANDES CHRONIQUES.

mistrent les maistres notonniers à leurs nefs qui es- toient sur le port de Cartage la royne de France estoit a tout grant foison de nobles dames. Si appa- reillèrent grant toison de nefs et leurs mas et leurs gouvernaux et se desancrerent; le roy Phelippe et le roy Thibaut de Navarre, et messire Alphons conte de Poitiers, et messire Pierre conte d'Alencon, et mes- sire Robert conte d'Artois, l'evesque de Langres1 et plusseurs autres riches hommes entrèrent en mer; si orent bon vent et ne leur fu de rien contraire. Lors commencierent les mariniers à sigler et à nagier a grant force d'avirons. Tant alerent par haute mer qu'il arrivèrent au port de Trapes2 paisiblement sanz nul contraire de mer ne d'autre chose. Quant il furent ar- rivez, si issirent hors des nefs et entrèrent en la cité de Trapes. se reposèrent et atendirent autres na- vies qui estoient demourées au port de Cartage, qui ne fu pas beneureuse de demourer : car quant il furent en haute mer, Neptunus, i des maistres d'enfer, fu en- flé et plain d'orgueil et de desdaing de ce qu'il avoit tant séjourné qu'il n'avoit eu pieça aucune tempeste ne aucun encombrement.

trois heures de l'après-midi : « die martis in octava beati Martini hyemalis circa nonam », et non le 15 comme le dit M. Ch.-V. Langlois, Philippe III le Hardi, p. 50. Il fut ter- miné le mercredi 19 et on leva l'ancre le jeudi 20 au matin [Spicilegium, in-fol., t. III, p. 668. Lettre de Pierre de Condé du 31 janvier 1271, au prieur d'Argenteuil).

1. L'évêque de Langres était alors Gui II (1268 à sa mort en mai 1291 ou 1292).

2. Trapes, Trapani, Sicile. La flotte entra dans ce port le vendredi 21 novembre, et vers minuit le roi de Sicile descen- dit à terre. Le roi et la reine de France débarquèrent le lende- main, samedi 22, vers trois heures du soir, « die sabbati circa nonam » Spicilegium, t. III, p. 668).

[1270] PHILIPPE III LE HARDI. 23

En nier esmut et hasta touz les esperiz de tempeste et leur commanda qu'il se boutassent es nefs et qu'il les leissent souffler si forment qu'il pourroient. Tan- tost le vent se feri es ondes de mer et les commen- cierent à débouter si fort que ce sambloit que ce fussent montaignes qui vousissent monter au ciel. Le temps commença à noircir et oscurcir. Les maistres notonniers virent bien qu'il avoient tempeste; si cou- rurent aus gouvernaux et aus avirons et se commen- cierent à défendre des venz et de la tempeste au miex qu'il porent. Chose qu'il feissent ne leur pot riens ai- dier ne valoir, car les malignes esperiz se boutèrent en manière de torbeillons en leurs nefs; si firent du pis qu'il porent en leur venue; il rompirent les mas et les cordes, et les avirons et les gouvernaux firent voler par pièces en la mer. Les nefs demenoient quelque part qu'il vouloient; aucune foiz les faisoient voler si haut qu'il sambloit qu'il vousissent monter aus nues, et puis les descendoient si aval qu'il sembloit qu'il vousissent descendre en abisme; et en ce des- cendre, la mer entroit en leurs nefs en plusseurs liex et puisoient de toutes pars, et puis les faisoient courre si roidement que lés quartiers et les pièces s'en aloient aval le vent. Les gens qui dedenz estoient perillierent et noierent en depriant à Nostre Seigneur qu'il eust merci et pitié des âmes. Atant ne se tint pas Neptu- nus, ains envoia une partie de sa mesniee au port de Trapes; si rompirent les cordes et les desancrerent, et les firent saillir parmi la mer aussi comme se il jouassent à la pelote, puis les faisoient retourner et hur- ter si roidement aus autres qu'il en faisoient les pièces voler ou il les desrompoient toutes. Une nef y estoit entre les autres qui Porte-joie avoit nom, grant et mer-

M LES GRANDES CHRONIQUES.

veilleuse et fort; les cordes en furent rompues et de- sancrées; si commença à courre parmi la mer aussi comme se ce fust beste sauvage arragiée qui courust sus aus autres; aussi couroit-elle sus les nefs et les boutoit de si grant ravine que elle les faisoit fondre et plungier en la mer, et couroit de costé et de travers, amont et aval aussi comme se deables l'eussent en con- duit. Celle nef Porte-joie avoit esté faite pour le corps le roy de France especiaument. Aucunes autres nefs qui venoient de Tunes estoient assez près du port de Trapes, et vouloient arriver et prendre fions, quant la tempeste les seurprist et les mena aussi roidement comme se ce fust foudre qui descendist du ciel, au port de Tunes droit dont elles estoient parties. Geulz qui dedenz estoient se doubterent moult des Sarrazins de Tunes. Mais le roy commanda qu'il preissent port seu- lement tant que la tempeste fust passée et que l'en leur abandonnast viandes et autres choses dont il se vousissent aidier. En cette tempeste furent mortes en- viron imm personnes, et furent quassées et rompues xviii grans nefs sanz les petites plaines de chevaux et de richesces et d'autres grans garnisons sanz nombre.

IX.

De Edouart fils au roy d'Angleterre*. Edouart2 fîlz au roy d'Angleterre vint au siège de

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 480-483. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 83-84. Flores liis- loriarum, éd. Henry Richards Luard, t. III, p. 19 à 21.

2. Edouard, fils d'Henri III, régna de 1272 à 1307. Sur la

PHILIPPE III LE HARDI. 25

Tunes plus tart que nulz des autres; et estoit ja pais faite quant il vint; si ne volt pas retorner en son pavs devant qu'il eust esté en la terre de Surie et qu'il eust son veu acompli s'il peust. Il s'en passa outre en la Sainte Terre et amena avec lui chevaliers de France qui bien vouloient souffrir paine pour l'amour de Nostre Seigneur. Si arriva devant le port d'Acre, car à autre port ne pooit-il seurement arriver, pour ce que le port1 de Jherusalem et toute la terre de Surie es- toit sourprise et occupée des Sarrazins, fors aucuns chastiaux qui estoient de l'Ospital et du Temple, qui estoient assis sur la rive de la mer en tel manière et si fors qu'il ne doubtoient point l'assaut des Sarrazins, meismement pour les bons combateurs qui estoient de- denz. Si y avoit autres chastiaux plus avant en la terre2 crestiens tornoient à garant quant il ne pooient plus endurer l'assaut des Sarrazins. Ne n'avoit mais en toute Surie que n citez crestiens peussent demourer, la cité d'Acre et la cité de Tyr; le soudan de Babiloine avoit tout conquis par la force des Sarra- zins. Tir est une bonne cité et defensable, et est assise en parfont en la mer, avironnée de toutes pars; et est avec ce de haus murs fermée avec grant foison de grosses tours et de petites enclose, ne ne doubte as- saut de nulle part, ne pierre ne mangonnel, ne nul autre encombrement, mais que ceulz de dedenz aient

croisade d'Edouard en Syrie, voir R. Rohricht, La croisade du prince Edouard d'Angleterre (1270-127H), dans Archives de la Société de l'Orient latin, t. I, p. 617-632, et t. II, p. 407-409.

1. Dans le latin on a mis plus exactement : « totum regnum Hierusalem ».

2. On dit au contraire dans le latin : « alia quœdam castella fortissima maritima », ce qui est plus exact.

26 LES GRANDES CHRONIQUES. [1272]

assez viandes pour eulz soustenir; ne ne pourroit en nulle manière estre prise se ce n'estoit en traïson.

Quant Edouart fu arrivé, ceulz d'Acre alerent en- contre et le reçurent moult honnorablement. Ilec dé- molira et sejorna près d'un an, et deffendi la ville des Sarrazins, tant comme il y fu avec l'aide de ceulz de la ville et de l'Ospital et du Temple, bien et souffisau- ment selon son estât; car il ne fist onques chose de grant renom ne de quoy l'en doie faire mémoire, qu'il ne pooit, a si pou de gens comme il avoit, issir hors des murs a bataille contre les Sarrazins, ne le Soudan, [ne] contre ceulz d'Egipte1. Si comme il sejornoit en Acre, si vint à lui i Haccassis et dist que il vouloit par- ler à lui en secré. Si li fu mené en sa chambre; si tost comme le Haccassis y fu mené, il cacha un coutel en- venimé au plus couvertement qu'il pot et en cuida fé- rir Edouart droit au cuer2; mais Edouart l'apperçut venir; si se traist arrière et fui au cop au plus tost qu'il pot; toute voies fu-il navré au costé3. Sa gent, qui entour li estoient pristrent le Haccassis et li tol- lirent le coutel, et le bâtirent et le trainerent parmi les chevex contremont le planchier en la sale. Si le mistrent en prison vilaine et oscure, et puis retornerent à leur seigneur et demandèrent de quel mort l'en le feroit mourir. Si fu acordé qu'il seroit trainé et puis pendu, mais que l'en li demandast qui l'avoit en- voie. Et il respondi, le Viex de la Montaigne son sei- gneur et son maistre. De celle plaie fu Edouart malade

1. Latin : « contra soldanum Babyloniae, Syriae et .Egypti ».

2. Cet attentat eut lieu le 10 juin 1272.

3. Les phrases suivantes jusqu à : « De celle plaie », ne sont pas dans le texte latin de G. de \angis.

[1272] PHILIPPE III LE HARDI. 27

longuement et respassa et gari a grant paine. Ainsi qu'il estoit en tel point, nouvelles li vindrent que leroy d'Engleterre son père1 estoit trespassé de ce siècle et que les barons d'Angleterre le mandoient pour estre coronné. Il fist aprester sa navie et entra en mer, et vint en Sezille et fu honnoré et receu du roy Charles, et li donna grans dons et li fist grans cortoisies. D'ilecse parti et s'en vint droit en Gascoigne qu'il tenoit adonques en fié du roy de France, et séjourna grant pièce de temps avesques Gascon de Biart- nobles hons et de grant puissance. Puis se mist au chemin et s'en vint en France et fu honnoré de plusseurs barons et de haus homes. Donques se mist au chemin et s'en vint au port de Wissant et passa oultre en son pays. Nostre propos n'est pas de descrire les hystoires des roy d'An- gleterre, nous nous en tairons atant se ce ne sont in- cidences.

X.

De la mort au roy Thibaut sages et bons3. Si comme le roy Phelippe sejornoit en la cité de

Trapes et l'ost se reposoit* pour la grant tempeste qu

1. Henri III, qui mourut au mois de novembre 1272.

2. Gaston VII, vicomte deBéarn. G. de Nangis nous apprend qu'Edouard eut un différend avec lui, mais que Philippe III l'apaisa : « Altercationem aliquantulum habuit. Sed rege Fran- cise Philippo raediante, compromisso lis eorum ad tempus so- pita quievit. »

3. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 482-483. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 84-85.

4. G. de Nangis dit que l'armée se reposa pendant quinze

LES GRANDES CHRONIQUES. [t'270]

avoit eue en mer, le roy Thibaut de Navarre1 acoucha malade au lit de la mort. Après ce que maladie le prist il ne demoura paires que il mourut. De sa mort lu moult esbrechié et amenuisié l'ost de France; si en furent les barons et les autres corrouciez et dolenz, car c'estoit le greigneur membre de l'ost après le roy de France et le plus puissant; et estoit sages hons et donnoit bon conseil, et si estoit large et abandonné de donner à ceulz qui en avoient mestier, et especiau- ment il n'oblioit point les povres. Quant l'àme fu par- tie du corps, il fu commandé que les entrailles fussent mises hors, et qu'il fust cuit et conroié2 de bonnes espices et de tlairans. Les entrailles furent mises en i église, en la ville de Trapes, et le corps fu enbasmé et envelopé et mis en i escrin bien et gentement, et fu gardé avec le corps saint Loys jusques en France; si fu enterré moult honorablement ou chastel de Pro- vins, ou moustier des Frères Meneurs3. La royne Ma- rie4 sa femme, prist si grant doleur en son cuer de la mort son mari et de la mort le saint roy Loys son

jours environ, « quasi per dies quindecim » (cf. Spicilegium, t. III, p. 669).

1. Thibaut V, comte de Champagne, fils de Thibaut IV dit le Grand, lui succéda en 1253; il avait épousé, en 1255, Isabelle, fille de saint Louis, et mourut à Trapani le 4 décembre 1270 [Spicilegium, t. III, p. 669). Cf. d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, t. IV, p. 421.

2. Conroié, garni.

3. Thibaut V aurait été enterré dans le monastère des Cor- delières de Provins et non dans celui des Cordeliers, et son cœur fut déposé dans l'église des Frères Prêcheurs de cette ville (d'Arbois de Jubainville, op. cit., t. IV, p. 423-424).

4. Il faudrait Isabelle; c'est G. de Nangis qui le premier com- mit cette faute; latin : « Uxor autem sua Maria. »

[1271] PHILIPPE III LE HARDI. 29

père1 et de ses autres amis que elle ne vesqui que un pou de temps après, ne n'ot onques puis joie à son cuer. Si comme elle estoit assez près de Marcelle2, la maladie dont elle mourut la prist; si commanda que die l'ust enterrée a Provins delez son seigneur. Le royaume et la contée de Champagne vint à monsei- gneur Henri3, frère du roy Thibaut.

XI.

Comment le roy de France et son ost se parti de Trapes, et comment sa femme la royne mourut11.

Le roy de France sejorna à Trapes tant que son ost fu refrechi et reposé, puis il commanda que son ost fust arouté et qu'il se meissent droit au chemin vers Palerne5, et que le hernois et les autres choses fussent conduites par mer après l'ost. Il n'a d'une cité jusques à l'autre que H jornées. Tantost se mistrent en che-

1. On a dans le latin : « luxit eum (son mari) et mortera pa- tris fratrisque Johannis comitis Nivernensis ».

2. Latin : « prope Marsiliam ». Isabelle mourut le jeudi avant la Saint-Marc, soit, le 23 avril 1271 (Martène et Durand, Thé- saurus novus anecdotorum, t. IV, col. 1762. Cf. d'Arbois de Ju- bainville, op. cit., t. IV, p. 425).

3. Henri III qui succéda à son frère était à la fin de l'an- née 1249; il mourut à Pampelune le 22 juillet 1274 à l'âge de vingt-cinq ans (d'Arbois de Jubainville, op. cit., t. IV, p. 429- 439).

4. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 482-485. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXI II, p. 85 et 86, et la fin de la lettre écrite le 31 janvier 1271 par Pierre de Condé au prieur d'Argenteuil, dans Spicilegium, t. III, p. 669.

5. Palerne, Palerme (Sicile).

30 LES GRANDES CHRONIQUES.

min et firent tant qu'il vindrent à Palerne. La cité de Palerne est le maistre siège de toute la terre de Sezille et la maistre cité; et si dient aucuns que Meschines1 doit estre le maistre chief pour ce que Meschines est plus riche et plus plaine de marcheandises et de gent. liée séjourna le roy xv jours entiers. Après ce, fu com- mandé que l'ost s'arroutast et se meist au chemin droit à Meschines. Tant errèrent et cheminèrent qu'il vindrent à Meschines; si entrèrent ou far2 et passèrent tout oultre a navie, et entrèrent en la terre de Calabre et passèrent tout oultre sanz séjourner, puis entrèrent en la terre de Puille3 et cheminèrent tant qu'il vindrent à une cité qui a non Matrenne4. Si a vint que madame Ysabel, femme le roy, passoit le fleuve qui estoit souz la cité sanz navie; si hurta le cheval sur quoi elle se seoit si forment, que elle tresbucha et chei à terre. Si se defroya et desrompi toute, et si estoit ençainte et toute plaine d'enfant. Quant elle fu dresciée, elle fu portée à une autre cité qui a non Cousence5; et de la doleur et angoisse que elle ot, ala de vie à mort; dont le roy fu moult dolent et courroucié, et touz les barons de France et tous les autres en furent troublez. L'en fist célébrer son service en grant devocion. Après le service, s'acheminèrent et entrèrent en la terre de La- bour, et puis en celle d'Espaigne6, et errèrent tant

1. Meschines, Messine (Sicile).

2. Far, Phare ou détroit de Messine.

3. Puille, Pouille.

4. Matrenne, auj. Martorano, Italie, prov. de Calabre.

5. Cousence, auj. Cosenza, Italie, ch.-l. de la Calabre cité- rieure.

6. Il faut lire : Campaigne; latin : « Campaniae ». Cf. Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 485.

[1271] PHILIPPE III LE HARDI. 31

qu'il vindrent à Rome1. Ilec séjourna i pou de temps et requistrent les apostres et les sains, et puis s'en alerent droit à Viterbe2 la court estoit; mais il n'i avoit point de Apostoile, et estoient les cardinalz en grant descort pour faire Apostoile. Pour ceste chose il furent enclos et enserrez en une sale, et leur dist l'en bien que jamais n'istroient jusques atant que il aroient fait nouvel pape. Le roy Phelippe pria et admonnesta pour Dieu et pour le profist de leurs âmes qu'il feissent hastivement tel pasteur qu'il fust profitable à sainte Eglise gouverner, et baisa chascun en la bouche en remembra nce de pais et de franchise, et qu'il ne meissent en oubli l'amonnestement que il leur avoit dit.

XII.

Comment Gui de Monfort occist Henri le fih au roy d'Alemaigne pour la cause qu'il avoit occis Symon de Monfort conte de Lincestre son père3.

Avant que le roy de France venist à Viterbe, ne qu'il fust en la ville entré, Henri le filz au roy d'Ale- maigne vint en la. cité. Gui de Monfort sot bien sa ve-

1. Ils allèrent à Rome en passant par Ferentino; latin : « per urbeni Ferentini venit Romam ».

2. Cf. la lettre écrite de Viterbe le 14 mars 1271 par Phi- lippe III à Mathieu de Vendôme et à Simon deNesle, dans Spi- cilegium, t. III, p. 670.

3. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 484-485, et Chronique latine, éd. H. Géraud, t. I, p. 241-242. Cf. Chro- nique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 86. Flores historiarum, éd. Luard, t. III, p. 21, 29, 30. Voir aussi sur ce meurtre Ch. Bé- mont, Simon de Mont fort, comte de Leicester, p. 252 à 255.

32 LES GRANDES CHRONIQUES.

nue; si se hasta moult de savoir son repaire et il estoit à hostel, car il estoit en grant pensée comment il le pourroit occire. La cause pourquoy, c'estoit pour ce que Symon de Mont'ort conte de Lincestre père de celui Gui, tu occis en bataille par le conseil de celui Henri. Tant f'u espié de jour et de nuit que Gui le trouva en l'église Saint-Lorent, assez près de son hos- tel. Silecuida chacier hors du moustier, si ne pot pour la presse de la gent. Quant il vit qu'il ne le pourroit avoir, si le feri d'un coutel parmi le cors, et chai à terre du grand cop qu'il li donna, puis le traina hors du moustier. Henri li cria merci jointes mains pour Dieu, qu'il ne l'occeist. Et Gui li respondi : « Tu n'eus pas pitié de mon père ne de mes frères » ; si le feri dere- chief du coutel qu'il tenoit m foiz ou mi, tant qu'il le laissa tout mort. Onques la gent Henri ne furent si osez qu'il s'osassent mouvoir, pour la mesnie Gui qui près estoit pour eulz occirre maintenant. Quant ce fu fait, Gui monta et sa compaignie qui touz estoient près de li recevoir; si s'en ala tout droit au conte Rous1 de Touscane, car il avoit sa fille espousée et devoit tenir toute sa terre après son decés. L'en aporta nouvelles au roy de France de la mort Henri d'Alemaigne, et comment il avoit esté occis; si ot grant despit et des- daing de ce que Gui avoit fait si vilain fait et si vilain murtre en la présence de sa venue, et commanda que s'il venoit à sa court, qu'il fust pris et retenu. Puis souiïri Gui grant pénitence, quar il en fu enchartré en i fort chastel et y demora tant que TApostoile li fist grâce et miséricorde.

1. Rous, Rosso Aldobrandino. Cf. Flores historiarum, éd. Luard, t. III, p. 17.

[1271] PHILIPPE III LE HARDI. 33

XIII.

Comment le roy passa Lombardie1 .

Ne demoura guères que le roy de France se mist au chemin de Viterbe, li et sa gent, et passèrent le mont de Flacon2, et entrèrent en Toscane, et errèrent tant qu'il vindrent à Orbevire3 et montèrent le mont de Bergue4, et passèrent la cité de Florence, et entrèrent es plains de Lombardie et vindrent droit à Bouloigne la Grasse5. Ilec reposèrent une journée, et au bien ma- tin s'en partirent et vindrent tout droit à Gremonne6. trouvèrent les bourgois de la ville si orgueillex et si vilains qu'il ne vouldrent pas livrer hostiex aus cham- bellens le roy pour son propre corps herbergier; ains convint que le roy fust herbergié aux Frères Meneurs. Si leur fu dit et conté des sages hommes qui bien co- gnoissoient le pooir de France, que trop grant follie avoient faite, et que grans maux leur en pourroit ve- nir. Si se repentirent tantost, et vindrent les maistres et les eschevins de la ville au roy Phelippe et li prièrent

1. Guillaume de Xangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 484-487. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 86-87.

2. Latin : « per Montemflasconem ». Montefiascone, Ita- lie, prov. de Rome.

3. Latin : « Urbeveteri ». Orvieto, Italie, prov. de Pérouse.

4. Latin : « Montebargue », auj. Montevarchi, Italie, prov. d'Arezzo.

5. Latin : « Bononiam ». Bologne, Italie, prov. de Bologne. Dans le texte latin on ajoute qu ils passèrent aussi « per Mo- dram et Parmam », par Modène et Parme.

Ô. Crémone, Italie, prov. de Crémone.

VIII 3

34 LES GRANDES CHRONIQUES.

qu'il ne s'esmeust ne ne corrouçast, que volentiers feroient ce qu'il li plairoit, et que touz les biens de la ville estoient en son commandement. Le roy fist sem- blant que riens ne li en fust et qu'il leur pardonnoit. Au matin s'arroutcrent les François et s'adrescierent à aler à la cité de Melan. Mais avant que le roy fust hors de la seigneurie de Cremonne, les bourgois de Melan li vindrentà rencontre et le reçurent honnorablement tant comme il porent, et le conduirent a grant joie et a grant honneur jusques au palais. Et lui descendu et re- posé, il apresterent xn destriers, les plus biaux qu'il porent trouver et les firent touz couvrir de soie, et les firent touz conduire au palais, et les présentèrent au roy de par les seigneurs de la ville, et li prièrent moult qu'il vousist estre leur seigneur et qu'il receust la cité en sa garde et en sa defïense. Le roy les mercia moult de l'onneur qu'il li portèrent et de la courtoi- sie qu'il li presentoient à faire; mais des deniers et des autres choses se fist-il excuser1 et n'en voult nulz prendre.

L'endemain se parti le roy de Melan avec grant con- voi des greigneurs de la ville. Si n'ot pas moult aie avant quant le marchis de Monferrat vint à rencontre de lui, qui a grant joie et a grant honneur le reçut et si offri et ses biens d'estre tout prest à son comman- dement. Tant chevaucha le roy et sa gent qu'il vint à Vergiaus2; ilec sejorna n jours et puis se mist au che- min, et entra en Savoie et vint à une cité qui a non

1. « Par maistre Fouques de Loudun, homme très bien en- raisonné et très biau parlier » [Chronique de Primat, p. 87).

2. Latin : « Vercellensem civitatem. » Verceil, Italie, prov. de Novare.

[12711 PHILIPPE III LE HARDI. 35

Susanne1 qui est assez près des montaignes. Ilec de- moura m jours entiers pour prendre repos li et sa gent et les chevaux pour estre plus viguereux et plus fors à passer les montaignes. Après ce il entrèrent es mon- tagnes et passèrent les nions de Mongieu2 a grant paine et a grant labour, et puis il s'arrouterent et en- trèrent es vaux de Morienne; si tornerent droit à aler à Lyons sus le Rosne, et chevauchierent tant qu'il vindrent à la cité de Mascons en Bourgoigne et pas- sèrent tout oultre, et tant firent qu'il vindrent à Cli- gny3, en l'abbaie le roy fu moult honnorablement receu. D'ilec se partirent et issirent hors de la terre de Bourgoigne et entrèrent en Champaigne et vindrent droit à Trois; si passèrent toute Champaigne, et er- rèrent tant qu'il entrèrent en la terre et en la seigneu- rie de Paris4.

XIV.

De la sépulture le saint roy Loys et de son frère le conte de Poitiers et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellenc, et de madame Ysabel, la femme le roy Phelippe'0.

Quant le roy fu venu à Paris qu'il desiroit moult à veoir, il fu commandé que l'en aornast les corps qui

1. Latin : « Susam civitatera. » Suse, Italie, prov. de Suse.

2. Latin : « montes Cinisii », le mont Cenis.

3. Cligny, auj. Cluny, Saône-et-Loire, arr. de Mâcon.

4. Il serait entré à Paris le 21 mai 1271 (Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 54).

5. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 486-489.

36 LES GRANDES CHRONIQLES.

avoienl esté aportez de si lointaines terres. Quant il furent prèz et aornés, le bon roy Phelippe prist son père et le conduit droit à Nostre Dame de Paris avec les autres qui estoient mors en la voie de Tunes. Si leur chanta l'en les vigiles hautement et bien, et avoit grant toison de luminaire entour les bières embrasé, a grant compaignie de noble gent qui toute nuit veillierent jusques au jour. L'endemain à matin1, le roy Phelippe prist son père et le troussa sus ses espaules et se mist en la voie tout à pié à aler droit à Saint Denis. Avec lui furent grant plenté de nobles de France qui avec li estoient. Toutes les religions de Paris issirent hors or- denéement a grans processions, disanz leur service des mors en priant pour l'àme du bon roy qui tant les amoit. Evesques, arcevesques, abbés furent revestuz; les mitres es testes, les croces es poinz alerent après en bonne devocion disanz leurs prières et leurs oroi- sons. Tant alerent pas avant autre qu'il vindrent à Saint Denis. Mais avant qu'il venist à la ville, le con- vent li vint à l'encontre, et furent touz les moines re- vestuz de chapes de cuer, chascun i cierge ardant en sa main, et reçurent humblement le corps monseigneur saint Loys. Si comme l'en vouloit entrer ou moustier, les portes furent closes contre leur venue. La cause tu pour ce que l'arcevesque de Sens et l'evesque de Pa- ris estoient revestuz de leurs garnemens pour le corps du saint roy recevoir et de ses compaignons. Mais les moines de Saint Denis ne le porent souffrir pour ce

La traduction n'est pas littérale. Des faits sont amplifiés ou retranchés. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 87-88. 1. La Chronique latine de G. de Xangis (éd. H. Géraud, 1. 1, p. 239) dit que cette cérémonie se fit le vendredi avant la Pen- tecôte, soit le 22 mai 1271.

[1271] PHILIPPE III LE HARDI. 37

qu'il vousissent user de leur franchise, et avoir juris- dicion sus l'église aussi comme il ont sus les autres de leur dyocese. Car les moines de Saint Denis sont exemps; ne ne f'eroient pour l'arcevesque riens ne pour l'evesque, si ne leur plaisoit et se ce n'estoit à leur gré. Le roy tu devant la porte, son père sus ses es- paules, et les barons et les prelaz qui en l'église en- trer ne pooient. Donques il fu commandé à l'arce- vesque et à l'evesque qu'il s'alassent desvestir et qu'il ne feissent nul empeschement à si haute besoigne. Quant il s'en furent alez, les portes furent o vertes et le roy entra enz et les barons et les prelaz. Si com- mencierent à chanter hautement les services des feuz, bien et dignement, et puis enterrèrent les ossemens du bon roy Loys d'encosté son père le roy Loys, as- sez près de son aïol le roy Phelippe qui tant fu puis- sant en armes; et mistrent une tumbe de pierre des- sus tant que l'en li ot fait une tumbe d'or et d'argent et de noble faiture1. Les ossemens Pierre le chambel- lenc furent enterrez au piez saint Loys, en tel manière qu'il gisoit à ses piez quant il estoit en vie. Madame Ysabel fu enterrée d'autre part assez près du bon roy, et messire Jehan Tristan conte de Nevers d'encosté lui. Le trespassement au conte de Poitiers devons nous bien raconter et mètre en mémoire. Car comme le bon conte s'en revenoit de Tunes avec le roy Phelippe son neveu, avint qu'il acoucha malade et enferme, et sa femme, et toute sa mesnie, qu'il ne demoura nul qui se peust aidier en i chastel qui est appelle le Cornet2,

1. Voir dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 139-140, le récit d'un miracle qui eut lieu à Saint- Denis peu après l'ensevelissement des os de saint Louis.

2. Le Cornet, auj. Corneto, Italie, prov. de Rome. La Genea-

38 LES GRANDES CHRONIQUES.

à l'issue île Touseane. Tant se hasta la maladie qu'il pensa qu'il li convenoit partir de ce siècle, et fist et ordena son testament comme bon crestien, et eslut sa sépulture à Saint Denis en France avec son père et ses autres amis, et donna bonne rente pour célébrer son anniversaire ehascun an. Sa gent et sa mesniee le por- tèrent à Saint Denis. Assez tost après l'enterrement delès son frère, la contesse sa femme, qui trop pou vesqui après la mort son seigneur, fu portée à une ab- beïe de nonnains elle avoit esleu sa sépulture; et l'abbeie si siet à mi milles de Meleun sur Saine et est appellée Jarci1. La contée de Thoulouse et la contée de Poitiers descendi et vint au roy de France pour ce qu'il n'avoient nul hoir de leurs corps.

XV.

Comment le roy Phelippe, filz saint Loys, fu coronné à Reins2.

L'an de grâce mil GG LXXI, droit à l'Assompcion

logia comitum Tolosanorum de Bernard Gui (Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XIX, p. 228) fait mourir Alphonse de Poitiers à Savone, le 21 août 1271. Cf. Guillaume de Puy- laurens, Historia Albigensis [Ibid., t. XX, p. 775). Les Annales Genuenses le font mourir à Saint-Pierre d'Arena près de Gênes (Muratori, Beru/n italicarum scriplores, t. VI, col. 553). Cf. Belisaire Ledain, Histoire d'Alphonse, frère de saint Louis, p. 100.

1. Jarcy, Seine-et-Oise, arr. de Corbeil, cant. de Boissy- Saint-Léger, comm. de Varennes.

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 488-489. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 88-89. Dans la tra- duction on a souvent amplifié le texte latin.

[1271] PHILIPPE III LE HARDI. 39

Nostre Dame1, Phelippe le roy de France vint à Reins et fil coronné par la main de l'evesque de Soissons2, car il n'i avoit point d'arcevesque à Reins3, ainz estoit le siège valant. Si fii la feste grant, et y furent les ba- rons au roy de France, et grant foison de prelas, et plusseurs autres.

Les roys de France ont acoustumé dès le temps Charlemaine, le grant roy de France et emperere, de faire porter Joieuse devant eulz le jour de leur coro- nement, en l'honneur et la puissance du roy Charle- maine qui tant de terres conquist et tant Sarrazins mata. Si la doit ballier le roy au plus loyal et au plus preu- domme du royaume et de touz les barons, et à celi qui plus aime l'onneur et le profit du roiaume et de la co- ronné, qui porte devant li quant il va recevoir son co- ronnement.

Le roy Phelippe regarda entour lui bien et aperte- ment tous ses barons qui entour li estoient; si la tendi à Robert conte d'Artois, et cil la prist et la porta de- vant lui moult liéement celle journée. Celle espée qui a nom Joieuse et la corone et le ceptre royal et les autres aornemens sont gardés ou trésor Saint Denis moult chierement, et bien sont tenuz les moines de

1. On a par erreur donné quelquefois au couronnement de Philippe le Hardi la date du 30 août 1271. Voir un mémoire de Bréquigny dans Notices et extraits des manuscrits, t. Il, p. 9. L. Delisle, Mémoire sur les ouvrages de Guillaume de Xangis, p. 37, et Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 55.

2. L'évêque de Soissons était alors Milon de Bazoches (1262 au 24 septembre 1290).

3. Jean de Courtenai, archevêque de Reims, mort le 17 août 1270, ne fut remplacé par Pierre Barbette que le 17 avril 1273.

40 LES GRANDES CHRONIQUES.

envoier les au coronnement, en quelque lieu que il soit.

Quant la teste t'u passée, les barons et les haus hommes se départirent, et ala chascun en sa contrée. Le roy se départi et ala droit en Vermendois visiter le pays et soy esbatre. Si comme il estoit ilec, le conte d'Artois li pria et requist qu'il venist déporter soy en son pays et qu'il venist veoir la cité d'Arraz. Le roy li otroia volentiers. Les bourgois qui sorent sa venue commencierent à faire grant feste et parèrent la ville, et mistrent hors le ver et le gris et moult d'autres graos richesses, et reçurent le roy a grant joie et a si grant lieesce comme il porent plus; ne il n'est pas homme qui peust dire que onques mais eust veu plus belle feste ne plus grant. Le conte d'Artois manda les dames et les damoiselles du pays pour faire tresches et queroles1 avec les famés as bourgois qui s'estudioient en toutes manières de dancier et d'espinguier2, et se demenoient en toutes manières à leur pooir qui deust plaire au roy. Quant le roy ot ainsi esté honoré, si li prist talent de retorner en France3.

XVI.

De la contenance le roy Phelippe et de sa manière 4 . Après ce que le roy fu retourné en France et il fu

1. Tresches et queroles, danses et rondes.

2. Le ms. fr. 17270 de la Bibl. nat. donne la forme : « es- plinger » ; l'un et l'autre signifient : danser, sauter.

3. Le texte latin ajoute qu'il fut à Saint-Denis « in festo De- collationis sancti Johannis Baptistse », soit le 29 août.

4. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Bec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 490-491.

PHILIPPE III LE HARDI. il

entré ou siège son père, si commença à estudier en bonnes meurs et en bonnes euvres. L'en treuve en escripture que la felonnie du père fait trebuchier ce dessus dessous la maison au filz, et quant le père est homme sanz felonnie, la maison du filz est plus seure et plus ferme. Geste grâce fist [nostre Sire au bon saint roy Loys] 1 quant il mist Pheîippe son filz en son siège et en son throsne, si comme il fu dit à David. Si cus- todierint filii tut testamentum meum et testimonia mea hec que docebo eos, et filii eorum usque in seculum se- debunt super sedem tuam2. C'est à dire, « Se tes en- fans gardent mon commandement et font ce que je leur commande à faire, toute leur ligniée sera sage et serra en ton siège et en ton trosne. » Aussi fist le roy Phe- îippe; il n'obliapas ce que son père li commanda quant il fu en sa derreniere volenté et qu'il usast du conseil des sages hommes. Il usa du conseil maistre Macy3 abbé de Saint Denis qui estoit homme religieus et aorné en sapience, et li bailla toutes les causes et les besoignes de son roiaume en la manière que son père le faisoit.

Puis que sa femme fu déviée4, il ne voult estre sanz pénitence, car il vestoit la haire et le haubert dessus pour ce qu'il peust miex sa char estraindre et chastier; avec tout ce qu'il geunoit et faisoit grant abstinence de

1. Nous avons donné les mots entre crochets d'après la le- çon du Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 491.

2. Psaume CXXX1, verset 12.

3. Mathieu de Vendôme. Sur le rôle qu'il joua pendant le règne de Philippe III, voir Ch.-V. Langlois, Le règne de Phi- lippe III le Hardi, p. 41.

4. Déviée, morte.

42 LES GRANDES CHRONIQUES. [1272]

viandes; et tout ce faisoit-il, qu'il ne fust souillié des vices de humaine nature. Et toute ceste vie main- tint-il toute sa vie jusques à la mort; par quoy l'en pooit dire qu'il menoit mieux vie de moine que de che- valier. Il estoit plain de belles paroles et bien emparlé; si estoit entre ses barons sage et atrempé sanz nul bo- ban et sanz nul orgueil. Par ses bonnes vertus qui en lui resplendissoient, tint-il son roiaume en pais touz les jours de sa vie.

XVII.

Comment le conte de Fois se révéla contre le roy de France { .

Il avint ou tiers an du règne le roy Phelippe que es parties devers Thoulouse, le conte d'Armignac2 et Girart, i vaillant chastelain d'un chastel qui a non Ga- sebonne3, mut contens et haine; si s'entredeffioient et

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francis*, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 490-493. Cf. Guillaume dePuylaurens, Historia Albigensium, ibid., p. 775- 776, et Chronique de Primat, ibid.,\. XXIII, p. 89-91. Voir pour tous les faits rapportés dans ce chapitre : Ch.-V. Langlois, op. cit., p. 59 à 61 ; Hist. de Languedoc, nouv. éd., t. X, note II, p. 9 à 14, et Ch. Baudon de Mony, Relations politiques des comtes de Foix avec la Catalogne jusqu'au commencement du XIVe siècle, p. 216-225.

2. Le comte d'Armagnac était alors Géraud V, fils de Roger d'Armagnac, vicomte de Fezenzaguet.

3. Casebonne, Cazaubon, Gers, arr. de Condom, ch.-l. de cant. Guillaume de Puylaurens [Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 775) dit qu'il était seigneur du château de Sompuy : « Geraldum de Casalibono dominum castri SummiPo- dii. » Cf. Hist. de Languedoc, nouv. éd., t. IX, p. 12 à 17.

[1272] PHILIPPE III LE HARDI. 43

assailloient assez souvent l'un l'autre. Si avint que le conte d'Armignac vint tout armé devant le chastel avec sa compaignie, et commença Girart à menacier et lai- dir de paroles. Quant Girart vit ce, si ne fu pas lié de ce qu'il le venoit laidir et ramposner1 si près de son chastel. Si issi hors a tant de gent comme il pot avoir et si feri en ses anemis fort et hardiement, et encon- tra tout premièrement le frère au conte2; si le feri d'une lance si grant cop qu'il perça tout oultre le hau- bert et li trencha le foye et le cuer, et chei à terre tout mort. Après il courut sus à lui et aus siens, et cha- plerent grant pièce les uns sus les autres. A la parfin, il tint le conte si court qu'il convint par force qu'il s'enfuist, et Girart s'en torna en son chastel.

Après ce, ne demoura guéres que le conte d'Armi- gnac fu entalenté de vengier sa honte et la mort de son frère. Si manda touz les plus nobles et les plus puissans de son linage, entre lesquiex le conte de Foiz3 fu i des meilleurs et des plus riches. Si pristrent con- seil ensemble qu'il iroient trebuchier le chastel de Ca- sebonne et destruiroient Girart et toute sa mesnie. A Girart fu dit et conté la grant gent qui dévoient venir sur li et que le conte de Fois estoit venu en l'aide au conte d'Armignac. Si vit bien qu'il ne pourroit durer contre si grant gent; si se transmua et se mist en la garde et en la deffense le roi de France, et de ses séné- chaux et de ses bailliz qui representoient la personne

1. Ramposner, railler.

2. Le frère du comte d'Armagnac était Arnaut Bernard, vi- comte de Magnoac.

3. Roger-Bernard III, fils de Roger IV, lui succéda le 24 fé- vrier 1263 et mourut en 1303.

ii LES GRANDES CHRONIQUES.

le roy et qui gardoient et deffendoient le pays, et se sousmist du tout à eulz, et qu'il cogneussent du fait et de la cause, et en vouloit estre jugié par eulz. Si s'en vint demourer à i chastel qui estoit au roy de France et y fist venir sa femme et ses enfanz et touz ses biens, et cuidoit bien qu'il n'osassent le chastel as- saillir pour la double au roy de France. Mais le conte de Fois et sa suite ne laissierent onques, pour la gent le roy, à venir vers le chastel, et l'assaillirent de toutes pars ; si trebuschierent les murs et abatirent les portes et entrèrent enz et occistrent assez de la gent le roy et de la gent Girart, et commencierent à querre Girart amont et aval ; mais Girart s'enfui repostement, si qu'il ne le porent trouver.

Ne demoura gueres que les nouvelles en vindrent au roy de France. Quant il l'oy, maintenant le cuer si li engroissa, et conçut grant indignacion de ce fait et meismement [pour ce que ce estoit au comencement] ' de son règne. Si manda ses barons et assambla son ost si grant qu'il sembloit qu'il deust toute terre faire frémir. Le roy et sa gent furent assamblez à Thou- louse, et fu commandé que l'en entrast en la terre au conte de Fois et que l'en despoullast et gastat tout. Ainsi fu fait comme il fu commandé, et alerent tant qu'il vindrent aus montaignes; si les montèrent et vindrent tout en haut, tant qu'il furent bien près du chasteau de Fois. Si tendirent leurs tentes et leurs pa- veillons tout entour. Le conte de Fois et sa femme et toute sa mesnie, avec grant foison d'Aubigois estoient

1. Les raots entre crochets traduisant le latin : « eo maxime quod in primordio regiminis sui », sont donnés d'après la leçon du Rcc. des Hist. des Gaules et de la France, p. 491.

[1272] PHILIPPE III LE HARDI. 45

tout asseur, si comme il leur estoit avis et cuidoient que le chastel ne deust estre pris en nulle manière et que bien se tenist contre touz. Le roy et son ost re- gardèrent qu'il ne pooient pas tant aprochier du chas- tel si comme il vouldroient. Si s'esmut le roy qui es- toit de grant courage et jura que jamais ne se parti- roit du siège devant ce qu'il auroit le chastel trebus- chié et mis par terre ou que il li seroit rendu. Si se conseilla comment il en pourroit exploitier. Si li tu loé qu'il mandast ouvriers qui trébuchassent la roche, et qu'il Peissent la voie large, si que sa gent peussent aler à pié et à cheval. Si commencierent les ouvriers àtren- chier la roche et à faire la voie grant et large, si que la gent à pié et à cheval y porent passer.

Quant le conte de Fois vit ce et que le roy estoit si ferme en son propos, il se conseilla qu'il pourroit faire et comment il pourroit eschiver ce péril ; si li fu loé qu'il s'acordast au roy hastivement. Il prist messages et les envoia au roy, et li pria et supplia qu'il li par- donnast son mautalent, et qu'il metoit li et touz ses biens en sa merci et qu'il en feist toute sa volenté'. Le roy oy les messages et li manda que il venist à lui en telle manière comme il avoit mandé. Tantost le conte vint devant le roy et s'agenoilla et li requist merci, et le roy li dist qu'il li feroit plus de bien qu'il n'avoit deservi. Tantost fu pris et lié et mené à Biauquesne2,

1. La reddition du château de Foix eut lieu le 5 juin 1272 (Hist. de Languedoc, t. IX, p. 17).

2. Biauquesne, Beauquesne. Latin : « Bellusquercus. » Ce n'est pas à Beauquesne, ni à Beaucaire, comme le laisserait en- tendre P. Paris (Grandes Chroniques, t. V, p. 34, note 1), que le comte de Foix fut mis en prison, mais à Carcassonne (Hist. de Languedoc, t. X, p. 12, § 5).

46 I-KS GRANDES CHRONIQUES.

et demoura i an tout entier. Le roy prist toute sa terre en sa main sa femme et touz ses enfanz, puis re- torna en France. Quant i an tu acompli, le conte fu mis hors de prison et servi à court avec les autres nobles hommes, et ot la grâce le roy tant qu'il le fist chevalier et li donna armes et l'envoia aus tournoie- mens pour aprendre le l'ait des armes1. Après toutes ces choses, le roy rendi au conte de Fois toute sa terre franchement et quitement et li donna oongié de retor- ner en son pays.

XVIII.

De Raoul d'Auçoy qui fu coronné à roy d'Alemaigne. Incidence2.

L'an de grâce mil CGLXXII, Raoul d'Auçoi3 fu co- ronné à roy d'Alemaigne.

Henri* le roy de Navarre espousa la suer au conte

1. On a dans le latin : « tantara gratiam apud regem obtinuit, ut ipsura novura militera faceret, et magistros ac custodes in armis traderet ad tyrocinia exercenda ».

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 492-495. Dans ce chapitre, les Grandes Chroniques ne suivent guère G. de Nangis; elles omettent certains faits qu'il rapporte et en ajoutent d'autres.

3. Raoul d'Auçoi; latin : « Radulphus rufus cornes de Assa- tio. » C'est Rodolphe de Habsbourg qui en 1273 fut élu empe- reur d'Allemagne.

4. Henri III dit le Gros, fils de Thibaut IV, comte de Cham- pagne et roi de Navarre, épousa en 1269 Blanche d'Artois, fille de Robert d'Artois, frère de saint Louis. Sa fille, Jeanne, épousa Philippe le Bel le 16 août 1284.

[1272] PHILIPPE III LE HARDI. 47

d'Artois, de laquelle il engendra madame Jehanne, qui puis fu royne de France.

Le conte d'Alençon1 espousa la fille au conte de Blois.

2 En celle année meismes vint l'apostoile Grégoire à Lyons sus le Rosne, droit entour quaresme et fist I con- cile gênerai il ot grant assamblée de prelaz et de ba- rons. Le roy de France vint à Lyons et visita l'Apos- toile3 et le salua moult courtoisement et li fist grant honneur si comme à son père espirituel, et parlèrent ensemble d'aucunes besoignes qui apartenoient au royaume de France. Quant il orent ordené des choses profitables pour le royaume, l'Apostoile li donna sa beneïçon et li pria moult qu'il gouvernast si son royaume, que ce fust au profist et au salut de s'àme. Le roy prist congié et s'en retourna en France pour ce que l'Apostoile vouloit ilec séjourner et tenoit concile gênerai. Le roy Phelippe li lessa grant foison de che- valiers et de serjans d'armes4 pour garder l'Apostoile et ses cardinaux et touz ceulz de la court, que nul en- combrement ne leur fust fait, et commanda le roy que

1. Pierre, comte d'Alençon, cinquième fils de saint Louis, épousa, en 1272, Jeanne, fille unique de Jean, comte de Blois et de Chartres, et d'Alix de Bretagne.

2. Cf. Chronique de Primat, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX11I, p. 91, qui a puisé ce qui est relatif au concile de Lyon à une autre source que G. de Nangis. Voir, sur ce concile, Labbe et Cossart, Sacrosancta concilia, t. XI, lre part., col. 937 à 998.

3. L'entrevue du roi et du pape à Lyon eut lieu probable- ment à la mi-novembre 1273 (Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 79).

4. G. de ^Xangis dit qu'ils furent placés sous les ordres d'Im- bert de Beaujeu.

48 LBS GRANDES CHRONIQUES.

l'Apostoile eust m fors chastiaux et defensables en son commandement, qui sont des apartenances de la sei- gneurie du roiaume de Fiance, assis assés près de la cité de Lyons pour son propre corps garder el dé- fendre, se besoing en fust1.

Ce concile gênerai2 commença dès kalendes de mav et dura jusques à la Magdalene. En ce concile gêne- rai ot l'ait moult de bonnes besoignes et profitables. L\n ordena premièrement et establi que l'Apostoile fust esleu des cardinalz, et en pou de temps, ou que l'en les meist en prison fermée et que l'en leur donnast pou viandes jusques atant qu'il se fussent acordez*. Après ce, il fu acordé que la disiéme partie des biens de sainte Eglise fussent donnez et ottroiez jusques à VI ans, pour soustenir et deffendre la terre d'outre mer. En ce meismes concile, furent cassées aucunes re- ligions qui vivoient d'aumosnes, si comme les frères des Sacs et les frères des Prés et plusseurs autres4, et les bigames furent quassés et mis hors de touz privi- lèges de clerc et furent abandonnez à laie justice aussi comme lave gent5. En la fin du concile vindrent les messages des Griex courtoisement et bien noblement, et distrent et promistrent qu'il estoient de la court de sainte Eglise, et confessèrent le Père, le Filz et le Saint Esperit, et chantèrent en plain concile, à haute

1. Cette dernière phrase relative à ces trois châteaux n'est pas empruntée à G. de Nangis.

2. Ce concile qui fut le quatorzième concile général, présidé par Grégoire X, commença le 7 mai 1274 et fut terminé après la sixième session, le 17 juillet suivant.

3. Labbe et Cossart, op. cit., col. 975 et 976.

4. Ibid., col. 988, g 23,

5. Ibid., col. 984, § 16.

[1274] PHILIPPE III LE HARDI. 49

voiz : Credo in Deu?n. Le nombre des evesques et des arcevesques qui en ce concile furent assamblez fu es- timé à vc, et des abbez croces portans jusques à lx, et d'autres prelaz jusques à mil1.

XIX.

Comment le roij prist à femme Marie fille au duc de Breban; et de la mort Henri le roy de Navarre2.

Le roy Phelippe ot conseil de soy marier et de prendre femme. Si li fu parlé de plusseurs damoiselles de haute ligniée et de haut parage. Entre les autres dames H vindrent nouvelles de damoiselle Marie fille au duc de Breban 3 pour ce que elle estoit belle et sage et plaine de bonnes meurs ; si fu acordé que le roy la preist à femme; si li manda par ses messages. Quant le duc Jehan oy la nouvelle, si fu moult lié et reçut les messages tant honnorablement comme il pot et li en- voia sa seur aornée de joiaux et de riche atour, si comme il apartenoit à telle dame. Le roy espousa la dame4 etTacueilli a moult grant amour.

1. G. de Nangis ajoute : « Eodem anno, cum rediret de con- cilie) Petrus de Charni archiepiscopus Senonensis, defunctus est, et successit eidem magister Gilo Cornuti praecentor eccle- siae Senonensis. »

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Bec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 494-497. Cf. Chronique de Primat [Ibid., t. XX11I, p. 91) qui signale seu- lement ce mariage. Dans la traduction de ce chapitre, on a omis un certain nombre de faits rapportés dans le texte latin.

3. Marie était fille du défunt duc de Brabant, Henri III dit le Débonnaire, et sœur du duc Jean Ier dit le Victorieux.

4. G. de Xangis donne la date de ce mariage « die martis in-

viii 4

50 LES GRANDES CHRONIQUES.

Pierre de La Broce1, maistre chambellenc le roy, moult enflé et desdaing de ce que le roy amoit tant sa femme, ot trop grant envie, et li lu avis qu'il ne se- roit plus si privé de lui comme il estoit devant, et que la grant hautesce il estoit monté pourroit bien abaissier. Si pourpensa de jour en jour comment il pourroit appeticier l'amour qui estoit entre le roy et la royne, ne ne regardoit pas le lieu dont il estoit venu, ne le bas estât il avoit esté. Car quant il vint à la court le roy Loys, il estoit i povre cirurgien et estoit de Touraine ; si monta tant en haut que le roy Phelippe en fist son chambellenc et que il ne fai- soit riens fors par son conseil; ne les barons ne les prelaz ne faisoient riens à court si ne li faisoient grans presens et grans dons. Geste chose desplut moult aus barons et orent grant indignacion de ce qu'il avoit si grant puissance devers le roy et faisoit si sa volenté, ne ne demandoit riens au roy, tant fust grant chose, qui de riens li fust escondit. Il requist au roy que maistre Pierre de Banay cousin sa femme fust evesque de Baiex2; et tantost le roy voult et commanda qu'il fust evesque. Le chapitre de Baiex ne l'osa contredire pour la doubtance du roy. Le roy maria ses filz et ses filles il voult commander et tout à sa volenté.

Incidence*. Henri i conte de Ghampaigne et roy de

(Va octabas Assumptionis beatae Maria? » (21 août) et dit qu'il fut célébré à Vincennes (cf. Chronique latine, t. I, p. 245).

1. Sur Pierre de La Broce, son influence et sa disgrâce, voir Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 13 à 32.

2. Pierre de Benais fut évêque de Bayeux de 127G au 23 jan- vier 1306, date de sa mort.

3. Pour cette incidence, cf. Chronique de Primat, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XXIII, p. 93.

4. Henri III, roi de Navarre, mourut à Pampelune le 22 juil-

[1274] PHILIPPE III LE HARDI. 51

Navarre mourut celle année meismes; sa femme de- moura veuve et ot une fille de lui qui avoit non Je- hanne1 et estoit si petite que elle gisoit ou bercueil. Quant elle vit la mort son seigneur, si se hasta moult de porter son enfant en France pour la doubtance de ceulz de Navarre qu'il ne li feissent ennui ou aucun contraire. Le roy Phelippe, l'enfant doucement et vo- lentiers reçut et le fist nourrir à sa court à Paris avec ses enfanz tant que elle fust en aage qu'il la peust don- ner à aucun haut homme à mariage2. Pour ceste chose faire et acomplir au profit de l'enfant, le roy envoia maistre Huistace de Biau Marchais3 en Navarre et li commanda qu'il receust en son nom et comme tuteur

let 1274 (d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, t. IV, p. 437).

1. Jeanne, fille d'Henri III et de Blanche d'Artois, était née le 14 janvier 1273 à Bar-sur-Seine (d'Arbois de Jubainville, op. cit., t. IV, p. 440).

2. Jeanne de Navarre épousa Philippe le Bel le 16 août 1284. Au reste, G. de Nangis dit très bien que dans la suite elle épousa le fils aîné du roi : « aut dispensatione sumrai pontificis, sicut rei postea declaravit exitus, cum filio suo primogenito ».

3. Sur Eustache de Beaumarchais, qui, en 1265, était bailli des montagnes d'Auvergne, qui fut ensuite sénéchal de Poitou de 1268 à 1272, puis sénéchal de Toulouse et d'Albi de 1272 à sa mort survenue dans la seconde moitié de 1294, et en même temps gouverneur de Navarre, de 1275 à 1277, voir : Marcellin Boudet, Dans les montagnes d'Auvergne de 1260 à 1325, Eus- tache de Beaumarchais, seigneur de Calvinet et sa famille, Au- rillac, in-8° de 219 p. Travail paru d'abord en 1899 et 1900 dans la Revue de la Haute-Auvergne . Cf. Francisque Michel, Histoire de la guerre de Navarre en 1216 et 1211 , par Guil- laume Anelier de Toulouse, in-4° [Collection des Documents iné- dits). Voir à la table, p. 691 à 695. Voir aussi Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XXIV, lre part., p. *259 à *261, *266.

b'2 LES GRANDES CHRONIQUES. [1275]

et garde de l'enfant les hommages des barons de Na- varre. Messire Huistace se hasta moult de faire sa vo- lenté; si vint au plus tost qu'il pot en la contrée de Na- varre et monstra le commandement au roy de France aus barons et aus bourgois du pays, et s'arresta pre- mièrement en la cité de Pampelune et fist ilec sa gar- nison des François et de sa gent, et s'en ala par chas- tiaux et par les citez en faisant le profit et l'onneur du roy au miex qu'il pot et qu'il sot en recevant les homages et les seremens des barons du pays.

XX.

Du couronnement la royne Marie ' .

Prelas et barons du royaume de France et d'Ale- maigne s'assamblerent et vindrent à Paris et plusseurs autres nascions pour ce que la royne Marie devoit estre coronnée. Si fu l'assamblée moult grant et moult belle de haux princes et de grans barons. L'arcevesque de Reins2 chanta la grant messe. Après ce qu'il ot chan- tée et célébrée, il mist la coronne sus le chief la royne Marie et la sacra et benei selon ce que il ont acous- tumé en France ; et fu droitement le jour de la feste saint Jehan Baptiste, l'an de grâce MGGLXXV3. La

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 496-497. Primat, dans sa Chronique [Ibid., t. XX11I, p. 91), signale seule- ment ce couronnement qu il place au 15 août 1275 au lieu du 24 juin. Dans la traduction, certaines parties de ce chapitre sont amplifiées.

2. L'archevêque de Reims était Pierre Barbette (janvier 1274- 3 octobre 1298) .

3. 24 juin 1275.

[1275] PHILIPPE III LE HARDI. 53

feste fu moult grant et moult belle, que à paine le pourroit nul raconter. Les barons et les chevaliers furent vestuz de draps de diverses couleurs; une foiz estoient en ver et l'autre en gris, en vert ou en escar- late et en plusseurs autres couleurs; les ferma ux d'or es poitrines et sus les espaules de grosses pierres pré- cieuses si comme esmeraudes, safirs et jacinctes, pelles, rubis et plusseurs autres pierres précieuses de plusseurs autres manières. Si avoient anniaux d'or es dois aournés de riches dyamans et de riches thopases; et estoient leurs chiez aornez de riches treçoirs et de riches guimples toutes tissues à fin or et couvertes de pelles et autres pierres.

Les bourgois de Paris firent feste grant et sollemp- nel et encourtinerent la ville de riches draps et de di- verses couleurs et de pailes et de cendaux. Les dames et les pucelles s'esbaudissoient en chantant diverses chançons et divers motez. Quant la feste fu passée, l'arcevesque de Sens1 vint devant le légat Symon2, prestre et cardinal de l'église Sainte Cécile et dit au légat, en complaignant, qu'il li feist droit de l'arce- vesque de Rains qui li fesoit tort et injure de ce qu'il avoit coronnée la rbyne Marie de France en sa dyocese, et que à li n'appartenoit riens de ce faire se ce n'es- toit en sa province, en la cité de Reins; et monstra l'arcevesque de Sens une epistre3 qui pièce a fu acom-

1. L'archevêque de Sens était alors Gilles II Cornut (15 dé- cembre 1274-20 juin 1292).

2. Simon de Brie qui, en 1281, devint pape sous le nom de Martin IV.

3. Voir dans le Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t, XV, p, 144, cxiv, cette lettre d'Yves de Chartres écrite en

>i LES GRANDES CHRONIQUES.

plie et conformée par Yvon l'evesque de Chartres, en laquelle i! estoit contenu que l'arcevesque de Reins ne se doit entremettre du coronnement au roy de France de nulle riens hors de sa province. Si fu respondu de par le roy de France à l'arcevesque, que à tort et sanz cause il se plaignoit, car la chapelle le roy qui est à Paris la royne fu coronnée est exempte et n'est de riens en sa jurisdiccion.

XXI.

De la mort Ferrant d,Espaignei .

Celle année meismes, mourut Ferrant l'ainsné filz au roy de Castelle2. Cil Ferrant avoit espousée Blanche fille au roy Loys3 en tel forme et en tel manière que se Blanche avoit hoir du filz au roy d'Espaigne, que le royaume venroit après la mort du père et de l'aïeul aus entanz de la dicte Blanche entièrement. Quant Fer- rant fu mort, Blanche sa femme demoura veuve atout il enfans que elle ot de lui, Ferrant et Alphons, qui

1108 à propos du sacre de Louis VI le Gros qui avait eu lieu à Orléans. Cf. Grandes Chroniques, t. V, p. 145-148.

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 496-500. Cf. Chronique de Primat (Ibid., t. XXIII, p. 91 à 93), dont le texte est plus conforme au texte latin de G. de >"angis que ce- lui des Grandes Chroniques qui ont supprimé plusieurs pas- sages.

2. Don Fernando de la Cerda, fils aîné d'Alphonse X, roi de Castille, mourut au mois d'août 1275, pendant une expédition contre les Maures (Langlois, op. cit., p. 100).

3. Saint Louis. Le mariage entre Blanche et don Fernando, arrêté dès 1266, ne fut conclu qu'en 1269 (Lenain de Tille- mont, Vie de saint Louis, t. V, p. 94-99).

[1275] PHILIPPE III LE HARDI. 55

par droit dévoient tenir après la mort de leur aieul le royaume d'Espaigne, si comme il avoit esté en conve- nant entre le saint roy Loys et le roy de Gastelle; pour ce furent ces choses ottroiées et affermées des H roys et des barons d'Espaigne ; car le roy saint Loys avoit aucun droit au royaume d'Espaigne de par madame Blanche sa mère qui fu fille au roy de Gastelle qui ja- dis fu. De toutes les convenances que le roy de Gastelle avoit jurées à tenir, n'en fist riens, ains manda les ba- rons de son royaume et leur pria qu'il feissent hom- mage à Sanse son filz1, et qu'il estoit enferme de son corps et paralitique et qu'il ne pooit le royaume main- tenir ne gouverner.

En celle manière déshérita les ent'ans de son pre- mier filz2, ne à Blanche leur mère il n'en donna rente ne douaire, ne autre chose dont elle peust vivre. La bonne darne demoura toute esbahie et toute esgarée entre les Espaignolz qui guéres ne l'avoient chiere.

Le roy de France sot bien le povre estât sa suer estoit, et comment ses neveuz estoient déshéritez ; si fu trop durement dolent et courrocié; si se conseilla com- ment ne en quel manière il pourroit avoir sa suer ne oster de la chaitiveté elle estoit. Si envoia au roy d'Espaigne monseigneur Jehan d'Acre3, bouteiller de

1. « Secundo natum » ajoute G. de Nangis.

2. Après la mort de leur père don Fernando, le roi Pierre d'Aragon emmena ses deux enfants, Ferrant et Alphonse, dans le royaume de Valence et les mit au château de Xativa [Chro- nique de Ramon Muntaner, chap. xl).

3. Le texte latin nous fait mieux connaître Jean de Brienne dit d'Acre, fils de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, empereur de Constantinople : « Johannem militem dictum de Accon, fi- lium Johannis quondam régis Hierusalem, buticularium Fran-

56 LES GRANDES CHRONIQUES.

France, et li manda qu'il gardast bien que le douaire saseur Blanche ne f'ust par li ne par autre empeeschié, et que le droit que ses neveus dévoient avoir ou rovaume de Castelle leur fust gardé; et se il ne vou- loit ce faire, au moins qu'il envoiastsa suer et ses n en- fans, et qu'il leur feist avoir sauf conduit tant qu'il fussent retornez en France.

Au roy d'Espaigne vindrent les messages et li ra- contèrent mot à mot ce que leur seigneur leur avoit commandé; mais il refusa tout et dist qu'il n'en feroit riens, et fu enflé et corroucié de ce que le roy de France li avoit mandé. Les evesques1 qui bien aper- çurent la tricherie du roy, requistrent que puisque autre chose n'en vouloit faire, qu'il en laissast aler Blanche et ses n enfans au roy de France son frère. Cil qui fu courroucié et enflé d'aucunes paroles qu'il li avoient dit, respondi tout estroussèement : aussi comme par despit qu'il l'enmenassent quel part qu'il voul- droient, qu'il n'en faisoit force. Quant il orent ainsi estrivé3 par paroles de ramposne4, les messages s'en partirent et se mistrent au chemin et enmenerent Blanche.

Le bouteillier se doubta moult que le roy ne leur feist aucuns aguez ou aucun encombrement, si se hasta

ciae, suum et régis Hispanise Alphonsi consanguineum. » Cf. P. Anselme, Hist. généal. de la France, t. VIII, p. 518.

1. G. de Nangis ne parle pas d'évêques, mais seulement des messagers du roi de France : « Hoc autem régis Franciae nun- tii attendentes, et ejus pertinacem animum ac perfidiara intel- ligentes. »

2. Estroussèement, brusquement.

3. Estrivé, disputé.

4. Ramposne, reproche.

[12751 PII1L1PPK III LE HARDI. 57

moult de chevauchieret d'aler par nuit et par jour tant qu'il vint à i pas qu'il ne pooit esehiver, et passèrent tout oultre sanz nul péril, car les espiees au roy d'Es- paigne ne se sorent tant haster qu'il peussent venir au devant. Ainsi eschaperent des mains à leurs anemis sanz perte et sanz dommage. Aucuns des barons d'Es- paigne virent que le roy leur seigneur aloit encontre son serement de ce qu'il avoit en convenant au roy de France, si ne vouldrent faire hommage à Sanse son filz qui ja estoit en possession du royaume d'Es- paigne; entre lesquiex Jehan Monge1 en fu l'un. Pour la rayson de ce, le roy d'Espaigne li tolli toute sa terre; et cil Jehan Monge s'en vint en France au roy Phelippe et li dist qu'il estoit prest et appareillié d'aler contre le roy d'Espaigne et de li grever tant comme il pourroit, comme cil qui estoit parjure et qu'il avoit faussé son convenant. Le roy Phelippe qui bien sot la vérité, le reçut moult honnorablement et li donna grans dons et li fist aministrer grant somme d'argent pour faire ses despens. Ja soit ce que le roy fust moult esmeu d'aler encontre le roy d'Espaigne, ne voult-il pas assambler son ost jusques a tant qu'il fust conseil- lié aus prelaz et aus barons de son royaume, et qu'il eust autres messages envoiez au roy d'Espaigne pour savoir s'il fust hors de son mauvais propos.

Incidence2. Robert conte d'Artois ala visiter

1. Dans le texte latin il est appelé : « Johannes >unnii », Primat l'appelle Jehan Dognes ; c'est don Juan Nunès qui après la mort de don Fernando émigra en France et fut pris à la solde de Philippe III (Langlois, op. cit., p. 100 et 367).

2. Dans G. de Nangis, cette incidence débute ainsi : « Eo- dem anno quo supra obiit papa Gregorius X, cui successit In-

58 LES GRANDES CHRONIQUES.

Charles le roy de Sezille son oncle et demoura avec lui une pièce de temps en Puille et en Calabre, tant qu'il li prist talent de retourner en France. A Rome vint pour visiter les apostres; sa femme qu'il ot avec lui amenée acoucha malade et mourut et fu enterrée en l'église saint Père l'apostre. Le conte Robert qui moult fu dolent de la mort sa femme, car elle estoit plaine de grant bonté et sage et bien enseigniée et de grant parage1 ; n enfanz en demoura au conte, Phelippe et Robert2, et une fille qui puis fu femme Atelin de Bour- goigne3.

Ainçois que le conte d'Artois fust retourné en son pays, le roy de France donna sa seur, qui fu femme au roy Henri de Navarre, à Ymont4 frère le roy Edouart d'Angleterre par le conseil la royne Margue-

nocentius V, frater Ordinis Praedieatorum, prius Petrus de Ta- rentia in Burgundia norainalus. »

1. G. de Nangis ajoute : « ut pote filia cujusdam baronis Fran- cise Pétri de Cortenaio militis nobilissimi, regurn Francorum sanguine derivati ». La première femme de Robert II d'Artois, Amicie de Courtenay, qui mourut à Rome en 1275, était, en ef- fet, la fille unique de Pierre de Courtenay, seigneur de Conches, et de Perrenelle de Joigny (P. Anselme, op. cit., t. I, p. 383).

2. G. de Nangis nous apprend ce que devinrent ces deux en- fants. « Philippum qui postea duxit in uxorem filiam Johannis comitis Britannise Blancham neptem Edoardi régis Angliae, et Robertum qui non longe postea mortuus est puer. »

3. Latin : « Othelinus cornes Burgundiae. » Cette fille fut Ma- haut, comtesse d'Artois, morte le 27 ou le 28 novembre 1329, qui avait épousé Othon IV, comte de Bourgogne.

4. Blanche d'Artois, fille de Robert Ier, comte d'Artois ; après la mort de son premier mari, Henri III, roi de Navarre (voir supra, p. 50 et 51), elle épousa Edmond d'Angleterre, comte de Lancastre, frère d'Edouard Ier.

[1275] PHILIPPE III LE HARDI. 59

rite sa mère. Quant le conte d'Artois le sot, si li des- plut moult et en fu forment corroucié, car il pensoit bien que le roy d'Angleterre n'avoit nul amour au roy de France.

*En ce contemple, Amauri, clerc2, filz le conte Si- mon de Monfort qui avoit esté occis, si comme nous avons dessus dit, menoit par mer une seur3 qu'il avoit, au conte de Gales, pour ce que le prince de Gales la devoit prendre à femme. Si comme il estoit en haute mer, les espies au roy d'Angleterre li vindrent au de- vant et les emmenèrent pris et liez devant le roy. Le- dit Edouart le fîst mètre en prison4 et le tint longue- ment. Quant Loelin, le prince de Gales le sot, si en fu moult dolent; si manda au roy d'Angleterre qu'il li rendist sa femme, et s'il ne le vouloit faire, il seroit son anemi et son contraire en toutes manières. Le roy Edouart li manda qu'il venist à lui comme son homme, et il auroit conseil qu'il en devroit faire. Leolin ne voult de riens obéir à son commandement, ainz assem- bla ses gens et garni ses chastiaux et ses marches, et meismement une montaigne fort et defensable garnie

ini

1. Cf. Chronique de Primat, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XXIII, p. 98.

2. Amauri, dernier fils de Simon de Montfort, comte de Lei- cester, et ainsi petit-fils de Simon de Montfort, chef de la croi- sade contre les Albigeois, était entré dans les ordres en 1268. Il mourut en 1292 (Charles Bémont, Simon de Montfort, comte de Leicester, p. 255-258).

3. Alienor, fille de Simon de Montfort et d'Alienor, fille de Jean sans Terre, avait été fiancée par son père à Llewellyn, prince de Galles, qui l'épousa le 13 octobre 1278; elle mourut en couches le 21 juin 1282 [Ibid., p. 256).

4. Amauri fut enfermé au château de Corfe [Ibid., p. 256).

60 LES GRANDES CHRONIQUES. lil276J

dechastiaux et de forteresces que l'en appelloit Senan- done1. Au roy Edouart fu tout conté et dit comment il garnissoit et comment il occioit touz les Anglois qui venoient en sa terre. Il assambla tout son ost et se feri en Gales et chaoa Loelin jusques en Senandonne et gasta et ardi tout le pays. Plus avant ne pot aler pour la montaigne qui estoit enclose de mareschieres et de paluz toutentour, et pour river qui estoit fort et aspre. Ilec demoura et assit la montaigne et par mer et par terre; et les Galois se dépendirent bien asprement et se i'erirent par maintes foiz aus Englois, et en tuèrent assez et emmenèrent souvente foiz la proie au roy d'Angleterre. A la parfin les tint le roy si court que Loelin vint à li à merci2 ; mais ce ne fu pas sanz grant perte de sa gent pour l'yver qui estoit fort et plain de pluie et de vent. Si fu acordé que Loelin auroit sa femme et que les hoirs qui estoient de lui ne seroient seigneurs de Gales aussi comme leurs devanciers avoient esté, et que Loelin seroit sanz plus tenu pour prince tant comme il vivroit. En telle manière rendi à Loelin sa femme, et l'espousa en sa présence, et puis rendi, pour ce qu'il estoit clerc, Amaurri aus prelas d'Angleterre, et leur commanda le roi qu'il fust bien gardé et que s'il issoit hors sanz son congié, qu'il les puniroit et en soufferroient paine. Mais il fu puis déli- vré par le commandement l'Apostole, et vint en France demourer3.

1. Senandone, Snowdon, montagne du pays de Galles.

2. Llewellyn se soumit en 1276 (Ch. Bémont, op. cit., p. 256).

3. Amauri séjourna pendant quelque temps à Paris, puis se retira en Italie [Ibid., p. 258).

[1276] PHILIPPE III LE HARDI. 61

XXII.

De la mort Loys le premier fih le roy Phelippe l .

En l'an de grâce mil CGLXXVI, avint que Loys le premier filz le roy Phelippe mourut, et fu empoisonné si comme aucuns dient. Le roy en fu en souppeçon, et ceste souppeçon mist en son cuer Pierre de La Broce son maistre chambellenc; car il maintenoit et disoit en derriers que ce avoit fait la royne et que elle feroit, se elle pooit, mourir les autres pour ce que le royaume peust venir aus enfanz qui estoient de son corps. La court de France en fu toute esmeue, et en murmu- rèrent plusseurs tant que le roy de France le sot. Quant le roy oy telles paroles, si fu moult pensis qui pooit avoir fait tel traïson, et se pena moult en quel manière ne comment il le pourroit savoir. Si li fu dit

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 502-503. La traduction française n'est pas littérale. Voir, à propos des enquêtes faites à la suite de la mort de Louis, fils de Philippe le Hardi, les documents publiés par J. de Gaulle dans le Bul- letin de la Soc. de i Hist. de France, 1844, p. 87-100. Le premier de ces documents qui est une déposition du légat Si- mon contre Pierre de Benais, évêque de Bayeux, expose avec plus de détails les mêmes faits que G. de Nangis. Le deuxième est un rapport adressé par l'évêque de Liège au roi dans lequel il fait connaître ce qu'avait dit Isabelle de Sparbeke, la béguine de Nivelle. Le troisième est une lettre adressée au mois d'août 1278 par la reine Marie de Brabant au pape Nicolas III, lui de- mandant la punition de l'évêque de Bayeux qui s'était réfugié à Rome. Le premier seul de ces documents a été publié à nou- veau par L. Delisle, dans le Cartulaire normand, 927. Cf. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 22-27.

62 LES GRANDES CHRONIQUES.

et conté qu'il avoit à Nivelle une devine1 qui mer- veilles disoit des choses passées et avenir, et estoit en habit de béguine et se contenoit comme sainte femme et de bonne vie. Et si avoit à Laon I autre devin qui estoit vidame de l'église de Laon, qui par art de ni- gromance savoit moult de choses secrètes. Et plus avant vers Alemaigne, estoit i convers, qui avoit esté Sarrazin, qui grant niaistre et sage se faisait en tiex besoignes, et moult disoit de choses qui sont avenir. « Par Dieu », dit le roy, « aucun trouvera l'en qui nous dira nouvelles de ce t'ait ». Si appella son clerc qui bien estoit privé et homme secré, et li pria qu'il alast vers Laon et à Nivelle, pour savoir lequel de ces prophètes estoit tenuz au plus sage, et qui miex et plus certai- nement diroit la vérité de ce que l'en li comman- derait.

Le clerc ala à Laon et à Nivelle, et enquist et de- manda le plus sagement qu'il pot, lequel estoit tenu à plus sage de tel besoigne. Si trouva que la béguine es- toit la plus renommée que les autres et que elle estoit trop miex creue que les autres de ce que elle disoit. Au roy de France s'en retourna et conta tout ce qu'il avoit trouvé. Le roy manda l'abbé de Saint Denis qui avoit non Maci2, car il se fioit moult en lui, et Pierre,

1. G. de Nangis présente tous ces devins comme des impos- teurs : « Erant duo pseudoprophetse in Francia, vicedominus Laudunensis ecclesiae, et quidam Sarabita pessimus, quœdam be- guina Nivellensis tertia pseudoprophetissa. Qui nulla religione approbati, Deo mentiti, per arctam vitam quam deforis ostende- bant, habere prophetiae spiritum dicebantur. Sed vere spiritus mendax in eorura ore factus multos decepit, et ad credendum eis quamplurimos provocavit. »

2. Matbieu de Vendôme.

[12761 PHILIPPE III LE HARDI. 63

evesque de Baiex qui estoit cousin Pierre de La Broce de par sa femme, et leur commanda qu'il alassent à celle béguine et qu'il enqueissent de ceste besoigne di- ligeaument de son filz.

Au chemin se mistrent et vindrent à Nivelle; si comme il furent descenduz, l'evesque se parti de la compaignie à l'abbé et fist semblant qu'il vouloit dire son service. Si s'en ala à celle devine1 et li fist plus- seurs demandes de l'enfant le roy qui avoit esté empoi- sonné, et li pria moult que elle n'en deist riens à l'abbé de Saint Denis en France qui avec li estoit envoie. L'abbé vint après et li demanda de l'enfant, comment il en estoit aie. Et elle respondi : « J'ay parlé à l'evesque vostre compaignon et li ay bien dit la vérité de quanqu'il m'a demandé; ne plus ne autre chose ne m'en demandez que nulle riens ne vous en diroie. » Quant l'abbé oy telles paroles, si en fu moult corrou- cié, et pensa qu'il y avoit traïson. Lors s'en retornerent et vindrent le roy estoit. Le roy parla première- ment à l'abbé et li demanda qu'il avoit trouvé de celle femme et qu'elle avoit dit? Et l'abbé respondi que l'evesque y estoit premier aie que li ; et quant il y ala après, elle ne li voult riens dire. Le roy manda tantost l'evesque et li demanda qu'il avoit fait et comment celle femme avoit parlé à lui il l'avoit envoie? L'evesque respondi : « Certes, monseigneur, ce que elle m'a dit est en confession, si que pour nulle riens ne vous en oseroie desclorre ne dire. » Quant le roy oy teulz paroles, si fu irié et plain de mautalent, et li dist : « Par mon chief, Dans evesque, je ne vous avoie

1. Cette béguine de Nivelle s'appelait Isabelle de Sparbeke.

64 LES GRANDES CHRONIQUES.

pas envoie pour la confesser. Et par Dieu qui me fist, je en sauray la vérité, ne atant ne le lairai pas. » Le roy manda Thibaut evesque de Dol en Bretaigne1, et frère Arnoul de Huisemale2, chevalier de l'ordre du Temple, et leur enjoint et commanda qu'il alassent à celle devine hastivement et qu'il parlassent à li eulz il ensemble. Lors se hasterent moult les messages et vindrent à la béguine, et li distrent qu'il estoient mes- sages le roy de France et que pour Dieu elle leur deist la vérité de ce que il li demanderoient. Plusseurs de- mandes firent, es quelles elle respondi. Quant vint en la fin, si leur dist : « Dites au roy de France monsei- gneur, qu'il ne croie pas les mauvaises paroles sus sa femme, car elle est bonne envers li et loyal, et envers tous les siens de bon cuer entièrement. » Les mes- sages s'en vindrent au roy leur seigneur et li racon- tèrent toutes les paroles que elle leur avoit dit bien et loyaument, et toute la pure vérité, dont pensa le roy qu'il avoit aucuns en son service et en sa court qui ne li estoient ne bons ne loyaux. Sagement se contint et fist semblant à sa chiere et à sa contenance qu'il ne l'en fust riens.

XXIII.

De la muete que le roy fist pour aler à Sauveterre3. Le roy Phelippe ne mist pas en oubli la felonnie et

1. Thibaut de Pouancé qui n'était pas encore évêque quand le roi lui confia cette mission. Il occupa le siège de Dol du mois de juillet 1280 au 30 mars 1301 (Gallia christiana, t. XIV, col. 1054-1055).

2. Le texte latin le nomme de Visemale.

3. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans

[1276] PHILIPPE III LE HARDI. 65

la desloyauté que le roy d'Espaigne1 avoit faite à sa suer. Si li envoya messagiers et li manda qu'il li en- voiast ses neveus et qu'il assenast douaire souffisant à leur mère; et s'il ne vouloit ce faire, il li mandoit bien qu'il courroit sus sa terre et qu'il en prendroit ven- gance. Les messagiers vindrent au roy d'Espaigne, et le requistrent de par leur seigneur qu'il envoiast les enfans au roy de France leur oncle et qu'il tenist les convenances qu'il leur avoit juré et promis. Quant le roy ot oy les messages, il respondi paroles d'orgueil et de boban, et dist qu'il n'en feroit riens de quanque le roy de France li mandoit. Les messages le deffierent et li distrent bien qu'il en verroit encore sa terre gas- tée et arse. Lors se mistrent au chemin et raporterent nouvelles de ce qu'il avoient trouvé.

Le roy manda tantost touz les haus hommes de son royaume, et il vindrent de toutes pars; neis plusseurs barons d'Alemaigne vindrent pour veoir et pour la grant amour qu'il avoient au roy de France, si comme le conte de Bar, le duc de Breban, le conte de Juilliers, le conte de Lucembourc2 et plusseurs autres.

Quant le roy ot apresté sa besoigne, il vint à son patron, le corps saint monseigneur saint Denis et prist congié à li, et demanda l'oriflambe3. L'abbé li mist en

Rec. des Hlst. des Gaules et de la France, t. XX, p. 502 à 505. Cf. Chronique de Primat [Ibid., t. XXIII, p. 97-98). Voir sur cette campagne Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 105-106.

1. Alphonse X, roi de Castille.

2. G. de Nangis dit que le duc de Bourgogne se joignit aussi au roi : « Ducera Burgundiae qui de jure tenebatur », mais il ne parle pas du comte de Luxembourg.

3. Ce fut vers la fin de juillet 1276 que Philippe III alla cher- cher l'oriflamme à Saint-Denis (Langlois, op. cit., p. 105).

VIII 5

66 LES GRANDES CHRONIQUES.

la main et dist que Nostre Seigneur li donnast victoire et force de abessier l'orgueil de ses anemis. Tantost s'arrouta l'ost et passa tout oultre1 parmi Poitou et parmi Gascoigne. Quant il vindrent à l'entrée de Gas- coigne, s'arresterent pour ordener de leur besoigne. Si comme il estoient ilec, les messagiers au roy d'Es- paigne vindrent au roy; mais il lu avant vu jours pas- sez qu'il peussent parler au roy. Quant il vindrent devant eulz, si commencierent à parler grossement aussi corne en menaçant et li distrent qu'il ne fust si hardi qu'il entrast en Espaigne. Pour chose qu'il deissent, le roy ne s'esmut ne ne leur dist paroles vi- laines et honteuses, ains leur respondi qu'il proposoit d'aler en Navarre et de passer avant, oultre s'il pooit. Les messages le deffierent de par le roy d'Espaigne leur seigneur, puis se retornerent droit en leur pays. Tant ala l'ost avant qu'il vint à une ville que on appelle Sauveterre2, en la terre Gascoin de Biart3, assez près d'Espaigne4. s'assemblèrent toute la gent au roy de France de toutes pars; si furent si grant multitute

1. G. de Nangis dit qu'il passa aussi par Orléans et par le Berri : « iter arripiens per Aurelianensem urbem et Bituricam regionem, finesque Pictavorum peragrans, versus partes His- paniae cum suo exercitu acceleravit ». Il était à Orléans le 23 août, en septembre à Tours et à Angoulêrne (Langlois, op. cit , p. 106).

2. Sauveterre, Basses-Pyrénées, arr. d'Orthez, ch.-l. de cant.

3. Gascoin de Biart, Gaston, vicomte de Béarn.

4. G. de Nangis dit : « Tandem in extremis partibus regni sui prope portus Cysereos in terra Gasconis de Biardo ad quan- darn villam, quae Salvaterra nuncupatur, suum exercitum quasi innumerabilem congregavit. » Philippe III fut à Sauveterre en octobre (Langlois, op. cit., p. 106).

[1276] PHILIPPE III LE HARDI. 67

et si grant foison qu'il n'estoit riens qu'il les peust nombrer1. Viande commença à faillir et à appeticier en l'ost, ne ne porent avoir chevance pour les che- vaux, car il furent mal pourveuz avant qu'il venissent au port ne qu'il peussent les montaignes passer; si attendirent et séjournèrent, et endementres yver vint et commença à aprochier, les venz à haucier et grant froidure à venir plaines de pluies et de noiz et de gelée. Si comme l'ost estoit en tel point, aucuns traitres s'aprochierent du roy et li firent entendant qu'il seroit bon de retorner, et qu'il donnast congié à sa gent jusques au printemps, et que ses garnisons fussent plus sagement ordenées, pourveues et atirées. Moult fu grant domage et grant perte quant l'ost n'ala outre, car il eussent prise toute Espaigne à leur volenté.

XXIV.

De Robert d'Artois qui fu envoie en Navarre de par le roy de France2.

Pou avant que le roy meust à aler en Sauveterre, nouvelles vindrentque Huistace de Biaumarcheis estoit assis ou chastel de Panpelune et des barons de Na-

1. Guillaume Anelier [Histoire de la guerre de Navarre en 1216 et 1211, éd. Francisque Michel, vers 4795) dit que l'ar- mée de Philippe III le Hardi était évaluée à trois cent mille hommes :

« E lo reis ag ab siz aytantz de compaynners Que, segont que audi dire, foro ccc millers. »

2. Guillaume de JNangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 504-508. Cf. Chronique de Primat [Ibid., t. XXIII, p. 94 à 96).

68 LES GRANDES CHRONIQUES.

varre, pour ce que Huistace, qui la terre gardoit de par le roy de France les vouloit corriger d'aucunes mauvaises coustumes qu'il maintenoient ou pays. Si envoia hastivement Robert conte d'Artois et Ymbert de Biaugeu1, et leur commanda qu'il secourussent hastivement son chevalier et sa gent qui de par li y estoient alez, et qu'il prissent en leur aide ceulz de Thoulouse et de Carcassonne et de Pierregort2, et qu'il appelassent en leur aide Gascon de Biart et le conte de Fois3. Le conte d'Artois se hasta moult de faire la volenté le roy et mena avec lui jusques à xxm hommes, que à pié que à cheval. Tant alerent que il vindrent à i chastel qui a non Mollans4; si s'arresterent ilec tant qu'il fussent conseilliez comment ne par quel voie il pourroient entrer en Navarre.

Endementres qu'il estoient en ce point, un prince de Navarre qui avoit non Sanses5 s'apperçut et s'avisa que il avoit mespris de ce qu'il avoit esté contre le roy de France; si ne voult plus estre contraire à la gent le roy ne faire nul encombrement. Garse Morans6 s'es- toit corroucié de ce qu'il s'estoit ainsi torné devers le roy de France; si lefîst espier comment il le pourroit trouver en tel point qu'il le peust occirre. Si avint que

1. Humbert de Beaujeu, seigneur de Montpensier, conné- table de France, mourut en 1285 (P. Anselme, Hist. généal., t. VI, p. 89).

2. G. de IN'angis ajoute Beaucaire « et Belliquadri ».

3. Boger-Bernard III, comte de Foix.

4. Mollans, auj. Morlaas, Basses-Pyrénées, arr. de Pau, ch.-l. de cant.

5. Don Pedro Sanchiz, seigneur de Cascante.

6. G. de ÎS'angis désigne Garcia Almoravit comme « régis Francise adversariorum principera et capitaneum ».

PHILIPPE III LE HARDI. 69

Pierre Sanse estoit couchié en son lit; tant fit Garse qu'il le trouva en son lit et l'occist, et les chevaliers qui estoient de sa mesniee1. Quant sa femme et ses enfans sorent sa mort, si mandèrent à monseigneur Huistace qu'il les aideroient en toutes manières, mais il leur promist qu'il leur aideroit à vengier la mort Pierre Sanses.

Ainsi comme il estoient en tel brigue et en tel des- cort, le conte d'Artois se tenoit près des pors, a grant foison de gent à pié et à cheval, et ala tant que il laissa les pors2 et s'en vint par les mons de Pierregort3 et passa tout oultre par la terre d'Arragon, et entra ou royaume de Navarre, li et tout son ost. Tant chevaucha et ala qu'il vint devant la cité de Pampelune droite- ment la veille de la Nostre Dame en septembre4; si assist la ville tout entour et son ost.

Garse Morans qui avoit occis Pierre Sanses, estoit en la cité maistre et capitaine de touz. Avec li estoient plusseurs barons de Navarre5 qui, par plusseurs foiz, avoient assailli messire Huistace; et messire Huitace

1. G. de Nangis donne le nombre de ceux qui furent tués avec lui « cura quinque aliis personis ». Sur la mort de don Pe- dro Sanchiz, voir G. Anelier, Histoire de la guerre de Navarre, éd. Francisque Michel, vers 4130 à 4160.

2. Latin : « portus Cysereos ».

3. Latin : « per montes Pyreneos », par les montagnes des Pyrénées.

4. G. de Nangis donne une autre date « eam die Jovis ante nativitatera beatae Marias Virginis tune obsedit », soit le 3 sep- tembre 1276, au lieu du 7; Primat a suivi la leçon de G. de Nangis. Cf. Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 103, qui donne aussi la date du 3 septembre.

5. G. de Nangis donne le nom de l'un d'eux, « Gonsalves ».

70 LES GRANDES CHRONIQUES.

leur donnoit souvent grant assaut et les faisoit souvent reculer.

Quant le conte d'Artois vit qu'il ne vouloient issir hors ne venir à bataille contre lui, si fisl ses engins' drescier et fist ruer de jour en jour pierres et man- gonniaux. qui abatoient tout avant eulz quanqu'il trou- voient, maisons, sales et palais. Si orent ceulz de de- denz grant paour, qu'il ne sorent que faire, ne n'avoient nulle espérance de sauveté, se ce n'estoit par fuite; et vindrent à Garse Morant, et li deman- dèrent qu'il pourroient faire; et il leur dist qu'il ne s'esbaïssissent de riens et que le matin il chaceroit les François du siège. Quant ce vint à Tanuitier, il fist grans queroles et grans tresches, et chanter à haute voiz pour donner cuer à ses bourgois qui trop forment s'espoentoient ; si disoit et afichoit qu'il avoit trop grant désir de combatre à ses anemis. Si comme vint entour mie nuit que la nuit fu bien oscure, et le peuple fu acoisié2, Garse Morant et Golsant3, et les autres plus nobles de Navarre issirent de la cité le plus secrément qu'il porent et tournèrent en fuie. Garse n'osa demou- rer en Navarre pour le linage Pierre de Sanses, ains s'enfui tant comme il pot au roy de Gastelle4 qui le

1. L'ingénieur qui fit ces engins se nommait Bouquin. Il trahit ensuite le comte d'Artois et passa dans la ville de Pam- pelune il fut pris et mis à mort [Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 93).

2. Acoisié, reposé.

3. Gonsalve d'après la leçon du Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 507. Ce nom ne figure pas dans le texte latin à cet endroit.

4. Primai donne le nom de la ville il était : « Saint Do- min de la Chauciée », auj. San Domingo de la Calzada (Vieille- Castille).

PHILIPPE III LE HARDI. 71

reçut et prist à garantir contre ses anemis. Le peuple de Pampelune fu moult troublé et les bourgois esba- his quant il sorent que ceulz qui les dévoient garantir s'estoient fuiz. Les nouvelles en vindrent au conte d'Artois des traîtres qui ainsi s'en estoient alez, si en fu corroucié, car il avoit enpensé qu'il les presenteroit au roy de France. Les eschevins de Panpelune man- dèrent au conte d'Artois que volentiers s'accorderoient à lui. Quant le conte oy ce, il envoia le connestable.

Si comme il parloient ensemble en quel forme il feroient pais et en quel manière1, la piétaille couroient aus armes et aus murs et aus défenses de la cité pour ce que l'en parloit de pais. Si entrèrent maugré leur capitaine qui les encontredirent tant comme il porent2; si roberent et pristrent quanqu'il porent trouver, et occistrent hommes et femmes, aussi comme se ce fussent Sarrazins, et prenoient à force les pucelles et les veuves femmes, et se couchèrent avec elles et puis lesdespueillerent et tollirent quanqu'il avoient, et n'es- pargnierent ne église ne moustier; ains s'en vindrent à la tombe le roy Henri qui gisoit en l'église Nostre Dame. Si cuidierent que elle fust d'or ou d'argent; si la despecierent toute et esrachierent par pièces et par morsiaus. Le conte d'Artois fist crier à ban par tout l'ost et en la cité, qu'il se tenissent en pais et qu'il

1. G. de Nangis dit que les habitants de Pampelune se ré- fugièrent dans la cathédrale : « Et propter hoc pavore exterriti ad magnam ecclesiam beatae Marias confugerant. »

2. G. de >"angis dit que les hommes formant cette « pié- taille » n'étaient pas des Français : « Nec fuerunt isti valoris ho- mines nec nati de Francia, sed de terra Gasconis de Biardo, et Fuxinensis coroitis Albigenses ». Cf., sur le pillage de Pampe- lune, G. Anelier, op. cit., vers 4685 à 4775.

72 LES GRANDES CHRONIQUES.

souffrissent de mau faire, ou il les puniroit des cors. Adoti(|ues se restraindrent et tindrent de mal faire, pour la doubtance qu'il avoient du conte d'Artois qui si forment les menaçoit. Le conte d'Artois rasseura les bourgois et les prist en sa garde et en sa défense, et leur rendi tant comme il pot de ce qu'il leur avoit tollu. Quant la cité fu prise, le conte d'Artois la fist garnir de ses gens et les fist entrer es forteresces pour défendre et garder la cité de leurs anemis. D'ilec se parti et ala par tout le royaume de Navarre et prist tout en sa main, ne ne fu nul qui li osast contredire, ne qui contre li peust durer.

XXV.

Comment le conte d'Artois ala 'parler au roy d'Espaigne* .

Quant Pampelune et toute la terre de Navarre fu en la main au conte d'Artois, nouvelles en vindrent au roy d'Espaigne; si se doubta moult de li et de son royaume; si manda au conte d'Artois, comme à son chier cousin, salut et bonne amour, et li manda que volentiers parleroit à li et le verroit. Le conte d'Artois reçut les messages moult courtoisement et les fît demou- rer avec lui tant qu'il se fust conseillié. Tantost prist i message et envoia au roy de France ce que le roy d'Espaigne le requeroit, et que riens ne voudroit faire sanz son congié. Le roy de France li manda que bien li plaisoit qu'il y alast, comme cil qu'il tenoit pour bon et pour loyal et que bien se fîoit en li. Quant le conte

1. Guillaume de Nangis, Gesta Pbilippi régis Francité, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 508-511. Dans la traduction du texte latin des parties ont été modifiées.

[1276] PHILIPPE III LE HARDI. 73

d'Artois ot confié, si se mist en chemin et ala au roy d'Espaigne; si le reçut liéement et grant teste li fist, et parlèrent ensemble de moult de choses, et moult li pria le roy qu'il feist la paiz de li et du roy de France. Le conte li promist que volentiers il le feroit1.

Si comme il estoient ensemble, vint i message qui aporta tout Testât et tout le secré et tout le pensé au roy de France. Quant le roy ot oy les messages, si dit au conte d'Artois : « Biau cousin, je ne sui pas sanz amis à la court le roy de France, et aussi me deussiez vous valoir et aidier par raison de linage. J'ai tiex amis qui bien me scevent mander tout son convine, et qu'il veult faire et qu'il a enpensé. »

Ainsi furent ensemble ne scai quans jours le roy et le conte, et se deduirent ensemble et esbatirent tant que le conte demanda congié, et le roy li donna volen- tiers et le convoia et li fist honneur et courtoisie tant comme il pot. Le conte d'Artois s'en vint tout droit en Navarre et pensa moult que le roy d'Espaigne savoit bien Testât et le secret du roy de France; si chei en souppeçon que ce venist de Pierre de La Broce. Lors se conseilla à ses amis se c'estoit bon qu'il s'en alast en France ou il demourast. Si li fu loé que il pourroit seurement laissier la terre à garder aus chevaliers de Pierre Sanses et à monseigneur Huitace de Biau Mar- cheis et aler en France si li plesoit. Le conte prist les seremens des chevaliers Pierre Sanses et leur pria moult de garder la terre en tel manière qu'il eussent

1. A la suite de ces pourparlers, deux conventions furent si- gnées à Vittoria en novembre 1276, entre Alphonse X et Ro- bert d'Artois (Ch.-V. Langlois. Le règne de Philippe III le Hardi, p. 107-108).

74 LES GRANDES CHRONIQUES. [1277]

honneur. Atant se départi et chevaucha tant qu'il vint en France, et dit et raconta au roy Phelippe ce que il avoit oy et veu du roy d'Espaigne. Le roy pensa bien que ce venoit d'aucuns de ses privez qui estoient1 en son service. Pour ceste chose, il fu moult en doubte aus quiex gens ne aus quiex personnes il se pourroit conseillier ne dire son secret.

Incidence2. Assez tost après vindrent en France les messages du royaume de Tarse, et denoncierent au roy Phelippe, de par le roy de Tarse leur seigneur, que s'il vouloit aler outre-mer sus Sarrazins, que volentiers l'aideroit en toutes les manières que il pourroit, et de gens et de conseil et de toutes autres choses dont il pourroit aidier. Ces messages qui vindrent de Tarse n'estoient mie Tartarins, ains estoient Géorgiens. Si sont près voisins aus Tartarins et sont en leur subjec- tion et en leur commandement, et croient en Nostre Seigneur Jhesu Grist. Il vindrent à Saint Denis en France célébrer la Pasque par le commandement le roy comme bons crestiens et parfaiz, selon ce que il le monstroient et le faisoient à savoir. Quant il orent séjourné en France tant comme il leur plut, si s'en repairerent et s'en retornerent et alerent en Angleterre, et distrent au roy d'Angleterre ce meismes qu'il avoit dit au roy de France.

L'an de grâce mil GGLXXV1I, l'apostole Jehan3 qui

1. De son hostel et de son service : leçon du Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 509, qui rend mieux le sens du texte de G. de Nangis : « cogitavit illum per qiiem sui status hospitii ita sciebatur, aut prope se morari in servitio, aut de suo consilio interesse ».

2. Cf. Raynaldi, Annales ecclesiastici, t. IN, p. 417-418.

.1. Jean XXI, appelé auparavant Pierre, était à Lisbonne.

[1277] PHILIPPE III LE HARDI. 75

devant estoit nommé Pierre l'Espaignol, se ventoit assez de foiz, quant il estoit aveques ses plus privez, qu'il devoit vivre assez longuement et que bien le sa- voit selon la science de géométrie et d'astronomie; mais il ala tout autrement qu'il ne disoit, car si comme il sejornoit à Viterbe, il fist faire une chambre d'en costé le palais; si comme il ala veoir la besoigne comme elle se faisoit, une solive trébucha d'en haut et chei sus lui et le deffroissa et quassa tant qu'il mourut dedenz les vi jours de celle froisseure, et fu enterré en l'église saint Lorent, en la cité meismes.

XXVI.

Comment Pierre de La Broce fu pris et penduz*.

En ce temps meismes avint que i message qui por- toit unes lettres acoucha malade en une abbaïe; si le sousprist si le mal qu'il vit bien qu'il le convenoit mou- rir. Si appella ceulz de l'abbaie et leur fist prometre et jurer qu'il ne baudroient les lettres à homme vivant, fors à la propre personne le roy de France. Quant le messagier fu mort, i moine de laienz prist les lettres par le congié à son prieur et les porta tout droit au roy de France, à Meleun-sur-Saine, il estoit. Le roy

Elu pape à Viterbe le 8 septembre 1276 et couronné le 20, il mourut dans la même ville le jeudi 20 mai 1277.

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Bec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 510-513. Cf. Chronique anonyme finissant en 1286, ibid., t. XXI, p. 95-96. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 99-100. Primat semble n'avoir pas puisé son chapitre sur Pierre de La Broce à la même source que G. de Nangis.

76 LES GRANDES CHRONIQUES. [1278]

reçut le moine liéement et li fist bonne chiere, puis prist la boiste et entra en une chambre pour estre plus privéement et appella aucuns de ses plusprisvez, et fist ouvrir la boiste et regarder de quel seel elle estoit seellée. Si trouva l'en que c'estoit le seel Pierre de La Broce. Si furent les lettres leues; mais ce qui estoit dedenz escript ne voult l'en pas descrire ne faire savoir. Moult se merveillierent ceulz qui les lettres lurent de ce qui estoit dedenz.

Tantost le roy se parti de Meleun et s'en vint à Paris, et sejorna ilec m jours. D'ilec se parti et s'en ala au bois de Vincenes. fu mandé Pierre de La Broce et pris et mené en prison. Après tantost il fu envoie à Yenville1 et fu mis en la maistre tour. Nouvelles vindrent à l'evesque de Baiex que Pierre son cousin estoit pris; si s'en ala au plus tost qu'il pot à court de Rome etsemisten la garde l'Apostole et en sa défense. Ne demoura guéres après que Pierre de La Broce fu amené à Paris; si furent mandez plusseurs des barons de France pour veoir et pour oïr le jugement de Pierre de La Broce, et pourquoy c'estoit et comment il l'avoit deservi. Quant les barons furent assemblé, Pierre fu tantost livré au bourrel de Paris qui pent les larrons2, à un bien matin, ainz souleil levant; si le convoierent au gibet le duc de Bourgoigne et le duc de Breban et le conte d'Artois, et plusseurs autres nobles barons.

1. Latin : c Jan villa in Belsia. » C'est donc Janville, Eure-et- Loir, arr. de Chartres, ch. 1. de cant.

2. Pierre de La Broce fut pendu le 30 juin 1278 [Chronique anonyme finissant en 1328, dans Bec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 147).

[1278] PHILIPPE III LE HARDI. 77

Le peuple de Paris s'esmut de toutes pars, et coururent hommes et femmes après, car il ne le pooient croire en nulle manière que homme de si haut estât f'ust dé- valé au bas1. Le bourriau li mist la corde entour le col et li demanda s'il vouloit riens dire, et il dist que nenil. Tantost le bourrel osta rescinde et le laissa aler entre les larrons. Nul ne se doit fier en sa grant hau- tesce ne en son grant estât, car la roe de fortune qui ne se tient en i point ne en un estât l'aura tost dévalé et mis au bas2. Touz ceulz que Pierre de La Broce avoit mis à court ne de riens avanciez furent boutez hors du service, ne nul n'en demoura que l'en peust savoir.

1. Cette phrase n'est pas dans le texte latin.

2. Dans sa Chronique latine (éd. H. Géraud, t. I, p. 249), G. de Nangis dit que la mort de Pierre de La Broce fut causée par la jalousie : « invidia quorumdam contra se excilata ». Cette opinion fut partagée par d'autres contemporains. Dante, dans le Purgatoire, chant VI, vers 10-24, dit qu'il fut mis à mort :

«... per astie et per inveggia,

come dicea, non per colpa commisa »,

et il accuse la reine Marie de Brabant d'avoir été l'instigatrice de son supplice. Une chronique de Touraine (André Salmon, Recueil de chroniques de Touraine, p. 196) dit : « et per ba- rones, per invidiam judicatus, et contra voluntatem régis ». On peut voir encore, sur le supplice de Pierre de La Broce, Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 126, 147-181 ; t. XXII, p. 348. Achille Jubinal, La complainte et le jeu de Pierre de La Rroce, Paris, 1835, in-8°. Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi, p. 29 à 32. Chronographia re- gum Francorum, éd. Moranvillé, t. I, p. 10-12.

78 LES GRANDES CHRONIQUES. [1279]

XXVII.

Du Soudan de Babiloine^.

Bondodar2, le Soudan de Babiloine avoit destruit la cite d'Anthioche, puis se tourna devers les crestiens et leur fist assez de maux et de griex. En ce temps meismes que Pierre de La Broce fu destruit, les Tarta- rins furent corrouciez pour ce que Bondoudar menoit si grant maistrie en la terre d'outre-mer; si assaillirent Turquie et li mandèrent bataille. Le soudan assambla tant de gent comme il pot avoir et vint contre eulz à bataille. Les Tartarins leur coururent sus et en detren- chierent et occistrent la greigneur partie. Le soudan meismes fu navré à mort et se fist porter a Damas; ilec mourut de plaies qu'il ot eues. Son fîlz3 fu esleu à soudan après la mort de son père; mais il ne la tint gueres en pais, car pluseurs amiraux tirent conspira-

1. Guillaume de Nangis, Gesta Plnlippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 512-513. Cf. Chronique de Primat, ibid., t. XXIII, p. 99. Les Grandes Chroniques ont omis la première partie de ce paragraphe de G. de Nangis relative à l'élection du pape Nicolas III et aux mesures qu'il prit contre Charles, roi de Sicile. La Chronique de Primat [Ibid., p. 100) a reproduit ce passage.

2. Bibars-el-Boundoucdar, sultan d'Egypte, intronisé le 24 octobre 1260, mort à Damas le 1er juillet 1277. Voir, sur les événements rapportés dans ce chapitre, Marino Sanudo, Liber secretorum fidelium crucis. Orientalis liistorise, t. II, p. 228. Cf. Raynaldi, Annales ecclesiastici, t. III, p. 418-419.

3. Le fils de Bibars, Mohammed Bérékeh-khan, ou Baréca, lui succéda à l'âge de dix-neuf ans. Forcé d'abdiquer le 27 août 1279, on lui assigna pour résidence la principauté de Rarac il mourut en mars 1280.

[1280] PHILIPPE III LE HARDI. 79

cion contre lui et l'assistrent en 1 chastiau que l'en ap- pelle le Crat1, qui siet assez près de Babiloine. Tant crut et monteplia le descort entre eulz que l'une partie occist l'autre.

XXVIII.

De la voie que le roy de France fist au Mont de Mar- chant2.

Le roy Phelippe assambla grant foison de ses barons et s'en ala en Gascoigne, à une ville qui a non le Mont Marchant3. D'autre part vint le roy d'Espaigne avec de ses plus nobles de son pays et commencierent à parler de l'injure et du descort que le roy d'Espaigne faisoit à madame Blanche et à ses enfanz. Le roy d'Espaigne estoit à séjour à Baionne4, si comme messages aloient

1. La Chronique de Primat l'appelle « le Car ». C'est la prin- cipauté de Karac qui appartint aux chrétiens jusqu'en 1189. Elle comprenait les terres et les oasis situées à l'est et au sud de la mer Morte jusqu'à la frontière d'Egypte et à la mer Rouge.

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Uist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 513-515. Les Grandes Chroniques ont encore omis la première partie de ce paragraphe de G. de Psangis relative aux fêtes données en

1279 par le roi de France en l'honneur de Charles, prince de Salerne, fils de Charles, roi de Sicile, qui était venu en France, et à la blessure reçue par Robert, comte de Clermont, frère de Philippe III, dans un tournoi fait à Paris lorsqu'il fut armé chevalier.

3. Mont Marchant, auj. Mont-de-Marsan, Landes, ch.-l. de dép. Philippe le Hardi arriva dans cette ville le 29 novembre

1280 (Langlois, op. cit., pièce justif. XVII, p. 436).

4. Alphonse X, roi de Castille, vint à Bayonne le 24 novembre (Langlois, ibid.).

80 LES GRANDES CHRONIQUES.

et venoient d'une part et d'autre1, et si comme les il roys estoient aussi comme à court, les. messages vindrent et aporterent commandement, de par l'Apos- tole, que les il roys feissent pais et s'acordassent en- semble bonnement sus paine de sentence d'escomme- niement, si que ce f'ust au profistetàronneur de sainte Eglise2. Quant le roy de France oy tiex paroles, si ne voult qu'il en fust plus parlé, ains se parti tantost du Mont de Marchant et s'en ala droit àThoulouse3. Si vint le roy d'Arragon4 au devant pour li faire honneur5. Le roy le reçut moult liéement et li donna grans dons et li fist grant courtoisie. Quant le roy d'Arragon ot séjourné avec le roy de France tant comme il li plot, si prist congié6 et s'en vint à sa terre et trouva sa femme qui avoit non Constance, fille Mainfroy le dampné et l'escommenié; 7si li dist comment et en

1. G. de Nangis nous apprend que le différend entre le roi de France et le roi d'Espagne devait se régler à Dax, « con- gregabantur hinc inde per plures dies regales et solemnes nun- cii pro dicto negotio expediendo apud Aquas ». Sur ces pour- parlers, voir Langlois, op. cit., p. 122-123.

2. G. de Nangis fait connaître les envoyés du pape Nico- las III : « Destinavit ad hoc solemnes nuncios ministros géné- rales fratrum Praedicatorum et xMinorura. »

3. Philippe le Hardi quitta Mont-de-Marsan le 20 décembre et n'alla à Toulouse qu'après avoir célébré la Noël à Moissac (Langlois, op. cit., p 123).

4. Pierre III, roi d'Aragon.

5. Sur le congrès de Toulouse, voir Langlois [Ibid.). Lecoy de la Marche, Les relations politiques de la France avec le royaume de Majorque, t. I, p. 163-164. Hist. de Languedoc, t. X, p. 24, note v.

6. « Ingratus tanto honore et beneficiis » (G. de Nangis).

7. Les Grandes Chroniques ont mal traduit cette dernière phrase de G. de Nangis. Constance donna à Pierre, roi d'Ara-

[1281] PHILIPPE III LE HARDI. 81

quelle manière il pourroit avoir le royaume de Cezille; et le roy Pierre li demanda se elle avoit oy nulle cer- taine nouvelle de Palerne et de Meschines; et celle si respondi que s'il les vouloit aidier, qu'il le recevroient à seigneur et à roy, et seroient de tout leur pooir contre le roy Charles, ne jamais ne le tendroient à seigneur.

XXIX.

Du fleuve de Saine. Incidence1.

Selon le temps de grâce milCGIIIl"2, le fleuve de Saine issi hors de son chanel et s'espandi par tout le pays, et vint a si grant navie à Paris, que elle rompi la maistre arche de grant pont et quassa et froissa des

gon, le conseil de s'allier aux Siciliens, et les envoyés des Sici- liens lui demandèrent son aide contre le roi Charles, a consi- lio uxoris suse Constantiae reginae Manfredi quondara damnati filiae, Siculis, qui jam contra regem Siciliae Karolum conspira- verant, confœderatus est. Nain missi Siculorum, Panormitano- rum maxime et Messenensium, ad ipsum tune convenerant, di- centes quod si contra regem Karolum vellet cum ipsis insur- gere, et eosdem tueri, de cetero ipsum in regem et dominum reciperent et haberent ».

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Bec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 514-515. Cf. Chronique de Primat [ibid., t. XXIII, p. 101). Il ne parle que de la crue de la Seine et a omis l'élection de Martin IV. Les Grandes Chroniques ont omis dans ce paragraphe de G. de Nangis la mention de la mort de Nicolas III, celle des troubles qui éclatèrent à Rome après sa mort, celle de l'expédition en- voyée en Romagne par Martin IV contre Guido de Montefel- tro, et enfin celle des dissensions survenues à Orvieto.

2. G. de Nangis fixe la date de cette inondation : « circa principium mensis januarii ». « Environ la Typhaingne » [Chro- nique de Primat).

VIII 6

82 LES GRANDES CHRONIQUES.

autres jusques à vi, et rompi de petit pont la greigoeur partie, et enelost Paris de toutes pars, si que nul n'i pooil aler ne venir fors que par navie1.

L'an de grâce MCCIII1" et I, monseigneur de Mont Pincien en Brie, prestre et cardinal de Sainte Cezille, fu sacré à Apostoille et fu appelle Martin2.

XXX.

Comment ceuh de Cezille se retournèrent contre le roy Charles*.

Celle année meismes, Pierre d'Arragon roy fu moult en volenté des malices sa femme et la crut de quanque elle disoit. Elle afiermoit certainement et faisoit enten- dant à son baron que elle estoit hoir du royaume de Cezille, et que ceulz de Cezille le tenoient pour trop

1. G. de Nangis donne des détails plus précis sur les effets de cette inondation : « Ita circumquaque inundavit civitatem Parisiensem, quod nequiret a parte villae Sancti Dionvsii absque navigio ingredi, et ex alia parte infra muros usque ad crucem Hernondi per totam plateam Maberti vasa navalia discurre- bant » (cf. Maurice Champion, Les inondations en France de- puis le VIe siècle jusqu'à nos jours, t. I, p. 27-30).

2. .Martin IV, dont le nom était Simon de Brion, serait à Mainpincien, paroisse d'Andrezel (Seine-et-Marne, arr. de Me- lun, cant. de Mormant). 11 fut élu pape à Viterbe le 22 février 1281 et sacré le 23 mars à Orvieto.

3. Guillaume de IN'angis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. drs Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 516-518. Cf. Chronique de Primat [Ibid., t. XXIII, p. 101). Il place l'ex- pédition du roi d'Aragon au chap. lxxii, avant les vêpres sici- liennes (chap. lxxiii), et dans Primat, comme dans les Grandes Chroniques, le passage dans lequel Guillaume de Nangis montre que les prétentions de Constance sur le royaume de Sicile sont mal fondées est omis.

[1282] PHILIPPE III LE HARDI. 83

failli pour ce que il ne se ofîroit à eulz à estre leur seigneur, comme ceulz qui l'en requeroient chascun jour. 1 Quant le roy ot oy et sceu et escouté tiex paroles, si envoia n chevaliers en Cécile pour venir la contenance et la manière du pays. Si furent moult bien receuz et honnorez des plus haus hommes du pays et de la con- trée, et promissent et jurèrent qu'il recevroient le roy comme leur seigneur. Quant les messages orent fourni leur besoigne, si s'en retornerent et amenèrent avec eulz des plus haus hommes et des plus renommez de Cezille pour raiex affermer et entériner la besoigne. Si tost comme la chose fu affermée et asseurée d'une part et d'autre, ceulz de Palerne et de Meschines et de toutes les autres bonnes villes, seignierent les huis des François par nuit, et quant il vint au point du jour qu'il porent entour eulz veoir, si occistrent touz ceulz qu'il porent trouver, ne ne furent espargnié ne viex ne jeune que touz ne fussent mis à l'espée; neis les femmes ençaintes des François furent toutes occises que nulle ne demoura2. Aucun en y avoit qui par grant felonnie les acovroient par les testes3, et en sachoient les geunes créatures et les getoient es paroiz et leur

1. Tout ce qui suit jusqu'à si occistrent n'est pas lire de G. de >"angis qui donne en cet endroit une longue suite de con- sidérations sur les prétentions de Constance au royaume de Si- cile.

2. Vêpres siciliennes; massacre des Français en Sicile, le 30 mars 1282. Cf. Muntaner, chap. xliii. Raynaldi, Annales ec- clesiastici, t III, p. 535 et 552 à 555; de Saint-Priest, Histoire de la conquête de Xaples, t. IV, p. 40-57. Chronicon Sicilise, dans Muratori, Iierum italicarum scriptores, t. X, col. 830-833.

3. Acovroient par les testes, doit être une mauvaise lecture pour « aovroient par les costés ». Latin : « latus aperientes ».

84 LES GRANDES CHRONIQUES.

faisoient issir les entrailles. Le roy appareilla sa navie et tant de gent comme il pot avoir pour aidier à ceulz de Cezille contre le roy Charles, se mestier en f'ust1. Si envoia endementres à Romme et requist à l'Apos- tole qu'il li feist secours et aide, et qu'il li otroiast les disiemes de sainte Eglise en son roiaume, et que son propos estoit d'aler oultre mer sus les Sarrazins. L' Apos- toile qui ja se doubtoit de li, ne ne savoit s'il disoit voir ou non, li respondi que moult volentiers li aideroit et ferait aidier de ses biens de la crestienté et de sainte Eglise ; mais qu'il commençast la besoigne et qu'il peust apercevoir la fin il tendoit.

XXXI.

De la venue au roy d'Arragon en Cezille2.

Quant Pierre d'Arragon ot oy et veu la volenté l'Apostole, il entra en mer, et furent les voiles desciez. Les vens ne furent de rien contraires ; si s'en vint tout droit au port de Tunes, par devers les destroiz des

1. Les Grandes Chroniques ont supprimé dans cette dernière partie tout ce qui, dans G. de Xangis, fait ressortir la fourbe- rie de Pierre, roi d'Aragon. « Sed ne perciperetur ejus quam conceperat iniquitas, misit ad Romanara curiam solemnes nun- cios; fingendo significans, quod cura sumptuoso et sollicito ap- paratu ad Dei ecclesiae servitiura et exaltationem catholicae fidei versus Africam super barbaros suae potentiae brachium dirige- bat. » Cf. Muntaner, chap. xliv à lix.

2. f. uillaume de ÎNangis, Gesta Philippi régis Franciœ, dans Bec. des Hisl. des Gaules et de la France, t. XX, p. 518-519. Primat, dans sa Chronique [lbid., t. XXIII, p. 101), a suivi pour ce chapitre non les Gesta Philippi de G. de Xangis, mais sa Chronique. Cf. éd. H. Géraud, t. I, p. 255-256. Cf. Chronicon Sicilise, dans Muratori, op. cit., t. X, col. 833, cap. xl.

[1282] PHILIPPE III LE HARDI. 85

montaign.es; si trouva ilec grant foison de Sarrazins qui li vouldrent deffendre le port, car il cuidoient qu'il vousissent prendre terre ; si se combatirent à lui. A yce poindre, il perdi mm hommes par nombre. Ilec demoura et attendi1 ne scai quant jours, et manda à ceulz de Meschines et de Palerne qu'il ne doub- lassent de riens le roy Charles, car il avoit bien si grans gens et tant de force qu'il estoit certain d'avoir la victoire et la seigneurie. Si comme ces choses estoient en ce point, nouvelles vindrent au roy de Ce- zille que touz les François avoient esté occis qui es- toient en Gecille et que toute Cecille estoit tournée contre li, et que le roy d'Arragon estoit assés près de Gezille. Il manda tantost toutes ces choses à PApostole Martin et à son neveu le roy de France. L'Apostole ala tantost à Orbetine2 et assambla tantost tout le peuple du pays et leur amonnesta et dist que nul ne fust contre le roy Charles ne de riens contraire, que le royaume tenoit et devoit tenir de l'église de Rome, et que en l'aide de ceulz de Cécile ne de leur commandemens, ne fussent de riens obeissans en nulle manière; et ce commandoit-il et vouloit que ce fust sus paine de sen- tence d'escommeniement. Quant il ot ainsi sermoné et amonnesté le peuple, si envoia i de ses cardinalz en la contrée et ou pais, maistre Girart de Parmes, évesque de Sainte Sabine3, pour ce qu'il rappelast ceulz de

1. Les Grandes Chroniques n'ont pas traduit toute la phrase de G. de Nangis : « In partibus vero illis quae viciniores sunt Siciliae diebus aliquibus declinans, expectavit ut, oportunitate captata, commodius iniquitatem quara conceperat parturiret. »

2. Orbetine, Orvieto.

3. Gérard Bianchi, chanoine de Parme, promu cardinal des

86 LES GRANDES CHRONIQUES.

Cecille à pais et à concorde envers le roy Charles. Si comme le cardinal vint vers le rivage de la mer1, ceulz de Mechineset de Palerneli furent à rencontre que il ne vouldrent en nulle manière qu'il passast, et li distrent que le roy d'Arragon estoit entré en Cécile et avoit tout le pays tourné à li pour la rayson de sa femme qui droit hoir doit estre de la terre. Le cardinal vit bien que ceulz de Cécile tenoient le roy d'Arragon pour leur seigneur2, et que nulle pais ne nulle amour ne trouverroit en eulz; si s'en torna et raporta à l'Apos- tole comment les choses esloient alées : et avec tout ce, la plus grant partie de Calabre s'estoit à eulz acor- dée.

Douze Apôtres en 1278, puis évêque de la Sabine, fut légat en Espagne et en Sicile, et mourut en 1302. Les lettres par les- quelles Martin IV lui confia la mission de pacifier la Sicile sont datées d'Orvieto le 5 juin (jour des nones) 1282 (Ravnaldi, An- na/es ecclesiastici, t. III, p. 539). Sur cette mission, voir A. de Saint Priest, Histoire de la conquête de Naptes par Charles d'Anjou, t. IV, p. 73-76, et Léon Cadier, Essai sur l'adminis- tration du royaume de Sicile sous Charles Icv et Charles d'Ara- gon, p. 60 et 61.

1. Les Grandes Chroniques omettent de dire, comme G. de Nantis, que les Siciliens avaient d'abord bien accueilli les en- voyés du cardinal, mais qu'ensuite, à l'instigation de Pierre d'Aragon, ils refusèrent de les recevoir : « Sed ecce, cardinali ad littus maris civitatis Messanensis oppositura adveniente, dum nonnulli Siculi et specialiter Messanenses ejus nuncios li- benter admitlerent, dominium RomanaB ecclesiae recognoscentes et publiée invocantes, Petrus Aragoniae rex intrans Siciliam, ipsos et ceteros terra? Siciliae in tantum incitavit, quod cardi- nalis nuncios recipere de cetero denegarunt. »

2. Cf. Muntaner, chap. lx à lxiii,

[1282] PHILIPPE III LE HARDI. 87

XXXII.

Comment Meschines fu assis du roy Charles i.

Si comme ces choses estoient en ce point, le roy Charles envoia son filz, prince de Salerne, pour avoir secours et aide contre ses anemis. Avec ce, il assem- bla tant de gent comme il pot avoir2; si passa le phar de Meschines \ Les bourgois et le peuple furent sorpris et esbahiz de sa venue, ne n'estoient pas bien garniz d'armes ne d'autres choses deffensables; si fu bien dit et raconté au roy et à sa gent qu'il pourroit de legier prendre la ville. Mais le roy ot pitié de destruire si noble cité, qu'il envoia à ceulz dedenz messagiers et leur fist dire qu'il seroit assez débonnaire et leur par-

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 518-521. Cf. Chronique de Primat (Ibid., t. XXHI, p. 101). Chronicon Si- cilise, dans Muratori, op. cit., t. X, col. 833 et 8'jI, cap. xxxix et xli.

2. G. de Nangis dit qu'en outre il se fit accompagner par le cardinal Gérard de Parme : « et assumpto secum domino Gi- rardo de Parma Romanae ecclesiae cardinali. »

3. Charles d'Anjou, qui, dès le 8 avril 1282, avait pris toutes les mesures pour préparer son expédition contre la Sicile, avait traversé le détroit et campait à quelques lieues de Mes- sine déjà le 25 juillet suivant (L. Cadier, op. cit., p. 56). D'après l'itinéraire du roi Charles 1er dressé par Paul Durrieu (Les archives angevines de Naples; Élude sur les registres du roi Charles Ier, t. II, p. 188), il aurait été dans le camp au siège de Messine du 28 juillet au 17 septembre. Du 19 septembre au 24, il est encore soit au siège, soit à Reggio, et il reste dans cette dernière ville du 29 septembre jusqu'au 12 janvier 1283. Pour le siège de Messine, cf. de Saint- Priest, op. cit., t. IVr, p. 64-104.

88 LES GRANDES CHRONIQUES.

donroit de legier son mautalent1. Les bourgois re- quistrent et demandèrent espace tant qu'il eussent parlé ensemble; le roy leur ottroia volentiers. Ende- mentres il se garnirent d'armes et mandèrent secours par toute la terre de Cezille. Quant il furent garniz, si ne voldrent faire chose que le roy leur requist. Le roy avoit mauvaisement retenu ce proverbe que on dit en France : « Qui ne fait quant il peut ne fait quant il veult. » Le roy commanda que la cité fust assaillie; mais nulle riens ne mesurent2, tant que le roy ot con- seil du conte de Charras de Laceurre3, qui puis fu prouvé pour traitre et corne il aparut puis le décès du roy Charles qu'il s'en alast et retornast à Galabre. Lors se traist le roy arriéres et se mist es plaines Saint Martin4, que ceulz de Puille ne de Calabre ne se tour- nassent contre li, et ylec atendroit tant que son filz fust retourné de querre le secours de France, et fist des-

1. G. de Nangis parle ici de l'action du cardinal Gérard de Parme : « Cardinalis enim fideliter laborabat, quantum pote- rat, ut ad pacem traherentur. » Sur les tentatives de concilia- tion de Charles d'Anjou avec les Messinois, voir Léon Cadier, Essai sur l'administration du royaume de Sicile sous Charles Ier et Charles II d'Anjou, p. 56-61.

2. G. de Nangis dit que des assauts furent repoussés pen- dant plusieurs jours : « Pluribus vero per dies aliquot ad ur- bem assultibus factis, cum in vanum Gallici laborarent, et plus amitterent quam lucrarentur. » Cf. Muntaner, chap. l\iv

à LXXI.

3. Dans sa Chronique latine (éd. Géraud, t. 1, p. 286), G. de Nantis rapportant le supplice que lui infligea Charles II, roi de Sicile, le nomme : « cornes Acherarum (ou Acerrarum) in Appulia ». C'est donc le comte d'Acerra, auj. Italie, prov. de Caserte, à quinze kilomètres de Naples, sur l'Agno.

4. Auj. San Martino dans la Calabre ultérieure.

[1282] PHILIPPE III LE HARDI. 89

pecier toutes les nefs qui estoient sus le rivage du Far garnies d'armes et d'autres biens poursecourre la terre d'outre mer, qu'il ne venissent par aucune aventure es mains de leurs anemis.

Quant le roy Charles ot laissié le siège de Meschines, le roy d'Arragon, plain d'orgueil et de bouban se fist eoronner du royaume de Cezille en despit de lui, et li manda par ses lettres que il issist hors de son royaume, et qu'il ne fust si hardi, sus la vie perdre, que plus y demourast. Les nouvelles en vindrent à l'Apostole; si se conseilla à ses cardinaulz qu'il pourroit faire du roy d'Arragon qui tant estoit contraire à sainte Eglise; si l'escommenia et condampna du royaume d'Arragon, et le donna à Charles conte de Valois, filz au roy Phelippe de France, et en fist lettres seellées de touz les seaux des cardinalz de Rome1.

XXXIII.

Du poisson semblable au lyon2.

Il avint, ou mois de février l'an de grâce M CC IIII" et I que 1 poisson fu pris en la mer, qui avoit sem- blance de lyon. Il fu aporté devant l'Apostole à Or-

1. Les bulles par lesquelles Martin IV dispose de la couronne d'Aragon en faveur du second fils du roi de France, Charles de Valois, sont datées d'Orvieto le 6 des calendes de septembre, l'an III de son pontificat, soit le 27 août 1283 (Raynaldi, An- nales ecclesiastici, t. III, p. 555-558; Rymer, Fœdera, éd. 1816, t. I, 2e part., p. 632-634. Cf. Gesta comilum Barcinonensium, dans Marca hispanica, p. 565, et J. Petit, Charles de Valois, p. 4-5).

2. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist, des Gaules et de la France, t. XX, p. 520-521.

96 LES GRANDES CHRONIQUES.

bevite1, cl disoient les mariniers quant il fu pris, qu'il getoit merveilleusement horribles et espoentables cris.

En ce temps meismes, il fu si grant descort à Paris entre les nascions des Anglois et des Piquars escoliers, que l'en cuidoit bien que l'estude se deust départir du tout de Paris; et furent mis en prison ou Chastellet de Paris pour la doubtance qu'il ne s'entre occeissent2.

3 Le Soudan de Babiloine* se combati aus Tartarins; si fu occis de sa gent jusques à Lm, et le cbacierent vin journées dedenz sa terre. Le Soudan rassambla sa gent et tout son pooir et se combati derechief aus Tar- tarins, et tant se combat irent que les Tartarins furent vaincuz et perdirent de leur gent environ xxxm.

5 En celle saison et en ce temps, commença saint Loys à faire miracles ou royaume de France.

1. Orvieto. G. de Nangis donne une description plus com- plète de ce « poisson » qui sans doute était un phoque : « pis- cis marinus in effigie leoni»..., cujus pellis pilosa, pedes brèves, cauda leonina et ceterum corpus erat leoninum », et il ajoute plus loin : « quod a rnultis signum dicebatur fieri praenosticura futurorum ».

2. G. de Nangis ne dit pas que les écoliers furent emprison- nés au Châlelet, mais que les Anglais contraignirent les Picards à quitter Paris. « Nam domos Pic&rdorum Anglici confrin- gentes tanta debacchatione in ipsos irruerunt, quod nonnullos occidentes, ceteros de civitate Parisiensi ad suas parles fugere compulerunt. a Cf. Chronique latine, éd. Géraud, t. I, p. 256. Sur ce conflit, voir aussi Du Boulay, Historia Universitatis Pa- risiensis, t. III, p. 456-457.

3. Les Grandes Chroniques n'ont pas donné ici un article de G. de Nangis relatif à l'attaque de la ville de Forli par des troupes du pape Martin IV, le 30 avril 1282, et au combat li- vré le lendemain 1er mai devant cette ville.

4. Sur ces luttes entre le Soudan d'Egypte et les ïartares, voir Raynaldi, Annales ecclesiasdci, t. III, p. 531-532.

5. G. de Nangis ne dit pas que saint Louis commença à faire

[|-283| PHILIPPE III LE HARDI. 91

XXXIV.

Du secours qui vint de France au roy Charles1.

Pierre conte d'Alençon, frère le roy de France, et Robert le conte d'Artois, le duc de Hourgoigne, le conte de Dammartin, le conte de Houloigne, le seigneur de Monmorenci et moult d'autres nobles hommes, avec grant foison de gent à pié, vindrent en ce temps meismes pour secourre le roy Charles de Cécile, et passèrent tout oultre à banieres despouilliées2 parmi Lombardie sanz nul encombrement. Tant chevau- chierent qu'il vindrent es plaines Saint Martin le roy estoit. Le roy fu moult lié de leur venue; si s'appareilla et ordena tantost ses batailles et s'en ala tout oultre à bataille rengiée parmi tout oultre Calabre jusques à la Gatonne3, et se mist en grant paine de trouver ses anemis. Ses adversaires qui bien savoient la venue des François ne s'osèrent combatre ne aprochier de eulz, ains fuioient, dès qu'il les veoient venir, aus forteresces

des miracles, mais que l'on commença à faire l'enquête sur sa vie et ses miracles. Au reste, des miracles furent constatés dès le jour de son enterrement. Cf. Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 139-140, etibid.,p. 121-189. Voir Lenain deTillemont, Vie de saint Louis, t. V, p. 211-219, pour les in- formations faites sur les miracles de saint Louis avant sa cano- nisation en 1297.

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 522-523. Cf. Chronique de Primat (Ibid., t. XX11I, p. 102).

2. Latin : « vexillis deplicatis ».

3. Latin : « usque Alagatonne », auj. Catona, Italie, prov. de Reggio di Calabria.

92 LES GRANDES CHRONIQUES.

et as ehastiaux. Les autres qui estoient eu leur naviee se boutèrent es galiees, et puis tournoient en fuie.

Le roy d'Arragon qui bien savoit le pooir le roy Charles et la hardiesce des François1, si se pourpensa comment, ne par quel barat, il pourroit celi conchier ou décevoir, car il n'avoit talent d'aler contre li à ba- taille; si li manda s'il estoit si osé ne si hardi que vo- lentiers se combatroit à lui corps à corps, et qu'il preist c chevaliers des plus hardis qu'il pourroit trou- ver qui se combatroient contre c des plus esleuz de son royaume; et que ce f'ust le premier jour de juign, es landes de Bourdiaux2; et qui seroit vaincuz que jamais n'omit honneur ne ne portast coron ne3. Quant le roy de Cécile oy ce, si en fu tout lié et respondi tantost que bien le vouloit4. Les convenances furent jurées et promises de chascune partie. Tantost manda le roy Charles tout l'affaire au roy de France et li manda qu'il feist faire c armeures de fer, les plus nobles, les plus belles et les meilleurs que l'en pourroit trouver ne soutillier. L'Apostole Martin qui bien sot la

1. Latin : « non ignorans régis Karoli prohitatera, et suc- cursura sibi de Francia advenisse ».

2. Latin : « in planis Burdegalis ».

3. G. de Nangis ajoute : « Non veniens vero ad diem prae- dicturn in diclo loco sic praeparatus, similes pœnas et etiam petjurium incurrebat. » Viennent ensuite six lignes de décla- mation sur la fourberie du roi d'Aragon.

4. Sur cette provocation en duel de Pierre d'Aragon et ses suites, voir Muntaner, chap. lxxiii et lxxxix à xcn; Raynaldi, Annales ecclesiaslici, t. III, p. 549 à 552; Gesta comilum Bar- cinonensium, dans Marca hispanica, col. 562-563 et 578 à 594, et Chronique de Jean d'Outremeuse, t. V, p. 430-432. Cf. de Saint-Priest, Histoire de la conquête de Naples, t. IV, p. 108- 122.

[1283] PHILIPPE III LE HARDI. 93

besoigne n'en fu pas lié, car il se doubta moult que le roy d'Arragon ne le faisoit, fors par boisdie.

XXXV.

Comment le roy Charles vint à Bordiaux contre le roy d'Arragon 1 .

Quant le roy de France ot oy et entendu ce que son oncle li mandoit, si se merveilla moult comment le roy d'Arragon osoit emprendre si graiit besoigne contre le roy Charles ne contre ses nobles combateurs qui tant de biaus fais de chevalerie avoient fais. Si fist tantost aprester ce qu'il li avoit mandé et se garni de chevaux et d'armes, et fist à savoir à sa baronnie la besoigne comme elle aloit, et leur manda qu'il fussent avec li à l'encontre de son oncle, au jour nommé qui estoit as- senné aus n parties. Le roy Charles bailla en garde sa terre au prince de Salerne son filz2, au conte d'Alen- çon et au conte d'Artois; si s'en vint droit à Rome. L'Apostole le blasma moult forment de celle besoigne qu'il avoit ainsi empris, et les cardinaulz li mons- trerent et li distrent qu'il pooit bien la chose laissier ester. Quant l'Apostole vit qu'il n'en lairoit riens à faire, si li bailla Jehan Collet3, prestre et cardinal de

1. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 522-525. Cf. Chronique de Primat [Ibid., t. XXIII, p. 102). Chronicon Si- ciliae, dans Muratori, op. cit., t. X, col. 842, cap. xliv.

2. Ce fut le 12 janvier 1283, par lettres datées de Reggio, que Charles Ier remit l'exercice du pouvoir à son fils et partit pour la France (P. Durrieu, op. cit., t. II, p. 188, et L. Cadier, op. cit., p. 78).

3. Jean Cholet, chanoine de Beauvais, promu cardinal par

94 LES GRANDES CHRONIQUES.

Sainte Cecille et li donna plain pooir de escommenier et de eondampner le roy d'Arragon, s'il ne l'aisoit sa- tisfacion des injures qu'il faisoit à sainte Eglise.

L'an de grâce mil CG IIII" et III, vint le roy Charles es landes de Bourdiaux, ou lieu et en la place qui avoit esté acordée et jurée des n parties, en la pré- sence le roy de France et de ses barons, et se oft'ri et présenta par devant le seneschal de Gascoigne1 qui te- noit la court, contre le roy d'Arragon. Mais le roy d'Arragon ne vint ne ne contremanda ne ne s'escusa de riens, fors que tant que la nuit devant estoit venu au seneschal repostement , ne n'avoit avec lui que il chevaliers et li dist qu'il venoit aquitier son sere- ment, et qu'il n'oseroit plus demourer pour la doub- tance du roy de France; ne plus n'en fist, ains s'em- parti tantost2.

Le roy Charles et ses barons atendirent celle jour- née sa venue et toute la nuit et toute la sepmaine3. Quant le roy de France vit ce, si en f'u moult eorrou- cié; si commanda à Jehan Nougne4 qui des parties

Martin IV en 1281, n'accompagna pas Charles d'Anjou dès le mois de mars 1283, comme le dit G. de Nangis, mais fut en- voyé à Philippe III, vers le mois de juin, à Bordeaux (Langlois, op. cit., p. 145). Voir, sur le cardinal Jean Cholet, Hist. litt. de la France, t. XX, p. 113-129.

1. Jean de Grailli, sénéchal anglais de Gascogne, « senescallo régis Angliae cujus erat terra? dominium » (G. de Nangis).

2. Ct. Muntaner, chap. xc, et de Saint-Priest, op. cit., t. IV, p. 139-140.

3. Charles quitta Bordeaux avec le roi de France le 10 ou le 11 juin 1283 (P. Durrieu, op. cit., t. II, p. 188).

4. Latin « Johannes Nunnii », Chronique latine (éd. Géraud, t. I, p. 259), Johannes .Nunnius; c'est Don Juan Nunès (cf. su- pra, p. 57).

[1283] PHILIPPE III LE HARDI. 95

d'Espaigne estoit venu, si comme nous avons dessus dit, qu'il entrast en Arragon1 et qu'il preist chevaliers etserjans tant comme il vouldroit. Celui Jehan Nougne s'en ala en Navarre et se feri ou royaume d'Arragon, et ardi et prist et roba tout avant lui. Hommes et femmes s'enfuirent devant li et laissierent leurs biens et leurs maisons qui garde ne s'en donnoient de telle venue. Tant ala avant, li et sa gent, qu'il trouvèrent une tour2 bien garnie de biens; si se ferirent enz et roberent quanqu'il trouvèrent, qu'il n'i laissierent riens ; puis boutèrent le feu dedenz et la trebuchierent à terre. Bien est la vérité que s'il fussent alez plus avant, il eussent pris tout le royaume, car le roy Pierre ne s'en donnoit de garde ne n'estoit de rien pourveu3.

XXXVI.

De Gui de Mont fort. Incidence'1.

Ainsi comme entour celle saison meismes, Gui de Monfort filz le conte de Lincestre fu mis hors de pri-

1. Sur cette expédition qui se termina à la fin de l'année 1283, voir Munlaner, chap. cxi, eti?ec. des IJist. des Gaules et de la France, t. XXI, p. 804. Cf. Langlois, op. cit., p. 145-146. Le 28 juillet, Pierre, roi d'Aragon, informait Denis, roi de Portu- gal, que les Français se préparaient à l'attaquer (de Saint- Priest, Histoire de la conquête de Naples, t. IV, p. 231).

2. La tour d'UU (Munlaner, chap. cxi).

3. La dernière phrase de G. de Nangis n'a pas été traduite : « Sed Philippo et Karolo regibus de Gasconia reversis in Fran- ciam cum legato, rex Francise consilio habito pro gente sua, misit, et ut ab incepto désistèrent, demandavit. »

4. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi régis Francise, dans Rec. des Hist. des Gaules et de la France, t. XX, p. 524-525.

96 LES GRANDES CHRONIQUES.

son1 il avoit esté longuement pour Henri d'Ale- maigne qu'il avoit occis ou mouslier Saint Lorent à Yiterbe, et li commanda ? que il alast contre Guy de Freutemont3 qui4 vouloit oster et soustraire aucunes terres qui apartenoient à l'église de Rome. Gui de Mon- f'ort se appareilla et vint contre Gui de Freutemont. Quant Gui de Freutemont sot sa venue, si le doubta moult pour le grant pooir qui estoit en li; si li rendi toute la terre qui apartenoit à l'église de Rome et se sousmist et mist du tout à faire la volenté de l'Eglise et de son commandement. Et par ceste manière con- quist Gui de Monfort toute la terre qui apartenoit à l'Eglise5, fors une cité qui est appellée Urbane6. Le conte Gui de Monfort assist la cité; si comme il tenoit le siège, nouvelles li vindrent que le père sa femme7 estoit mort; si se parti du siège et s'en vint contre le conte de Saint Flore8 qui sa terre troubloit et em- peeschoit de tant comme il pooit9.

1. G. de Nangis désigne la prison : « in prisione ecclesise Romanae ».

2. Le pape Martin, latin : « a papa Martino ». Par une bulle du 11 mai 1283. Martin IV le nomma capitaine général de l'ar- mée papale en Romagne (Duchesne, Historiée Francorum scrip- tores, t. V, p. 886. Cf. Bémont, Simon de Montfort, p. 255).

3. Guy de Freutemont, latin : « Guido de Monte Feltri », Guido de Montefeltro, chef des Gibelins.

4. Ms. qu'il.

5. Latin : « terra Romaniolae ».

6. Latin : « Excepta Urbinati civitate. » Urbino, Italie.

7. G. de Nangis donne son nom : « Defuncto Thusciae comité Rubeo »; c'était Rosso Aldobrandino. Cf. supra, p. 32.

8. Le comte de Saint-Flore est le comte de Fiora en Toscane, dans la province de Sienne.

9. Les Grandes Chroniques ont omis ici deux phrases de

[1284] PHILIPPE III LE HARDI. 97

En ce meismes temps, Pierre le conte d'Alençon1 qui estoit en Puille pour garder la terre, trespassa de ce siècle et reçut mort, et fu enterré en une abbaïe de moines blans que le roy Charles fonda, qui est appel- lée Mont Roial. Les os et le cuer furent aportez aus Frères Meneurs à Paris2 et mis en sépulture. Madame Jehanne contesse de Blois3 sa femme demoura veuve, plaine de sainte vie et de grant bonté.

Le roy de France tint celle année parlement à Pa- ris4 des barons de France pour ce que il sceussent que le royaume d'Arragon estoit donné et ottroié à Charles son tilz par la court de Rome. Messire Colet, cardi- nal, preescha de la croiz pour aler sur le roy d'Arra- gon ' si comme homme dampné et escommenié qu'il estoit6.

G. de Nangis faisant connaître ce que Gui de Montfort fit en Toscane.

1. Pierre, comte d'Alençon, fils de saint Louis, qui en 1282 était venu en Italie au secours de Charles d'Anjou, fut tué en Sicile le 6 avril 1284 (Langlois, op. cit., p. 143).

2. Ses os furent déposés chez les Frères Mineurs et son cœur chez les Frères Prêcheurs « illud apud Fratres Praedicatores » (G. de Nangis).

3. Jeanne, fille unique de Jean de Châtillon, comte de Blois et de Chartres, avait été mariée à Pierre, comte d'Alençon, au mois de février 1264; elle mourut le 29 janvier 1292 (Lenain de ïillemont, Vie de saint Louis, t. V, p. 242 et 244).

4. Sur cette assemblée qui ouvrit ses séances à Paris le 20 fé- vrier 1284, voir Ravnaldi, Annales ecclesiastici, t. III, p. 576- 578; Rvmer, Fœdera, éd. de 1816, t. I, 2e part., p. 639. Cf. Langlois, op. cit., p. 149-151.

5. Pendant l'année 1284, la croisade contre l'Aragon fut prê- chée dans toute la France